Telesur : le ¬« Sud ¬ » s’arme pour renverser le monopole m√©diatique du ¬« Nord ¬ »
par Renaud Lambert
Article publiť le 31 janvier 2006

Le Sud en a r√™v√©, Ch√°vez l’a fait. Depuis mai 2005, sous l’impulsion du Venezuela, quatre pays d’Am√©rique latine, ont lanc√© une cha√ģne de t√©l√©vision dont l’ambition est de bient√īt √™tre re√ßue √ travers le monde. Simple petit caillou dans la chaussure des grands groupes de communication de la r√©gion - pour l’instant -, l’existence m√™me de Telesur est d√©j√ source de sueurs froides √ Washington. Et l’on n’a peut-√™tre pas tort d’y estimer avec la Heritage foundation que la cible de la cha√ģne n’est autre que ¬« l’influence des Etats-Unis dans les Am√©riques ¬ » [1]. Engag√©e dans une ¬« guerre contre le monopole m√©diatique du Nord ¬ », Telesur sera militante avant d’√™tre pluraliste, certes, mais promet d’√™tre pluraliste avant d’√™tre ¬« chaviste ¬ ». Alors que les m√©dias dominants, √©trangl√©s par la laisse dor√©e qui les maintient asservis au pouvoir de l’argent, hurlent d√©j√ √ la ¬« propagande de masse ¬ », Telesur, en affirmant la port√©e politique de tout ¬« projet communicationnel ¬ », bouleverse d√©j√ les id√©es re√ßues dans un secteur qui aime √ se parer des vertus de l’√©thique, de l’objectivit√© et de l’apolitisme. On aurait pu imaginer plus mauvais d√©part.

¬«  Ne nous voilons pas la face ! Le monde est en guerre : une guerre qui oppose le Nord au Sud. ¬ » [2] Pour Beto Almeida, journaliste br√©silien, c’est ce constat, pas un autre, qui a pr√©valu lors de la cr√©ation de la premi√®re cha√ģne continentale sud-am√©ricaine, Telesur, dont il est co-directeur aux c√īt√©s des journalistes Aram Aharonian (Uruguay), Ana de Skalom (Argentine), Jorge Enrique Botero (Colombie) et Ovidio Cabrera (Cuba). Reprenant √ son compte la proposition de cr√©er une cha√ģne de t√©l√©vision du Sud pour le Sud, maintes fois formul√©e par Julius Nyerere (alors pr√©sident de la Tanzanie) au sein du Mouvement des pays non-align√©s, le pr√©sident du Venezuela, Hugo Ch√°vez, lan√ßait lors du douzi√®me sommet du G15 : ¬« Au Sud, nous sommes les victimes du monopole m√©diatique du Nord (...) responsable de la diss√©mination dans nos pays et dans les cerveaux de nos concitoyens d’informations, de valeurs et de sch√©mas de consommation qui n’ont tout simplement rien √ voir avec notre r√©alit√© et qui repr√©sentent aujourd’hui l’instrument de domination le plus puissant et le plus efficace. (...) Pour faire face √ cette r√©alit√© et pour commencer √ la transformer, je propose la cr√©ation d’une cha√ģne de t√©l√©vision qui serait vue √ travers le monde et qui diffuserait des informations et des films en provenance du Sud. Ce serait l√ une √©tape fondamentale pour renverser le monopole m√©diatique. ¬ » [3] Le pr√©sident v√©n√©zu√©lien n’a pas l’habitude d’√™tre ambigu. M. Almeida l’est encore moins. ¬« Il ne s’agit pas de faire Ň“uvre d’altruisme communicationnel ¬ », de vouloir donner dans ¬« l’objectivit√© ¬ », ni m√™me de ¬« rechercher l’impartialit√© ¬ ». Dans un contexte de guerre, ass√®ne-t-il, ¬« l’impartialit√© n’existe tout simplement pas ¬ ».

