Les Amériques en 2005 : quelques faits marquantsPour les fins de la présente chronique, nous
allons revenir sur quelques-uns des évènements
importants qui ont marqué la conjoncture dans
les Amériques au cours de l’année 2005. L’idée
est de présenter quelques dossiers qui sont
susceptibles de retenir l’attention des
observateurs et des analystes au cours de la
présente année.
Un électorat polarisé au Nord et au Sud
Faut-il voir dans la polarisation des affinités
politiques de l’électorat au Nord et au Sud le
reflet de grands enjeux économiques et
stratégiques, ou faut-il chercher l’explication au
seul niveau des conjonctures politiques et
électorales intérieures ? Les deux sans doute,
comme nous le verrons plus bas. En attendant, la
conjoncture politique a été passablement
houleuse tout au long de l’année dans les trois
Amériques. Si l’Amérique du Nord a semblé
bénéficier d’une grande stabilité, ce fut un
phénomène de surface. Aux États-Unis
d’Amérique (EUA), le fameux capital politique
accumulé par le président Bush durant sa
campagne électorale de l’été 2004, s’est
volatilisé dès les premiers mois de 2005. Au
Canada, le gouvernement du premier ministre
Paul Martin s’est avéré incapable de se dépêtrer
des scandales dans lesquels le gouvernement
précédent avait trempé. Quant au Mexique,
même si les élections n’auront lieu que le 2
juillet 2006, la campagne électorale bat son plein
depuis plus d’une année, ce qui contribue Ã
pousser hors de l’arène politique un président
que la Constitution frappe d’inéligibilité.
En Amérique du Sud, le changement le plus
important est sans conteste l’élection d’Evo
Morales du Movimiento al socialismo (MAS) Ã
la présidence de la Bolivie, un résultat qui vient
mettre un terme à plusieurs années de
turbulences dans le pays. Cette élection fait suite
à la crise politique la plus longue et la plus
mouvementée des Amériques ces dernières
années, mise à part celle qu’a traversée
l’Argentine au tournant du millénaire. La
Bolivie, un pays de 11 millions d’habitants,
compte parmi les plus pauvres de la planète et
ce, malgré qu’il ait été un des premiers, avec
l’Argentine encore une fois, Ã souscrire au
modèle néo-libéral de développement fondé sur
la libéralisation des marchés et la privatisation
des actifs collectifs. Déjà , en 1985,
l’hyperinflation avait entraîné des mobilisations
d’envergure. Depuis, les démissions politiques
des présidents en place se sont succédées à vive
allure. En juin 2002, le MAS d’Evo Morales
émerge comme la deuxième force politique au
pays avec 20,5% des voix, contre 22% pour le
Movimiento Nacionalista Revolucionario (MNR)
de Sanchez de Lozada, un ancien acolyte de
Nelson Rockefeller. Le MAS et le Movimiento
indìgena Pachacuti (MIP) obtiennent 41 sièges.
L’une de leurs premières revendications
hautement symbolique est le droit d’utiliser les
langues autochtones (aymara, quechua et guarani) dans les débats. Puis, l’année suivante,
en juillet et en aoà »t 2003, éclate la Guerre du gaz
; 15 journées au terme desquelles les
protestataires mettent en fuite le président
Sanchez de Losada qui est remplacé par le vice-président,
Carlos Mesa. Ce dernier souscrit à un
programme politique basé sur les revendications
des mouvements sociaux comprenant une
nouvelle loi sur les hydrocarbures, un
référendum sur les exportations de gaz et la
convocation d’une assemblée constituante pour
revoir le « pacte social  ». Mais le président ne
fait pas droit aux engagements souscrits et les
mobilisations reprennent de plus belle.
Par ailleurs, il faut aussi prendre en compte le
cas de l’Uruguay, où la coalition formée de
Encuentro Progresista (EP), Frente Amplio (FA)
et Nueva Mayoria (NM) obtient plus de 50% des
voix et devient la première majorité
parlementaire en 40 ans aux élections du 31
octobre 2004, mais dont le chef, Tabaré
Vasquez, n’assumera ses fonctions de président
qu’Ã compter du premier mars 2005.
