Colombie : succès et échecs du président UribeLe président colombien Alvaro Uribe a annoncé officiellement qu’il présentera sa candidature pour un second mandat. Pendant ses trois premières années au pouvoir, le gouvernement états-unien et les médias dominants ont vanté de façon répétée les succès de la Stratégie de défense et la politique de Sécurité démocratique du leader colombien. Mais plusieurs questions importantes en rapport à ces affirmations viennent immédiatement à l’esprit. Par exemple, est-ce qu’une réduction du nombre d’enlèvements et de la violence criminelle justifie la répression d’Etat contre les secteurs de la société civile qui ne sont pas en accord avec les politiques du gouvernement ? Ou encore, quel est le pourcentage de Colombiens qui a bénéficié de la récente croissance économique du pays ? Et est-ce que les politiques économiques et sociales du gouvernement reflètent les désirs du peuple colombien ? Avec l’annonce de sa candidature pour les élections de mai 2006, le moment est venu de dresser le bilan des succès et des échecs les plus visibles du président Uribe dans les trois domaines clés suivants : la sécurité et les droits humains, le conflit civil et l’économie.
Sécurité et droits humains
Les succès : la stratégie de sécurité du président Uribe a réduit les enlèvements de 51% passant de 2 986 en 2002 à 1 441 en 2004. Sur la même période le nombre d’homicides a également baissé de 30%. Selon la ConsultorÃa para los Derechos Humanos y el Desplazamiento (CODHES), le nombre de Colombiens déplacés de force a diminué pendant la première année de mandat de Uribe passant de 412 553 déplacés en 2002 à 207 607 en 2003.
Les échecs : la réduction du nombre d’enlèvements a été compensée en partie par une augmentation des extorsions dans la mesure où les criminels ont changé de tactique. Au lieu d’enlever une personne et de la garder en otage en échange d’une rançon, les criminels donnent maintenant simplement une date butoir à une personne cible, date à laquelle la personne doit payer le montant de l’extorsion sinon elle sera tuée. Selon la Fundación PaÃs Libre basée à Bogota, 2 271 extorsions de fonds ont été rapportées en 2003, ce qui représentait une augmentation de 22% par rapport à 2002.
La baisse des homicides sous le mandat de Uribe est due à la réduction de la violence liée à des crimes de droit commun. Selon la Commission colombienne des juristes (CCJ), un groupe de défense des droits humains, le nombre d’assassinats dus au conflit civil est resté le même. Par exemple, 6 978 personnes furent tuées pour des raisons socio-politiques pendant la première année du mandat de Uribe, soit 19 personnes tuées par jour, la même moyenne que les deux années précédentes. La CCJ a déterminé que les paramilitaires [d’extrême droite] étaient responsables d’au moins 62% des assassinats, soit plus du double du nombre d’assassinats commis par les guérillas [d’extrême gauche].
Alors que le nombre de personnes déplacées de force a diminué en 2003, il a augmenté de 39% en 2004 s’élevant à 287 581- soit une moyenne de 780 personnes par jour. De plus, selon l’Association des familles des détenus et des disparus (ASFADDES), 3 593 personnes ont « disparu  » de force en 2002 et 2003, ce qui est plus que le nombre total de Colombiens disparus pendant les sept années précédentes et plus que le nombre total de personnes disparues en 17 ans pendant la dictature du général Augusto Pinochet au Chili. Selon les Nations Unies, les paramilitaires et les forces de sécurité de l’Etat sont responsables de la plupart des disparitions forcées qui ont lieu en Colombie.