En guerre contre l’imp√©rialisme m√©diatique

Une guerre ? Vues d’une Europe engourdie par la lancinante litanie de la ¬« fin des id√©ologies ¬ », les ¬« chamailleries ¬ » diplomatiques qui opposent les sbires du locataire de la Maison Blanche au ¬« tropical ¬ » pr√©sident du Venezuela, ne constituent gu√®re plus qu’une carte postale exotique √©gayant le ¬« vingt heures ¬ ». Vu d’ailleurs, du Sud du Rio Bravo √ la Terre de Feu par exemple, ce n’est pas forc√©ment faire preuve d’un ¬« antiam√©ricanisme visc√©ral ¬ » que de rappeler l’ampleur des ¬« agression[s] imp√©rialiste[s] ¬ » [4] en Am√©rique latine. Quand la m√©moire est assez fra√ģche pour ne pas d√©pendre des m√©dias [5], les le√ßons de l’Histoire peuvent √©clairer le pr√©sent : ¬« Faut-il vraiment se dire que les quelques 22 bases militaires construites au cours des dix derni√®res ann√©es par les Etats-Unis √ travers l’Am√©rique latine ont vocation √ am√©liorer le voisinage ? ¬ » demande, fac√©tieux, Beto Almeida ?

Le caract√®re ¬« larv√© ¬ » de ce qui n’a constitu√© ces derni√®res ann√©es qu’un ¬« conflit de basse intensit√© ¬ », ne doit pas faire perdre de vue qu’il s’agit bien d’un conflit majeur dont t√©moigne la participation active des Etats-Unis au coup d’√©tat fasciste du 11 avril 2002 au Venezuela. ¬« La premi√®re victime de la guerre, c’est la v√©rit√© ¬ », rappelleront certains (dont il y a fort √ parier qu’ils se trouvent du ¬« bon ¬ » c√īt√© de l’Atlantique). Mais, chanter son amour de la v√©rit√© ne suffit pas toujours √ assurer la paix... Et puis, la ¬« v√©rit√© ¬ » elle-m√™me n’est-elle pas empreinte d’id√©ologie ? Les Etats-Unis, eux, ne s’y trompent pas, qui pr√©f√®rent √©liminer toute source de ¬« v√©rit√© ennemie ¬ » pouvant freiner leur ardeur guerri√®re √ ... ¬« d√©fendre la d√©mocratie ¬ ». Les exemples ne manquent pas : bombardement de l’h√ītel Palestina √ Bagdad le 8 avril 2003 [6], bombardement ¬« accidentel ¬ » de la cha√ģne de t√©l√©vision RTS par l’OTAN, le 23 avril 1999, lors de la guerre du Kosovo, ou encore, plus r√©cemment, projet de bombarder le si√®ge d’Al Jazeera au Qatar [7].

Pour les quatre pays d’Am√©rique latine sur lesquels repose le projet Telesur - l’Argentine, Cuba, le Venezuela et l’Uruguay -, le constat est simple : les r√©seaux ¬« pan latino-am√©ricains ¬ » de t√©l√©vision sont, dans leur tr√®s grande majorit√©, nord-am√©ricains et diffusent des programmes... r√©alis√©s aux Etats-Unis. C’est le cas de CNN, NBC ou encore Fox News. Devant ces groupes, dont M. Almeida estime qu’ils ¬« se font les clairons des arm√©es imp√©rialistes ¬ », la ¬« cha√ģne du Sud ¬ » souhaite ¬« tenter de changer ce rapport de force ¬ » [8]. Face au concert tonitruant des cuivres ¬« du Nord ¬ », il serait en effet hardi - peut-√™tre m√™me inconscient -, de promettre beaucoup plus que ¬« tenter ¬ » de faire entendre la musique plus discr√®te des bois ¬« du Sud ¬ ». Alors que la seule CNN se gavait d’un budget annuel d’environ 700 millions de dollar en 2001 [9], Telesur devra s’en tenir √ ... pr√®s de 300 fois moins : 2,5 millions de dollars vers√©s √ hauteur de 51% pour le Venezuela, 20% pour l’Argentine, 19% pour Cuba et 10% pour l’Uruguay. Juste assez pour sortir ¬« de l’enclave marginale [et] acc√©der au niveau de la communication de masse ¬ » comme l’explique Aram Aharonian [10].
D√©j√ , avec la cr√©ation de Vive TV, le gouvernement v√©n√©zu√©lien avait cherch√© √ donner une ¬« surface nationale ¬ » aux m√©dias communautaires v√©n√©zu√©liens, dont il avait reconnu l’importance politique en les sortant de l’ill√©galit√© en 2000 [11]. La manne p√©troli√®re du pays - ironiquement li√©e aux d√©boires de l’administration Bush en Irak -, permet √ Caracas d’√©tendre un projet semblable √ l’√©chelle de l’Am√©rique latine et de mettre sur la table une enveloppe suppl√©mentaire de 10 millions de dollars visant √ couvrir les d√©penses op√©rationnelles de lancement. La r√©ponse de la chambre des repr√©sentants des Etats-Unis ne se fit pas attendre. Le 20 juillet dernier, elle d√©bloquait pr√®s de 9 millions de dollars pour mettre sur pied sa contre-attaque directe : ¬« l’√©mission de programmes t√©l√©vis√©s et radiophoniques en direction du Venezuela (...) A l’image de ce qu’ils pratiquent depuis la Floride via Radio Mart√≠ et TV Mart√≠, en direction de Cuba. ¬ » [12]