Enfin, au Chili, la candidate Michelle Bachelet
de la Concertacion de Partidos por la
Democracia (CPD), la coalition démocrate
chrétienne et socialiste, a remporté les élections
le 15 janvier 2006 avec 53,5% des votes contre
46,5% pour Sebastian Piñera de Renovacion
Nacional. Élections historiques qui portent pour
une première fois une femme à la tête du pays.
Son élection était attendue puisque Michelle
Bachelet avait obtenu une confortable majorité
(45,9%) devant Sebastian Piñera (25,4%) au
premier tour le 11 décembre 2005 [1].
Venant après les victoires électorales de Lula au
Brésil, de Chavez au Venezuela et de Kirchner
en Argentine, ces trois élections semblent
confirmer le passage à gauche de l’électorat en
Amérique du Sud, une situation qui tranche de
manière de plus en plus radicale avec la situation
qui prévaut en Amérique du Nord. Cela dit, il
convient d’ajouter immédiatement qu’il ne
faudrait pas se laisser abuser par les étiquettes
ici, car la notion de gauche ne porte pas la même
signification historique et conjoncturelle au sein
de chacun des pays énumérés. Il ne faudrait pas oublier non plus que rien n’est jamais acquis à ce
chapitre, comme en témoignent certains
revirements idéologiques et politiques récents,
par exemple, celui qui a été effectué par le
président démissionnaire de l’Équateur, Lucio
Gutierrez. Porté au pouvoir par une vaste
coalition de partis et de mouvements
progressistes, en novembre 2002, l’ex-colonel et
réformateur Gutierrez s’est engagé dans toute
une série de compromis qui l’ont conduit à une
démission honteuse, en avril 2005. À ce propos,
y a-t-il un parallèle à établir entre le cas
Gutierrez et l’offre qui a été faite par le président
de l’Uruguay, Tabaré Vasquez, en novembre
2005, de négocier un nouveau traité sur les
investissements avec les EUA ? Et que penser de
la proposition qui a été faite en tout début
d’année par son ministre de l’économie, Danilo
Astori, d’amorcer des négociations en vue de
signer un ALE avec les EUA et avec la Chine [2] ?
Quoi qu’il en soit, c’est dans ce contexte
foisonnant et contradictoire qu’il sera intéressant
de surveiller les quelques cas où cette opposition
électorale entre le Nord et le Sud risque
d’occuper une place importante dans les
prochains scrutins. À cet égard, la situation au
Mexique risque de devenir emblématique dans la
mesure où, par derrière le choix électoral à venir,
c’est toute la question du rattachement
idéologique et politique de l’électorat mexicain Ã
l’un ou à l’autre bloc qui pourrait surgir :
l’Amérique du Nord versus l’Amérique latine.
Dans la même veine, mais à une autre échelle, il
sera intéressant se suivre la conjoncture politique
à l’intérieur du Canada. En effet, il n’est pas
exclus qu’un éventuel glissement de l’électorat
vers la droite lors des élections du 23 janvier ait
des incidences sur la scène politique au Québec
et, en particulier, sur l’accueil que l’opinion
publique pourrait réserver à la fusion entre
l’Union des forces progressistes et Option
citoyenne qui aura lieu en février 2006.