Les Nations Unies affirment que le rôle direct de l’Etat dans les violations des droits humains dans le pays s’est accru pendant le mandat de Uribe. En aoà »t 2003, par exemple, des troupes colombiennes provenant des bases hébergeant des soldats des forces spéciales de l’armée états-unienne de Saravena, dans le département de Arauca, sont entrées dans la maison de trois leaders syndicaux au milieu de la nuit et les ont exécutés. Les Nations Unies ont également souligné l’augmentation des détentions arbitraires et des arrestations de masse sous le gouvernement Uribe. Le chef du bureau colombien du Haut commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU, Michael Frühling, a annoncé que son bureau « avait constaté de façon préoccupante que les détentions illégales et arbitraires constituent, en nombre et en fréquence, l’une des plus inquiétantes violations des droits humains rapportée dans le pays  ». Frühling note également que les Nations Unies sont aussi « préoccupées par les détentions à grande échelle et les arrestations individuelles sans aucune base juridique qui touchent fréquemment les membres des groupes vulnérables comme les défenseurs des droits humains, les leaders de communauté, les militants syndicaux et les gens vivant dans les zones où les groupes armés illégaux sont actifs  ».
En septembre 2003, le président Uribe a illustré son intolérance envers ceux qui critiquent ses politiques en accusant 80 organisations non gouvernementales (ONG) colombiennes, y compris la plus importante et la plus reconnue du pays, d’être « des politiciens au service du terrorisme  ». Le président colombien a directement associé les groupes de défense des droits humains aux guérillas en déclarant : « Chaque fois qu’une politique en matière de sécurité est mise en place en Colombie pour vaincre le terrorisme, dès que les terroristes commencent à se sentir faibles, ils envoient immédiatement leurs porte-parole pour parler des droits humains.  »
Conclusions : Les citoyens des classes moyennes et supérieures sont les premiers bénéficiaires de la réduction des enlèvements, alors qu’ils sont dans le même temps victimes de l’augmentation des extorsions. Les Colombiens, toutes classes confondues, et en particulier dans les zones urbaines, ont bénéficié de la réduction des crimes violents, alors qu’il y a eu peu de changements au niveau de la violence politique liée au conflit civil, ce dernier étant présent essentiellement dans les régions rurales. Les déplacements forcés, les disparitions, les détentions arbitraires, les arrestations de masse ont touché en majorité les pauvres et ceux qui osent critiquer les politiques économiques et de sécurité du gouvernement. Dernièrement, Uribe a amélioré la sécurité pour beaucoup de Colombiens, ce qui s’est traduit par l’augmentation de sa popularité dans les sondages. Cependant, cela s’est produit non seulement en prenant pour cible les guérillas du pays mais aussi en utilisant la répression contre les secteurs de la société civile critiques envers ses politiques.
Le conflit civil
Les succès : sous Uribe, les effectifs militaires colombiens ont crà » passant de 158 000 à 207 000 personnes actives sous les drapeaux. Les effectifs de la Police nationale colombienne ont également augmenté passant de 97 000 à 121 000 membres. Ainsi, les forces de sécurité de l’Etat ont étendu leur présence dans toute la Colombie. La Police nationale colombienne est maintenant présente dans les 1 098 municipalités du pays pour la première fois dans l’histoire du pays.
Les politiques en matière de sécurité du président Uribe ont réussi à réduire de façon significative les attaques des guérillas contre les infrastructures du pays entre 2002 et 2004. Par exemple, les attaques contre les pylônes électriques ont diminué de 74% - passant de 483 attaques en 2002 à 121 en 2004.
Les négociations du gouvernement avec les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), les paramilitaires, et l’adoption de la Loi de justice et paix en juin 2005, ont mené à la démobilisation officielle de 10 000 paramilitaires. [1]
Les échecs : selon le think tank en matière de défense basé à Bogota, la Fundación Seguridad y Democracia, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont lancé plus d’attaques contre les militaires colombiens pendant les deux premières années du mandat de Uribe que pendant n’importe quelle période de deux ans sous le mandat du président précédent Andrés Pastrana (1998-2002). En fait, les FARC ont attaqué les forces de sécurité de Colombie en moyenne deux fois par jour en 2004. Pendant les six premiers mois de 2005, les FARC ont lancé des assauts de grande envergure contre les bases et les convois militaires dans les départements de l’Antioquia, de l’Arauca, de Nord Santander, du Putumayo et du Nariño. Les attaques ont fait plus de 200 morts chez les soldats et ont provoqué la démission du ministre de la Défense colombien Jorge Alberto Uribe- aucun lien de parenté avec le président Uribe.