Une t√©l√©vision pour un projet politique : l’int√©gration

Que la guerre des ¬« gros sous ¬ » soit perdue d’avance n’enl√®ve rien √ la n√©cessit√© de mener la bataille ¬« au niveau politique, bien s√ »r, mais, avant tout, sur le plan culturel ¬ », souligne Ignacio Ramonet [13], membre du ¬« Conseil consultatif ¬ » dont s’est dot√© la cha√ģne [14]. ¬« L’objectif de Telesur, c’est que les Latino-am√©ricains se r√©approprient leur image. Et, pour qu’ils se r√©approprient leur image, il leur faut se r√©approprier leur imaginaire, faute de quoi, ils se condamnent √ rester ali√©n√©s dans une soumission √ l’imaginaire des autres ¬ »... Des ¬« autres ¬ » venus du Nord en l’occurrence. En Am√©rique latine, 80% des films qui passent √ la t√©l√©vision viennent tout droit de Hollywood. Beto Almeida rappelle qu’en 2004, ¬« alors que plus de 600 long-m√©trages avaient √©t√© r√©alis√©es en Am√©rique latine, moins de 30 pass√®rent dans les grands circuits de distribution. ¬ » De la m√™me fa√ßon, la m√™me ann√©e, sur les 1100 films re√ßus par les quatre plus grandes cha√ģnes de t√©l√©vision br√©siliennes... moins de 15 √©taient br√©siliens.

¬« La domination n’est jamais aussi parfaite que lorsque les domin√©s pensent comme les dominants ¬ », concluait Hugo Chavez lors du 12√®me sommet du G15 en 2004. Le r√©sultat ? ¬« Les peuples latino-am√©ricains ont perdu la conscience de leur r√©alit√© et de celle des peuples qui les entourent. ¬ » Alors que les m√©dias dominants cherchent √ ¬«  faire accepter la violence et la guerre, leur esth√©tique, leur vocabulaire dans l’objectif de pr√©parer les esprits aux projets guerriers nord-am√©ricains ¬ » [15], Telesur ambitionne de proposer un point de vue latino-am√©ricain sur les r√©alit√©s latino-am√©ricaines. D’o√Ļ le slogan de la cha√ģne, Nuestro norte es el Sur (¬« Notre Nord, c’est le Sud ¬ »), qui reprend un vers du peintre uruguayen, Joaqu√≠n Torres-Garc√≠a :

Nuestro norte es el Sur
Para irse al norte nuestros buques bajan, no suben.
Notre nord, c’est le Sud
Pour aller au nord, nos navires descendent, ils ne montent pas.

Au del√ de la r√©alit√© magn√©tique, le ¬« Nord ¬ » et le ¬« Sud ¬ » renvoient ici √ deux visions du monde. Bien s√ »r, si celle du ¬« nord ¬ » s’incarne dans une r√©alit√© imp√©riale, celle du ¬« sud, n’est encore qu’un projet empreint d’utopie. Faut-il pour autant condamner les projets en leur reprochant de n’√™tre... que des projets ?

D’une part : r√©alit√© de la colonisation et de la domination marchande camoufl√©es en ¬« ouverture des march√©s ¬ » n’h√©sitant pas √ s’adosser √ la puissance militaire. D’autre part : projet d’une int√©gration culturelle et politique affranchie de la tutelle du ¬« premier monde ¬ » et de la soumission qu’elle engendre. R√©alit√© du lib√©ralisme - qu’il soit ¬« n√©o ¬ », ¬« ultra ¬ » ou sans pr√©fixe -, et de ses ravages. Projet... d’une autre soci√©t√©, bas√©e sur ce que certains, comme Hugo Ch√°vez, appelle un ¬« socialisme du XXI√®me si√®cle ¬ ». R√©alit√© - pas si concr√®te que √ßa -, d’une int√©gration dont la clef de vo√ »te serait l’ALCA [16]. Projet - pas si √©loign√© que √ßa -, d’une alternative comme l’ALBA [17]...