Le libre échange
L’année écoulée a été passablement
mouvementée dans les Amériques sur le double
plan commercial et stratégique. Si le projet de
Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) a
accumulé les échecs depuis la huitième
Rencontre ministérielle des ministres du Commerce des Amériques, à Miami, en novembre 2003 - au Sommet extraordinaire des
Amériques de Monterrey, en janvier 2004, ainsi
qu’au quatrième Sommet des chefs d’État et de
gouvernement des Amériques, à Mar del Plata,
en novembre 2005 - la stratégie des négociateurs
s’est clairement déplacée en direction du niveau
sous-régional. Que ce soit à l’instigation des
EUA, au Nord, ou à celle du Brésil et, de plus en
plus, du Venezuela, au Sud, on assiste, en effet, Ã
la consolidation progressive de deux blocs
régionaux, encore que, au Sud en tout cas, les
liens et les maillages entre le MERCOSUR et
l’Alternative bolivarienne pour les Amériques
(ALBA), ne soient pas toujours clairs.
Les EUA, pour leur part, avaient déjà signé un
accord de libre-échange (ALE) avec les pays
d’Amérique centrale et la République
Dominicaine (Central America Free Trade
Agreement-Dominican Republic, CAFTA-DR,
en anglais, ou Tratado de libre comercio-
Estados Unidos Centro America-Republica
Dominicana, TLC-EUCA-RD, en espagnol), le 5
aoà »t 2004. Au cours de l’année 2005, ils ont
poursuivi la même stratégie en négociant un
ALE avec trois des cinq membres de la
Communauté andine, la Colombie, l’Équateur et
le Pérou. Le 7 décembre dernier, les EUA
annonçaient qu’ils avaient conclu un ALE avec
le Pérou, tandis que les négociations avec la
Colombie et l’Équateur devraient se poursuivre
au cours de la présente année. Cependant, autant
ces négociations ont pu progresser sans heurts,
autant le processus de ratification des accords
conclus par les parlements nationaux au cours de
l’année ont donné lieu à d’importantes
mobilisations de groupes et d’organisations
sociales qui leur étaient opposés. On a ainsi
assisté à de sérieux affrontements au Guatemala
et au Honduras, en mars, au Costa Rica et en
République Dominicaine, à l’été, et au Nicaragua, en octobre 2005, avec le résultat que l’entrée en vigueur du CAFTA-DR prévue pour le premier janvier a été suspendue [3] . D’ailleurs, à ce jour, le Costa Rica ne l’a pas encore ratifié et cet enjeu occupe une place importante dans la
campagne électorale en cours en prévision des
élections du 5 février 2006.
ALBA, l’aube, en espagnol
L’autre dossier à surveiller de près concerne le
projet d’ALBA présenté par Hugo Chavez lors
du IIIième Sommet des chefs d’États et de
gouvernements de l’Association des États des
Caraïbes qui a eu lieu sur l’île Margarita en
décembre 2001 [4] . Autant ce projet avait pu paraître assez utopique et abstrait au départ, dans
la mesure où il ne débouchait sur rien de concret,
malgré les nombreuses interventions de son
promoteur au cours des ans, autant il semble
désormais prendre une autre direction, surtout
depuis l’accord commercial bilatéral signé entre
le Venezuela et Cuba, le 28 avril 2005 [5] et l’entrée du Venezuela dans le MERCOSUR en
fin d’année. Notons également que le projet
ALBA est de plus en plus lié à d’autres projets,
dont celui de mettre sur pied un consortium
régional appelé Petroleos de América ou
Petroamérica. Cette idée avait été avancée Ã
l’origine, en 1995, par les présidents Fernando
Henrique Cardoso du Brésil (1995-2003) et
Rafael Caldera du Venezuela (1969-74 et 1994-
98). Dans un article consacré à Petroamérica,
Miguel Lora souligne que si les grandes
entreprises productrices du Brésil, d’Argentine,
du Venezuela, d’Équateur et de Bolivie
formaient une alliance, le conglomérat en
question contrôlerait 11,5% des réserves
mondiales de brut et pourrait influer sur le
marché mondial de l’énergie dominé
actuellement par quelques oligopoles [6] .
Le Partenariat sur la sécurité et la prospérité
Le Partenariat sur la sécurité et la prospérité
(PSP), signé par les présidents Bush et Fox, ainsi
que par le premier ministre Martin, le 23 mars
2005 à Waco, au Texas, risque également d’avoir
des retombées importantes, non pas seulement
pour le Canada et le Mexique, mais aussi pour
les autres partenaires des EUA dans les
Amériques.