Alors que la Police nationale maintient aujourd’hui une présence dans les 1 098 municipalités que compte la Colombie, cette présence consiste seulement, dans la plupart des municipalités rurales, en un petit détachement dans la ville qui sert de siège municipal. La plupart des petites villes et des villages des municipalités des départements de Caquetá, Putumayo, Meta, Arauca, Chocó et d’autres régions reculées n’ont toujours pas de présence policière.
Des leaders paramilitaires responsables de crimes contre l’humanité qui se sont démobilisés dans le cadre de la Loi de justice et paix purgeront une peine de prison d’à peine 22 mois. Il n’y a pas de garanties non plus que les leaders paramilitaires démantèlent leurs réseaux de trafic de drogue une fois qu’ils seront démobilisés. Par conséquent, la Loi de justice et paix n’apporte que peu de justice aux milliers de victimes des violences des paramilitaires.
Selon la Commission colombienne des juristes (CCJ), les paramilitaires qui respectaient soit disant le cessez-le-feu [2] ont tué plus de 2 000 civils alors qu’ils étaient engagés dans les négociations de démobilisation. Par ailleurs, beaucoup des 10 000 paramilitaires démobilisés ne l’ont pas été vraiment. Le gouvernement prévoit d’utiliser 2 000 d’entre eux comme force de sécurité pour protéger les infrastructures du pays des attaques rebelles. En novembre 2003, par exemple, la démobilisation du Bloc Cacique Nutibara des AUC à Medellin n’a pas mis fin aux activités paramilitaires du groupe dans la deuxième plus grande ville de Colombie. Le rapport d’Amnesty International révèle que deux ans après leur démobilisation :
« Les paramilitaires continuent à opérer comme une force militaire, à tuer et à menacer les défenseurs des droits humains et les activistes des communautés rurales, à recruter et à agir conjointement avec les forces de sécurité. Cependant, plutôt que de mener des opérations de grande ampleur, avec des groupes lourdement armés et en uniformes comme ils l’ont fait par le passé, de plus en plus maintenant ils camouflent leurs activités en imposant leurs membres dans des compagnies privées de sécurité ou comme informateurs pour les forces de sécurité.  » [3]
Conclusions : le renforcement militaire et l’usage de tactiques plus agressives ont permis à l’Etat d’étendre sa présence à plus de régions dans le pays, fournissant ainsi une sécurité supplémentaire à certains secteurs de la population civile tout en prenant simultanément pour cible d’autres secteurs. Alors que les politiques en matière de sécurité d’Uribe ont connu certains succès contre les guérillas, les attaques continues des FARC contre les cibles militaires montrent que les capacités militaires des groupes rebelles n’ont pas été affectées de façon significative. Dans le même temps, le processus de démobilisation menace de devenir en fin de compte pas moins qu’une restructuration des paramilitaires, leur permettant de maintenir leurs réseaux criminels et de continuer à s’attaquer aux membres de la société civile qui luttent pacifiquement pour la justice sociale.
L’économie
Les succès : l’économie a connu une croissance de 4,02% en 2003 et de 3,96% en 2004, les plus haut taux annuel de croissance consécutifs depuis une décennie. En même temps, le taux de chômage a baissé de 14.2% en 2003 à 13.6% en 2004. Avec Uribe, la Colombie a mis en place des réformes économiques néolibérales, ou de « libre  »-échange, pour attirer les investissements étrangers. Selon la Banque mondiale, la Colombie fut en 2004 le second pays au monde ayant le climat réformateur le plus prospère en matière d’investissements, grâce en partie à la dérégulation et à l’augmentation de la flexibilité des lois du travail. En effet, en 2004, les investissements étrangers ont augmenté de façon impressionnante de 66% par rapport à 2003.