Dans ce contexte, le ¬« Sud ¬ » a lui aussi un ¬« Nord ¬ » en son sein, qui cherche √ lui imposer, de l’int√©rieur, les r√©formes n√©cessaires √ sa ¬« modernisation ¬ » [18]. De la m√™me fa√ßon, le ¬« Nord ¬ » cache de plus en plus mal son ¬« Sud ¬ », qu’il n’aime pas beaucoup voir en face : ¬« le Sud du Nord, ce sont les communaut√©s noires √ New York, les ¬« banlieues qui br√ »lent ¬ » √ Paris, les travailleurs pauvres au Royaume-Uni, etc. ¬ » explique Beto Almeida.

Ainsi, alors que Telesur - tout comme d’autres initiatives pan latino-am√©ricaines dans les domaines du p√©trole (PetroSur et PetroCaribe) ou du Cr√©dit (Banco del Sur) -, Ň“uvre pour l’int√©gration des peuples d’Am√©rique latine dont r√™vait Simon Bolivar, elle ambitionne aussi ¬« d’unir tous les Sud du monde en leur donnant la parole ¬ »... et en se dotant d’un satellite propre qui lui permettrait de pouvoir √™tre re√ßue en Europe, en Afrique et en Asie. Aujourd’hui, l’utilisation du satellite NSS (New Skies Satellite) 806 ne lui permet de couvrir que les Am√©riques, l’Europe Occidentale et du Nord ainsi que l’Afrique du Nord. La diffusion par Internet (√ travers le serveur Arcoiris) pose encore des probl√®mes techniques. Mais se doter d’un satellite ind√©pendant n’est pas une mince affaire... que la Maison Blanche n’est pas dispos√©e √ faciliter. Des n√©gociations sont toutefois en cours avec la Chine qui dispose de la technologie n√©cessaire.

Retrouver la vue, pour voir quoi ?

¬« Nous voir c’est nous conna√ģtre, nous reconna√ģtre c’est nous respecter, nous respecter c’est apprendre √ nous aimer, nous aimer c’est le premier pas vers notre int√©gration ¬ » [19]. La m√©taphore qui m√®ne de la ¬« vue retrouv√©e ¬ » √ la r√©alisation du projet politique est trop belle pour ne pas √™tre fil√©e. Le journaliste espagnol Jos√© Manuel Mart√≠n Medem s’en donne √ cŇ“ur joie. Se r√©f√©rant √ l’Operaci√≥n milagro (op√©ration miracle) gr√Ęce √ laquelle des centaines de v√©n√©zu√©liens retrouvent la vue apr√®s avoir √©t√© op√©r√©s de la cataracte √ Cuba, il explique : ¬« Telesur, c’est une "op√©ration miracle" dans la communication ¬ » [20]. La formule m√©rite qu’on s’y arr√™te puisqu’elle souligne la n√©cessit√© d’enlever la cataracte d’une ¬« vision ali√©nante ¬ » du monde, ce ¬« voile ¬ » qui g√™ne la vue sans que la capacit√© de l’Ň“il √ voir ne soit touch√©e...

Au-del√ des ¬« jolies tournures ¬ », l’un des m√©rites - et non des moindres -, de ce projet qui consisterait √ permettre aux peuples latino-am√©ricains de ¬« retrouver la vue ¬ », est de poser la question suivante : retrouver la vue pour voir quoi ? Pour l’instant, sur Telesur, pas grand chose, et pour cause. Le lancement de la cha√ģne se fait de fa√ßon progressive. Le 24 mai, ouverture du signal pour effectuer les premiers tests ; le 24 juillet, lancement des premiers programmes enregistr√©s et arriv√©e progressive des premi√®res √©missions en direct ; le 31 octobre, √©mission 24 heures sur 24 (avec une grille de programmes temporaire). R√©alit√© d’un lancement progressif, donc, dont doit tenir compte le spectateur aujourd’hui.