En effet, le PSP prévoit de nouvelles voies et de
nouvelles modalités de collaboration entre les trois partenaires fondées sur un principe de base
selon lequel la « sécurité et la prospérité sont
interdépendantes et complémentaires  », principe
de base qui risque de se retrouver dans d’autres
négociations que les EUA mèneront à l’avenir
dans les Amériques. Pour le moment, son
objectif est de créer un cadre d’action nord-américain,
afin de surmonter les défis sur le plan
de la sécurité et de l’économie [7]. Au niveau de la
sécurité, l’approche commune doit permettre de
protéger l’Amérique du Nord contre les menaces
externes. Quatre objectifs généraux sont définis Ã
cette fin et trois objectifs généraux aux fins de la
promotion de la prospérité [8] . À terme, selon le
communiqué de presse officiel, « une fois
pleinement mises en oeuvre, les propositions et
les objectifs énoncés dans les plans de travail
resserreront significativement la sécurité et les
relations économiques entre les trois partenaires
nord-américains  ». En ce sens, le PSP est conçu
pour être un processus de collaboration continu.
Quant à l’origine du PSP, elle est double,
publique et privée. Son origine publique la plus
directe est The National Security Strategy of the
United States of America, rendu public en septembre 2002. Ce document, Ã son tour, est
très fortement inspiré de deux lois adoptées peu
de temps auparavant, le USA PATRIOT Act et la
Loi commerciale de 2002. Quant à son origine
privée, on peut citer la conférence prononcée par
Thomas d’Aquino devant le Conseil canadien
des chefs d’entreprise, le 13 janvier 2003,
conférence intitulée Sécurité et prospérité : vers
un nouveau partenariat canado-américain en
Amérique du Nord. Profil de l’initiative nord-américaine
de sécurité et de prospérité. Cette
double origine conduira à la mise sur pied, le 15
octobre 2004, Ã l’instigation du Council on
Foreign Relations, d’un Groupe de travail
indépendant sur l’avenir de l’Amérique du Nord.
Ce groupe avait pour tâche « d’examiner
l’intégration régionale depuis la mise en oeuvre
de l’ALENA  » et il devait se pencher « sur les
lacunes des arrangements actuels et suggérer des
possibilités de coopération accrue dans des
domaines d’intérêt commun » [9].
Le rapport du Groupe de travail indépendant sur
l’avenir de l’Amérique du Nord avait été déposé
quelques semaines avant la rencontre de Waco.
En bref, le PSP ne se contente pas d’approfondir
l’ALENA, il incorpore à l’intégration
économique une dimension sécuritaire qui
constitue désormais un enjeu à ce point
important qu’il surclasse le commerce en tant
que tel. À son tour ce surclassement introduit
dans la logique commerciale de nouvelles
contraintes qui se transformeront en nouvelles
barrières non-tarifaires (BNT), mais des barrières
qui, à la différence des BNT traditionnelles, ne
seront ni négociables ni monnayables pour les
deux partenaires des EUA.
Le Canada et le Mexique se trouvent ainsi placés
dans la plus contradictoire des positions. Celle
d’être tous deux obligés de pourvoir à une
menace à la sécurité d’un pays étranger, une
menace dont ils ne sont pas en mesure d’évaluer
le contenu, tandis qu’ils doivent sanctionner,
pour atténuer les menaces en question, des
moyens dont ils ne sont pas en mesure d’évaluer
la pertinence. C’est ce paradoxe et cette
contradiction qui donnent tout son sens et sa
portée à l’expression de « communauté
économique sécuritaire  » que les promoteurs du
PSP cherchent à appliquer et à sanctionner à la
grandeur de l’Amérique du Nord. En attendant, ce resserrement d’un périmètre de sécurité autour
de l’Amérique du Nord explique en partie, aussi
bien le désintéressement relatif des EUA vis-à -vis
de la ZLEA, que leur volonté renouvelée
d’enrégimenter d’autres partenaires consentants
ailleurs dans les deux autres Amériques.
