Interview de Neka Jara & Roberto Lopez
Le mouvement des piqueteros en Argentine : histoire et actualité de la coordination Anibal Veron
par Laura Vales
Article publi le 28 avril 2003

« C’est pas le moment d’être les seuls en rue ». Anticapitalistes, autonomes gardent une énorme distance de point de vue. Les piqueteros de la Veron comptent les coups reçus, les histoires de militance et l’actualité d’un groupe créé par des catéchistes et des laïques. Interview de Neka Jara et Roberto Lopez.

Les premiers piqueteros de la Coordination Anibal Veron  Solano n’étaient pas des militants très radicaux, comme le croyait le gouvernement, ni des "punteros" de quartiers, tel que nous souffle un préjugé facile. Il ne s’agissait pas non plus d’ouvriers licenciés des usines après y avoir travaillé la moitié de leur vie. Les fondateurs du mouvement des piqueteros se sont fait connaître en coupant des routes, la figure flanquée de passe-montagnes et foulards et niant posséder des dirigeants. C’était un groupe de chrétiens et de laïques originaires de la paroisse catholique de Quilmes. Presque toutes étaient des femmes.

Ils ont convoqué la première assemblée de quartier pendant une messe du dimanche. C’était en ao »t 1997. Trois mois plus tard, ils occupaient la route. L encore, il y avait plus de femmes. Avec le temps, les hommes les ont rejoint, selon divers chemins. « il semble que c’était plus difficile pour les hommes car leur première réaction est de cacher qu’ils n’ont pas de travail  ».

« Un camarade, raconte-t-on  Solano, est venu rechercher sa femme. L’épouse lui avait dit « je vais  l’église  », et en fait, allait jusqu’au piquet sur la route. Un jour, l’homme allume la télé et il la voit sur le barrage, dans la fumée des pneus qui br »le. Le curé en était lui aussi. La police également, mais en face. Puis, elle revient chez elle, comme si de rien n’était. « Où étais-tu ?  », lui demande-t-il ; «  l’église  », répondit-elle. Par après, il est venu la chercher. Pour finir, il est resté.

Neka Jara est l’une des fondatrices du MTD . Roberto Lopez est arrivé un peu plus tard.

- Pourquoi y a-t-il eu tant de lien entre la paroisse et l’organisation des sans emplois ?

Neka Jara :Parce qu’ici, dans les années 80, les communautés paroissiales fonctionnaient très bien. Les voisins de Solano s’étaient organisés en tour, toutes les terres ont été occupées  partir des organisations de base. Les voisins ont assimilé cette attitude qui veut chercher des solutions collectives lorsque apparaît un problème qui les touche tous.

- Quelle fut la première action contre le chômage ?

Neka Jara : On a convoqué une assemblée, on a choisi des délégués pour aller au Ministère du travail, en charge des Plans de l’emploi. Ensuite, on a vu que le système était manipulé par les "punteros". Nous avons alors discuté du thème de l’assistanat, de ce qui le génère, comment marche la passivité, les risques que cela t’anesthésie sans que tu puisses réagir. C’est ainsi que nous sommes arrivés au premier accord : nous allions obtenir tout par la lutte, en sortant unis dans la rue.

- Quand avez-vous commencé  vous organiser ? Participiez-vous  des assemblées de partis politiques ?

Neka Jara : Non. La plupart des voisins n’ont pas d’expérience militante dans des partis politiques. Ils ont tout au plus une expérience syndicale dans l’une ou l’autre usine. Quand on s’est développé davantage, certains partis nous ont proposé de faire quelque chose ensemble. C’est l qu’on a eu nos premières mauvaises expériences.

- Pourquoi ?

Neka Jara : Parce que ce qui a commencé comme quelque chose de solidaire, comme un choix de lutter ensemble s’est terminé en opportunisme. Beaucoup de partis, qui sous prétexte de recruter des militants se foutent de casser une organisation populaire.

- Comment avez-vous résolu cette relation ?

Neka Jara : Nous avons ouvert un débat, en se cherchant des principes d’organisation interne. On est parvenu  cet accord : le mouvement peut accueillir n’importe qui, même des militants de partis politiques mais la réflexion et l’analyse politique doit passer par nous et non par le parti. Nous ne voulons pas que les idées s’imposent de l’extérieur, que ce que nous devons faire se décide ailleurs. On a aussi choisi que dès le premier signe de rupture de ce principe, le groupe demanderait  ces camarades de se retirer. Enfin, nous avons décidé de ne pas travailler en vue des élections. Quand les délégués sont revenus du ministère du travail avec les nouvelles sur les plans de l’emploi, et qu’il était clair que pour les obtenir, il fallait passer par les ’punteros’, on a marché jusqu’ la mairie. Ils avaient reçu quelques aides sociales et la promesse de 500 « plans  » qui ne sont jamais arrivés. C’est l que les coupures de route ont commencé. En moins de deux mois, les piqueteros se sont retrouvé au centre d’un âpre conflit avec l’évêque.

Eduardo Duhalde a donné presque un million de dollar pour soutenir le secteur caritatif. Il aurait dit  l’évêque que si les barrages ne cessaient pas, il allait les retirer. L’évêque a demandé au curé, Alberto Spagnuolo qu’il se sépare des sans emploi de la paroisse. L’église devait se consacrer aux seuls sacrements,  moins que les chômeurs soient organisés seulement par des chrétiens et selon les valeurs de l’Eglise.

- La communauté a d » être surprise, surtout après l’expérience des occupations de terre.

Neka Jara : Oui. La réaction fut collective, générale : le refus. Les chômeurs n’allaient pas se retirer. Nous avons convoqué des assemblées, des réunions. Dès qu’ l’évêché, ils ont compris que personne ne ferait marche arrière, ils ont décidé de défroquer le curé.