D’ailleurs, on regrette parfois que l’√©quipe de Telesur fasse peut-√™tre preuve d’empressement (ou de timidit√© ?) en ce qui concerne la question du renouvellement des formes, une n√©cessit√© absolue pour mener √ bien l’ambitieux projet de la cha√ģne. A ce stade, les h√©sitations - compr√©hensibles -, du processus de lancement ne peuvent justifier enti√®rement des choix qui gr√®vent d√©j√ la capacit√© de certains programmes √ se montrer aussi √©blouissants que ne le serait la lumi√®re pour l’aveugle miracul√©... Le journal t√©l√©vis√© de la cha√ģne, par exemple, ne r√©siste pas √ la tentation d’imiter la mise en sc√®ne des ¬« clairons des arm√©es imp√©rialistes ¬ » : m√™me d√©cors laissant entrevoir les m√™mes salles de r√©daction et leurs √©crans de t√©l√©visions qui clignotent fr√©n√©tiquement, m√™me mouvements de t√™tes des pr√©sentatrices et m√™mes sourires convenus, m√™mes costumes √ la mode occidentale, etc.

M√™me si la forme n’est pas toujours - ou pas encore ? - , √ la hauteur du projet, le contenu des programmes frappe par sa diff√©rence. La cha√ģne se donne les moyens de pr√©senter ¬« une alternative au discours unique des grandes cha√ģnes informatives ¬ » [21], une information qui privil√©gie le contenu social, les mobilisations populaires, les propositions alternatives √ tout ce la pens√©e unique accepte sans questionner : la dette externe, les OGM, la ¬« modernisation ¬ ». Pour ce faire, il faut ¬« construire un nouveau journalisme ¬ » explique Beto Almeida et ¬« se r√©approprier la notion de temps dans l’information ¬ ». Quand CNN en espagnol interroge Evo Morales sur la crise qui secoue la Bolivie en ce moment, ¬« cela dure √ peine une minute et on ne lui pose qu’une question : " Pourquoi cherchez-vous √ porter pr√©judice √ la D√©mocratie ?" ¬ » souligne le r√©alisateur bolivien Ivan Sanjines [22]. Mais comme l’explique Noam Chomsky, la contrainte de la concision - tout dire en trente secondes ! -, impose de ¬« limiter le propos √ des lieux communs ¬ » [23]. Pour proposer un point de vue diff√©rent, il faut du temps... et ce temps, Telesur compte bien le prendre.

S’appuyant sur les moyens mis √ disposition par les quatre pays fondateurs, sur plusieurs t√©l√©visions d’Etat (notamment au Paran√° br√©silien [24] et en Colombie), et sur un r√©seau de correspondants (en Am√©rique latine uniquement pour l’instant [25]), la cha√ģne se propose de consacrer 45% de son temps √ l’information, pr√©sent√©e comme un ¬« droit ¬ » des citoyens. Celle-ci ne constitue que l’un des ¬« trois piliers ¬ » de la cha√ģne : ¬« Informer, former et divertir ¬ ». Former - ¬« Depuis la sagesse ancestrale des cultures originaires d’Am√©rique jusqu’aux postulats du si√®cle nouveau, le savoir est une composante essentielle de notre programmation ¬ » -, en divertissant. Il s’agit de retrouver le caract√®re ludique ¬« propre √ notre culture ¬ » [26] : ¬« nous r√©approprier la notion de plaisir ¬ » [27] accapar√©e par l’industrie hollywoodienne, sa violence, son h√©moglobine et ses histoires d’amour si √©loign√©es des faubourgs pauvres de Caracas, Quito ou Santiago de Chile... ¬« Nojolivud ¬ » (transcription litt√©rale de ¬« No Hollywood ¬ ») est d’ailleurs le titre d’un des programmes, ¬« dont le but est de pr√©senter des fictions √©mancip√©es du format hollywoodien ¬ » [28]. Former et divertir, cela passe aussi par ¬« Telesurgentes ¬ », ¬« qui retrace les luttes populaires et estudiantines ¬ », ¬« Maestra Vida ¬ », une ¬« s√©rie de portraits et biographies de personnages latino-am√©ricains ¬ », ¬« Subte ¬ », qui propose des ¬« chroniques sur la culture urbaine ¬ » ou encore ¬« Voces en la cabeza ¬ » ¬« qui pr√©sente les nouvelles tendances musicales ¬ ».