« Made in China  »
Le premier événement de l’année 2005, au
niveau chronologique en tout cas, en est un qui
aura des retombées significatives pour plusieurs
pays dans les Amériques, et pour le Québec, en
particulier. Il s’agissait de l’arrivée à terme de la
protection prévue en vertu de l’Accord multifibre
(AMF) négocié en 1995. On se souviendra, en
effet, que, dans les négociations commerciales
multilatérales, le secteur du vêtement et du
textile avait été désigné comme un secteur
« sensible  ». En conséquence, les pays
participant aux accords de l’Organisation
mondiale du commerce (OMC) avaient décidé de
s’accorder un sursis de dix ans avant d’étendre
l’application des règles de l’OMC à ce secteur.
C’est ainsi que, depuis le premier janvier 2005,
le secteur du textile et du vêtement est régi en
vertu des règles générales de l’OMC. Or, faute
de planification, dans la plupart des cas, mais
faute également d’avoir tenu compte des
conséquences de l’entrée de la Chine dans
l’OMC en 2001, la levée de la protection causera
des dommages considérables à l’industrie du
textile et du vêtement, non seulement dans les
pays développés d’Amérique du Nord [10], mais
également dans plusieurs autres pays des
Amériques. Cependant, au-delà du problème de
la restructuration et de la rationalisation de
l’industrie textile qui affecte aujourd’hui des
pays aussi différents que les EUA, le Canada, le
Mexique ou le Guatemala, il faut aussi compter
avec la permutation des rôles et fonctions
assumés traditionnellement par les secteurs de la
production et ceux de la distribution.
Aujourd’hui, ce ne sont plus les manufacturiers
qui occupent la position dominante et qui fixent
les prix, ce sont les grandes chaînes de
distribution, comme Wall-Mart. L’un dans
l’autre, c’est-à -dire les problèmes liés à la
rationalisation du secteur, d’une part, les problèmes liés au rôle subalterne désormais
dévolu aux manufacturiers, d’autre part, font que
la délocalisation devient une variable
déterminante dans le développement du secteur.
C’est ainsi que, dans plusieurs pays, la
dominante au cours de l’année écoulée, au
niveau économique en tout cas, a été les
fermetures d’usine dans ce secteur.
En un sens, l’arrivée à terme de l’AMF venait
confirmer hors de tout doute raisonnable ce que
plusieurs voyaient venir depuis au moins deux
ans, à savoir que la Chine s’imposait dorénavant
en tant que puissance à part entière dans les
Amériques, ce que confirmaient par ailleurs
toutes les données disponibles sur la progression
des importations et des exportations en
provenance ou en direction de ce pays. En ce
sens, l’intrusion de la Chine impose ses
contraintes propres dans les négociations
commerciales, comme l’avait relevé l’ex
secrétaire-général de l’OEA, César Gaviria,
quand il avait imputé l’échec de la huitième
Rencontre ministérielle des ministres du
commerce des Amériques tenue à Miami, les 20
et 21 novembre 2003, à « la peur de la Chine
(qui avait) imprégné l’atmosphère de la
rencontre  » [11] . Depuis lors, la question de savoir
quel sera l’impact sur les Amériques de
l’émergence de la Chine comme puissance
commerciale et celle de savoir quelle sera la
stratégie des grands acteurs économiques, et des
EUA en particulier, face à ce nouveau défi
demeurent sans doute deux des questions les plus
déterminantes pour les Amériques à l’avenir.
Haïti et Cuba
Enfin, il y a deux pays qui, bien que ne faisant
partie d’aucun des ensembles énumérés
jusqu’ici [12] , n’en devraient pas moins retenir
l’attention au cours de l’année.