- C’était en quelle année ?

Neka Jara : En 1997, deux mois après la création du MTD.

- C’était rapide.

Neka Jara : Très vite. Un dimanche où presque mille personnes participaient  la messe, on a voulu parler de ce problème en particulier. On a alors décidé d’occuper la paroisse et de refuser toute nomination d’un autre curé. Lorsque l’évêque a voulu imposer un autre et qu’ils sont arrivés accompagner d’une caravane de 3O ecclésiastiques, on a fermé les portes et c’est ainsi que débuta l’occupation de l’église. Cela a duré des années, jusqu’au prononcé de l’ultimatum. Le délogement eu lieu en juin 2000 pendant que nous travaillions dans d’autres quartiers de Solano.

- Passer de sans emploi  piquetero, est-ce une transition facile, que les gens font rapidement ?

Neka Jara : Aujourd’hui, une référence forte est présente, une bonne référence dans le quartier mais jusqu’il y a peu ce n’était pas ainsi. Que les voisins nous rejoignent n’était pas facile. Dans l’imaginaire social, nous apparaissions comme violents, on nous voyait comme des rebelles sans objet, sans cause.

Roberto Lopez : C’est que nous avançons l’autonomie, que nous ne dépendons d’aucun parti politique, que nous parlons de changement social. Tout cela semble pour beaucoup de gens peu crédible et n’avait guère confiance en ce que nous disions. Nous avons vu que la première crainte de ceux qui nous approchent est de voir un parti politique caché derrière nous. A mesure que les mois passent, ils se disent « maintenant, je vais m’en rendre compte  », « c’est maintenant que ça va surgir  ».

- Pourquoi avez-vous été stigmatisés comme violents ?

Neka Jara : Je pense que c’est le gouvernement lui-même, l’Etat lui-même qui cherche ses propres moyens de défense. Après, on utilise les forces politiques, les fonctionnaires, les politiciens véreux, et l’une ou l’autre association pour s’employer  définir les caractéristiques d’une lutte. Certaines associations ont réussi  soutenir « nous sommes de bons piqueteros et les autres sont les mauvais  ». Elles se sont prêtés au jeu du gouvernement. Tout cela a aussi eu son influence. Il y a peu nous avons vu ressurgir des discours et des mots typiques de la dictature militaire. C’était très dangereux pour nous.

- Le choix de barrer les routes le visage camouflé vous a défavorisés car cela confirmé cette image.

Neka Jara : La capuche et les bâtons ne sont pas le fondement de notre organisation, et les piquets ne le sont pas non plus. Je pense que derrière tout cela, il y a la vraie essence du mouvement de sans emploi, au moins ceux de Solano : la vraie essence tient en ce que nous sommes des personnes qui avons décidé de nous organiser et de lutter pour la dignité, pour obtenir de meilleures conditions de vie, en comprenant que pour les obtenir, il faut que cette société change. C’est  cela qu’on travaille. Tout le reste, ce ne sont que des outils, des éléments qui sont  prendre comme des moyens de protection, de défense ou de résistance. Justement, lorsque quelqu’un tente de mettre en avant ces éléments l , ce n’est que pour te mettre une étiquette.

Roberto Lopez : Notre dangerosité, pour le gouvernement, n’a rien  voir avec les bâtons et les foulards. Ce qui les met en danger, ce sont nos principes organisationnels : l’horizontalité, l’autonomie, le désir de changer le monder,  la racine, et la démocratie directe.

- Quels sont vos points de convergence et de divergence avec les militants de Quebracho qui ont également intégré la CTD Anibal Veron ?

Neka Jara : Je peux avancer ce que nous voyons  Solano : nous croyons que c’est une de nos contradictions. Lorsque nous débattons du thème de l’autonomie, nous comprenons qu’une partie de l’Anibal Veron n’est pas vraiment autonome. La différence est politique€ pour nous, la pratique et notre construction interne sont prioritaires. Mais d’autres organisations se démènent pour générer des faits politiques, des faits médiatiques.

- Il y a d’autres lignes politique dans l’Anibal Véron, en outre de la votre et celle de Quebracho ?

Neka Jara : Non, ce sont les deux sources principales.

- Qu’a changé la répression de Avellaneda ?

Neka Jara : La perte de Dario Santillan et de Maxi Kosteki a provoqué une grande tristesse. Un des objectifs du gouvernement était de nous désorganiser. Je ne pense pas qu’ils y sont parvenus. Ici, pratiquement aucun compagnon n’a quitté le MTD. Certains oui. Mais il s’agissait de compagnons venus depuis peu. On a beaucoup discuté de ce qui s’était passé. On en parle tous les jours. Cela revient constamment dans les conversations, dans les séances de formation.

- Avez-vous fait votre autocritique ?

Neka Jara : Nous devons avant tout changer la sécurité. Nous recherchons d’autres formes de sécurité pour être plus forts sur la route.

- Que pensez-vous pouvoir faire ?

Neka Jara : Fondamentalement, nous pensons que la répression frappe toute la société. Même si nous avons beaucoup de différences politiques, portant sur nos principes organisationnels, sur des pratiques concrètes avec les autres secteurs, nous voulons unifier la lutte avant que le système répressif nous frappe tous. Un des outils défensif plus fort encore, qu’unifier la lutte, est de nous mettre d’accord entre nous. Ce n’est pas le moment d’être tout seul en rue.

Fondamentalement, il faut casser les sectarismes. Cela n’a jamais servi  rien. Pour nous, la force passe par-l , par la capacité  s’organiser et  s’unir pour lutter.

Traduction : Guillermo.

© COPYLEFT RISAL 2003.

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