Un canal ¬« ouvert √ tous ¬ »

Mais proposer des contenus n’est que l’un des aspects de la mission de Telesur. En effet, ¬« √ Telesur, nous ne cherchons pas uniquement des spectateurs, nous avons besoin de collaborateurs, dispos√©s √ construire un nouveau mod√®le de t√©l√©vision ¬ » [29]. Les cr√©ateurs de Telesur ne pr√©tendent donc aucunement avoir le monopole de la capacit√© √ revisiter la t√©l√©vision. La cha√ģne produira bien s√ »r une partie de ses programmes, mais elle mettra son canal √ la disposition des ¬« cin√©astes, r√©alisateurs, distributeurs et cha√ģnes de t√©l√©vision de tout le continent, qu’il s’agisse de cha√ģnes d’Etat, communautaires, (...) ind√©pendantes ¬ » ou universitaires.

A c√īt√© des programmes d√©j√ re√ßus de l’EZLN (arm√©e zapatiste du Chiapas, Mexique), du MST (mouvement des sans terres au Br√©sil), des indig√®nes du P√©rou, Telesur lance FLACO (la Fabrique latino-am√©ricaine de contenu) qui aura ¬« pour mission de favoriser la production, la promotion et la distribution de l’audiovisuel latino-am√©ricain. Qu’il s’agisse de courts, de moyens ou de longs m√©trages, de fiction, de documentaires, de films exp√©rimentaux, s’inscrivant dans des s√©ries ou non, produits ou √ l’√©tat de projet, FLACO se fixera comme priorit√© d’assurer leur diffusion sur le territoire latino-am√©ricain, √ travers Telesur, ou tout autre moyen √ sa disposition ¬ ». L’ouverture du canal ne constitue pas un appendice ind√©pendant du projet initial de la cha√ģne, dont Beto Almeida revendique l’aspect ¬« militant ¬ ». Elle en est le moyen. ¬« Production collective ¬ », ¬« r√©seau d’information pluraliste ¬ », rupture avec ¬« les oligopoles ¬ » qui s’accaparent le r√īle actif dans le processus de communication. Telesur pose le principe suivant : ¬« Une programmation ne peut exister qu’en fonction des usagers, le dernier mot leur revient concernant la grille des programmes ¬ ».

Une carte blanche √ qui veut bien s’en saisir ? Le projet Telesur √©tant fondamentalement politique, on ne saurait s’attendre √ ce qu’elle s’ouvre √ des contenus qui s’opposent frontalement √ sa vision du monde. Et d’ailleurs qui s’en plaindra ? Fut-il possible de se placer ¬« au-dessus de la m√™l√©e ¬ », cette attitude n’impliquerait-elle pas, au final, une politisation extr√™me puisqu’elle contribuerait √ renforcer le d√©s√©quilibre communicationnel qui penche, tr√®s lourdement, en faveur du n√©olib√©ralisme aujourd’hui ? En Am√©rique latine plus encore qu’ailleurs.

Telesur en devient-elle pour autant la ¬« T√©l√©Ch√°vez ¬ » [30] qu’on l’accuse d√©j√ d’√™tre ? Pas si s√ »r. Si le projet est port√© par des gouvernements - dont celui de M. Ch√°vez -, son appropriation publique n’implique pas n√©cessairement sa d√©pendance politique, et encore moins sa d√©pendance √ l’√©gard des gouvernants pris individuellement. Mais surtout, sa cr√©dibilit√© - qu’il lui faut encore gagner -, reposera sur ¬« son ind√©pendance en mati√®re d’information, qui doit √™tre totale ¬ », comme l’explique Ignacio Ramonet. Celui-ci veut d’ailleurs voir un signe de bon augure dans la d√©mission d’Andr√©s Izarra - pr√©sident de Telesur -, de son poste de Ministre de l’information au sein de gouvernement v√©n√©zu√©lien [31]. Une d√©monstration d’ind√©pendance ? Certainement pas. Un simple ¬« signal ¬ », qui va dans le bon sens. C’est d√©j√ beaucoup.

Mais l’ind√©pendance d’une telle cha√ģne ne peut se jouer au niveau des personnes. Il ne suffira pas, comme semble le sugg√©rer Jorge Botero, l’un des co-directeurs, de se dire ¬« conscient du fait qu’il y aura des circonstances difficiles ¬ » et de mettre en avant la n√©cessit√© pour chacun de ¬« conserver l’ind√©pendance journalistique ¬ » [32]. C’est au niveau des structures m√™mes - qui doivent garantir une cloison herm√©tique entre financement et r√©daction -, que se b√Ętit l’ind√©pendance √©ditoriale d’un tel projet. Alors qu’Al Jazeera - qui a servi de mod√®le au projet initial de cha√ģne latino-am√©ricaine -, se montre par trop discr√®te sur l’Emir du Qatar, rien ne permet de dire que Telesur le sera autant avec les chefs des Etats qui la portent. En tout cas - et pour citer Hugo Ch√°vez lui-m√™me -, pas ¬« pour l’instant ¬ » [33] !