Le premier est Haïti. Depuis la chute du
président Aristide, le 29 février 2004, la Mission
de l’ONU pour la stabilisation en Haïti
(MINUSTAH) maintient quelque 9000 casques
bleus sur place, ce qui n’a pas empêché la
situation de se dégrader. Malgré l’annonce, en
juillet 2004, d’une aide totalisant 1,5 milliards
$US, à peine 10% avaient été versés six mois plus tard. Les raisons invoquées sont l’insécurité
grandissante, la corruption, la violence, la
lourdeur des institutions internationales et
l’administration haïtienne elle-même, dont on dit
qu’elle a été cassée par Aristide. C’est dans ce
contexte social difficile que, Ã l’instigation du
ministre des Affaires étrangères de France,
Michel Barnier, une Conférence internationale
sur la reconstruction d’Haïti est convoquée, le 18
mars 2005, à Cayenne en Guyane française. Le
Sommet de Cayenne élabore 380 projets dans
trois domaines : la reconstruction des
infrastructures, la gouvernance et l’accès aux
services de base. Cependant, la situation
d’ensemble ne s’est pas améliorée depuis, ce
dont témoignent les reports successifs des
élections qui devaient se tenir à l’automne 2005,
en février et en mars de cette année. Mais il n’est
pas sà »r du tout qu’elles auront lieu aux dates
arrêtées [13].
L’autre pays à surveiller est Cuba, qui vit sous
l’empire d’une nouvelle politique économique
depuis le 31 mars 2005, date à laquelle Fidel
Castro avait prononcé son quatrième discours
fleuve sur l’économie en autant de mois. Si
l’économie cubaine avait connu une croissance
économique de 5% en 2004, il n’en demeurait
pas moins qu’avec les contraintes liées au
rationnement et avec la hausse des prix, le
résultat net de cette croissance avait été nul pour
le consommateur cubain. Ainsi l’objectif premier
de la politique était de renforcer le pouvoir
d’achat et l’une de ses modalités était de réduire
le nombre des monnaies en circulation sur l’île,
de trois à deux. En effet, depuis 1994 et jusqu’en
2004, l’économie cubaine opérait de facto avec
une monnaie nationale, le peso, le dollar
américain, ainsi qu’avec le peso cubain
convertible ou CUC qui devait, au départ,
remplacer le dollar US, mais qui n’y était jamais
parvenu. L’idée derrière cette stratégie était
double ; il s’agissait d’abord et avant tout de
renforcer le pouvoir d’achat de la monnaie
nationale, afin d’enrayer la fuite vers les
monnaies étrangères et vers le dollar surtout, et il
s’agissait ensuite d’opérer une ponction sur la
valeur du dollar américain. À cette fin, le
discours du président prévoyait à la fois la
réévaluation du CUC de 8% par rapport au dollar
US et l’imposition d’une taxe de 10% sur le
billet vert. Tous les commerces qui vendaient en
dollars US devaient désormais utiliser le CUC, faute de quoi ils devaient verser une amende
équivalent à 10% de la valeur de la transaction
en dollars US. Mais là où la mesure avait le plus
de conséquences, c’était sur les bénéficiaires des
remises de fond (remesas) en dollars US faites
par les ressortissants cubains à leur famille,
puisque les remises de fond en question étaient
elles aussi taxées à hauteur de 10%. On estime Ã
entre 400 millions à un milliard de dollars US la
valeur annuelle des envois à Cuba, ce qui
constitue un revenu supplémentaire somme toute
important pour le gouvernement. Après plusieurs
mois d’application, les mesures annoncées en
grande pompe n’ont pas permis, contrairement Ã
la prédiction du président, de mettre une cocotte
minute à la disposition de toutes les familles.
Pire, le travail au noir, l’économie informelle et
les combines de tous ordres prennent de plus en
plus de place dans l’économie nationale. En
somme, la conjoncture pour l’année qui vient
s’annonce plutôt morose, alors même qu’on
célèbrera les quatre-vingts ans de Fidel Castro, le
13 aoà »t 2006.