Les échecs : en dépit d’une croissance économique respectable et d’une augmentation des investissements étrangers en 2003 et en 2004, les niveaux de pauvreté restent les mêmes avec 64% de Colombiens vivant en dessous du seuil de pauvreté - 85% de la population rurale. Aussi, la baisse de 0,6% du taux de chômage de 2003 à 2004 s’explique par le recrutement de 73 000 citoyens dans les forces de sécurité de l’Etat - beaucoup d’entre eux sont des pauvres incorporés dans l’armée.
Les lois de flexibilisation du travail dues aux réformes néolibérales ont provoqué une baisse des emplois stables, à temps plein et syndiqués et une augmentation proportionnelle des emplois temporaires qui n’offrent ni sécurité ni avantages sociaux. Par ailleurs, ceux qui travaillent dans l’économie informelle continuent de représenter plus de 50% de la main d’Å“uvre du pays, beaucoup d’entre eux gagnant moins que le salaire minimum et ne bénéficiant d’aucun avantages sociaux.
La dette extérieure de la Colombie a augmenté de 37,3 milliards de dollars en 2002 à 38,2 milliards en 2003- soit 49.3% du Produit intérieur brut (PIB). Dans le même temps, la part des ressources nationales détenue par le gouvernement a diminué parce que les réformes néolibérales ordonnées par Uribe autorisent maintenant les compagnies pétrolières étrangères à exploiter le pétrole sans avoir à signer un accord de partenariat avec la compagnie pétrolière de l’Etat Ecopetrol. Par conséquent, les compagnies étrangères conservent maintenant la propriété de la totalité du pétrole qu’elles extraient - auparavant Ecopetrol recevait 30% du pétrole extrait - et payent des royalties de 8% seulement par baril. A titre de comparaison, les compagnies pétrolières opérant en Alaska payent 25% de royalties au gouvernement états-unien.
Alors que Uribe conserve une popularité élevée dans les sondages pour la dureté de ses politiques contre les guérillas, les Colombiens ne soutiennent pas autant ses politiques économiques. Un sondage réalisé en octobre a révélé que 43% des Colombiens sont contre le projet de Uribe de signer un traité de libre-échange avec les Etats-Unis, alors que 38% seulement serait en faveur de cet accord. Un autre sondage effectué en janvier 2005 a aussi illustré les frustrations des Colombiens concernant la façon dont le gouvernement gère l’économie. Le sondage posait la question : « En tant que Colombien, de quoi en avez-vous assez ?  » 58% des personnes interrogées ont répondu le taux de chômage du pays, qui est leur première préoccupation.
Conclusions : les réformes néolibérales ont profité à l’élite économique du pays et aux compagnies multinationales qui ont prospéré grâce à l’établissement de conditions favorables aux investissements et grâce aux réglementations flexibles du travail. En même temps, avec le peu de nouveaux emplois créés et la non réduction de la pauvreté, il est évident que la richesse créée par la croissance économique du pays n’a pas été distribuée équitablement. Par conséquent, la Colombie a gardé son rang dans le classement des Nations Unies selon le coefficient Gini [4] et reste le dixième pays ayant une distribution de sa richesse la plus inégale au monde. Par ailleurs, selon l’index de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), qui mesure la qualité de vie du citoyen moyen, la Colombie a perdu cinq places entre 2003 et 2005 passant de la 64e place à la 69e sur les 177 pays en liste.
[1] [NDLR] Consultez le dossier « Avec Uribe, l’impunité pour les paramilitaires  » sur RISAL.
[2] [NDLR] Afin de mener à bien le dialogue avec les forces paramilitaires, le gouvernement suspendit les ordres de capture à l’encontre de ses leaders. De leur côté, les AUC s’engagèrent à ne plus violer les droits de la population civile et à ne plus commettre de crimes à son encontre tout au long du processus de négociation. Un cessez-le-feu fut proclamé en décembre 2002.
[3] [NDLR] Lire Amnesty International, Les paramilitaires à MedellÃn : démobilisation ou légalisation, septembre 2005.
[4] [NDLR] Le coefficient Gini mesure les inégalités de revenus.
Source : Colombia Journal (www.colombiajournal.org/), 28 novembre 2005.
Traduction : Raphaë lle Barret, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).