Si ¬« d√©finir ce que nous entendons par communication revient √ d√©finir le type de soci√©t√© dans laquelle nous souhaitons vivre ¬ » [34], la proposition peut √™tre invers√©e et rester tout aussi juste. Les mobilisations r√©centes des peuples latino-am√©ricains, pour soutenir Hugo Ch√°vez et la r√©volution bolivarienne, pour d√©noncer le projet de Zone de libre-√©change des Am√©riques ou pour protester contre les institutions financi√®res qui asservissent les pays de la r√©gions (FMI, Banque Mondiale) auront au moins montr√© une chose : CNN et ses sŇ“urs jumelles ne correspondent pas au ¬« type de soci√©t√© ¬ » dans laquelle les Latino-am√©ricains ¬« souhaitent vivre ¬ ». Telesur voudrait incarner ce souhait. Sera-t-elle √ la hauteur de cette mission ? Pourquoi ne pas y croire ? C’est l’enjeu d’un combat qui m√©rite d’√™tre men√©.

Notes :

[1Stephen Johnson, ¬« Ch√°vez targets US influence ¬ », The Heritage foundation, 23 novembre 2004.

[2Entretien avec l’auteur et conf√©rence donn√©e par Beto Almeida pendant la "Rencontre pour une √©cologie de l’information", les 25 et 26 novembre 2005, organis√©e par ACSUR Las Segovias d’o√Ļ sont tir√©es les citations de Beto Almeida qui suivent.

[3Hugo Ch√°vez, discours d’ouverture au douzi√®me sommet du G15, le 1er mars 2004. Le texte de ce discours peut √™tre consult√© sur ChickenBones - A journal.

[4Axel Gyld√©n, ¬« Ch√°vez-Castro, les liaisons dangereuses ¬ », L’Express, 5 septembre 2005.

[5Rares en effet sont les pays de la r√©gion o√Ļ il est n√©cessaire de remonter plus de trois g√©n√©rations pour trouver des t√©moins directs d’interventions militaires nord-am√©ricaines visant √ imposer les pr√©f√©rences politiques et √©conomiques des Etats-Unis : 1903, Colombie ; 1915, Ha√Įti ;1915, R√©publique Dominicaine ; 1926, Nicaragua ; 1950, Porto Rico ; 1954, Guatemala ; 1960, Guatemala ; 1961, Cuba ; 1965, R√©publique Dominicaine, P√©rou ; 1967 √ 1969, Guatemala ; 1973, Chili ; 1980 √ 1990, Salvador ; 1981 √ 1988, Nicaragua ; 1983, Grenade ; 1989, Panama ; 1994, Ha√Įti, sans parler des soutiens aux dictatures d’Argentine, Bolivie, Br√©sil, Chili, Paraguay et Uruguay.

[6O√Ļ se trouvaient des centaines de journalistes √©trangers et qui a provoqu√© la mort du cameraman espagnol Jos√© Couso et de son coll√®gue ukrainien Taras Protsyuk.

[7Kevin Maguire et Andy Lines “Bush plot to bomb his arab ally”, Daily Mirror, 22 novembre 2005

[8Pour cette citation et la pr√©c√©dente, Beto Almeida, Op. cit. C’est moi qui souligne.

[9Nisa Lewites, ¬« CNN and September 11th, 2001 : Management in a Crisis ¬ », Institute for Technology and Enterprise Polytechnic University, New York, Janvier 2002.

[10Entretien avec Blanche Petrich (traduction Lucie Philippeau et Isabelle Dos Reis, pour RISAL), ¬« TeleSur, une t√©l√©vision contre-h√©g√©monique en Am√©rique Latine ¬ », RISAL, 6 mars 2005.

[13Entretien avec l’auteur, 29 novembre 2005, d’o√Ļ sont tir√©es les citations ult√©rieures de M. Ramonet.

[14Au m√™me titre qu’Adolfo P√©rez Esquivel (Prix Nobel de la Paix), Atilio Bor√≥n, Fernando Pino Solanas et Trist√°n Bauer (Argentine) ; Michel Collon (Belgique) ; Jorge Sanjin√©s (Bolivie) ; Walter Salles, Fernando Morais et Orlando Sena (Br√©sil) ; Manuel Cabieses Donoso (Chili) ; Alfredo Molano et Ramiro Osorio (Colombie) ; Silvio Rodr√≠guez et Julio Garc√≠a Espinoza (Cuba) ; Danny Glover, Harry Belafonte, James Early, Saul Landau et Richard Stallman (Etats-Unis) ; Gianni Min√° (Italie) ; Pablo Gonz√°lez Casanova, Mar√≠a Rojo et Carmen Lira (Mexique) ; Ernesto Cardenal (Nicaragua) ; Tariq Ali (Pakistan / Royaume-Uni) ; Javier Corcuera (P√©rou) ; Chiquie Vicioso (R√©publique Dominicaine) ; Eduardo Galeano (Uruguay) et Luis Britto Garc√≠a (Venezuela).

[15Pour cette citation et la précédente, Beto Almeida, Op. cit.

[16Sigle espagnol et portugais de la ZLEA (Zone de libre-√©change des Am√©riques). Consulter √ ce sujet le dossier de RISAL ¬« L’ALCA en panne ¬ ».

[17Alternative bolivarienne pour l’Am√©rique latine et les Cara√Įbes. Projet alternatif √ l’ALCA propos√© par le Venezuela. En espagnol, ¬« alba ¬ » signifie ¬« aube ¬ ».

[18Comme le 15 mars 2005, √ Colotenango (Guatemala), quand la police ouvrit le feu sur une manifestation contre le trait√© de libre-√©change que le pr√©sident Oscar Berger venait de signer avec les Etats-Unis, faisant deux morts et des dizaines de bless√©s...

[19Pr√©sentation de Telesur sur le site Internet de la cha√ģne.

[20Propos tenu lors de la ¬« Rencontre pour une √©cologie de l’information ¬ » √ l’Universidad Complutense de Madrid, le 25 novembre 2005.

[21Pr√©sentation de Telesur sur le site Internet de la cha√ģne, cit√© par Nils Solari, op. cit.

[22Propos, non sourc√©s, tenus lors de la ¬« Rencontre pour une √©cologie de l’information ¬ » √ l’Universidad Complutense de Madrid, le 25 novembre 2005.

[23S√©quence tir√©e du film de Pierre Carles, Enfin Pris ?, CP Productions, 2002.

[25En Argentine (Buenos Aires), en Bolivie (La Paz), au Br√©sil (Brasilia), en Colombie (Bogot√°), √ Cuba (La Habana), aux Etats-Unis (Washington), au Mexique (Mexico DF), au Venezuela (Caracas), et en Uruguay (Montevideo).

[26Pour cette citation et les pr√©c√©dentes : pr√©sentation de Telesur sur le site Internet de la cha√ģne.

[27Beto Almeida, Op. cit.

[28Pour cette citation et les suivantes : Nils Solari, op. cit.

[29Pour cette citation et les suivantes : pr√©sentation de Telesur sur le site Internet de la cha√ģne.

[30Marie Delcas, ¬« Telesur ou "T√©l√©Chavez" ? ¬ », Le Monde, 7 d√©cembre 2005.

[31Journaliste √ RCTV, une cha√ģne de t√©l√©vision qui participa au ¬« coup d’√©tat m√©diatique ¬ » du 11 avril 2002 au Venezuela. Il d√©missionna peu apr√®s.

[32Dario Pignotti (traduction Isabelle Dos Reis pour RISAL), ¬« Telesur sera toujours ind√©pendante, neutre ... jamais ¬ », RISAL, 17 juillet 2005.

[33En espagnol ¬« por ahora ¬ ». En 1992, Hugo Ch√°vez acceptait l’√©chec - temporaire -, de sa tentative de coup d’√©tat visant √ une transformation sociale et reconnaissait sa responsabilit√©, chose si rare au Venezuela que cela lui valut d’√™tre aussit√īt per√ßu comme un homme politique d’un type nouveau par les V√©n√©zu√©liens.

[34Mario Kapl√ļn, chercheur en sciences de l’information.

Source : Acrimed (www.acrimed.org), 13 d√©cembre 2005.

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