[1] Voir à ce sujet : Claire D’Hennezel, « Que choisissent les Chiliens ? Enjeux électoraux à 15 ans de la fin des militaires », Chronique des Amériques, No 44, Décembre 2005. En ligne :
http://www.ameriques.uqam.ca/pdf/ch....
[2] Voir : Andrés Danza, « Danilo Astori : tratados de libre
comercio con EEUU y China  », El Mundo al revés, 9 janvier
2006. En ligne :
www.elmundoalreves.org/Article.do ?i....
[3] Voir : Evelyn Iritani, « Anti-trade feelings delay CAFTA  », Miami Herald, 10 janvier 2006. En ligne : www.bilaterals.org/article.php3 ?id_....
[4] L’ALBA reposerait sur les principes directeurs d’une
intégration latino-américaine et caribéenne basée sur la
justice et la solidarité entre les peuples. Le sigle ALBA
signifie aube en espagnol. Voir l’article de Marcelo Colussi
sur l’ALBA, daté du 17 mai 2005.En ligne :
http://risal.collectifs.net/article....
[5] Précisons que plusieurs accords ont été signés entre les deux pays depuis l’Accord de coopération intégrale d’octobre 2000.
[6] Voir Miguel Lora, Petroamérica, la estrategia
sudamericana para recuperar su soberania energética, 8 juin
2004.
En ligne : http://www.rebelion.org/economia/04....
[7] Il convient de noter, au départ, que le PSP opte pour une
approche à géométrie variable : « le PSP est de nature
trilatérale. Bien que deux pays puissent aller de l’avant
ensemble, la voie sera tracée pour le troisième  ».
[8] Les programmes pour la sécurité comprennent les quatre
grands objectifs suivants : (i) Protéger l’Amérique du Nord
contre les menaces externes ; (ii) Prévenir les menaces en
provenance de l’Amérique du Nord et y répondre ; (iii)
Améliorer les partenariats concernant le renseignement relatif
à la sécurité de l’Amérique du Nord ; (iv) Simplifier
davantage les mesures de sécurité pour la circulation
transfrontalière à faible risque. Tandis que les programmes
pour la prospérité comprennent les trois grands objectifs
suivants : (i) Améliorer la productivité ; (ii) Réduire les coà »ts
commerciaux ; (iii) Améliorer la qualité de vie. Mais cette
façon de présenter les choses peut induire en erreur dans la
mesure où le premier objectif à lui seul comprend onze
mesures précises : (a) Coopération en matière de
réglementation pour favoriser la croissance ; (b) Réduire les
coà »ts pour les entreprises, les producteurs et les
consommateurs nord-américains et accroître le commerce
transfrontalier (...) ; (c) Renforcer la coopération en matière
de réglementation, y compris au début du processus, pour
réduire les obstacles ; (d) Collaboration sectorielle pour
faciliter le commerce ; (e) Explorer de nouvelles approches
visant à renforcer la compétitivité des entreprises ; (f)
Renforcer les marchés énergétiques nord-américains ; (g)
Améliorer la sécurité et l’efficience des réseaux de transport
nord-américains (...) ; (h) Travailler vers la libre circulation
des capitaux et la prestation efficiente de services financiers
dans toute l’Amérique du Nord (...) ; (i) Stimuler et accélérer
le commerce technologique transfrontalier (...) ; (j)
Investissement dans nos citoyens ; (k) Travailler dans
l’optique du Partenariat pour la prospérité et du Partenariat
Canada-Mexique dans le but de renforcer notre coopération
(...).
[9] Voir le site Internet du Conseil canadien des chefs
d’entreprise (CCCE). En ligne :
www.ceocouncil.ca/fr/view/ ?document....
[10] La firme Richter Conseil évoque la perte de 11 000 à 25 000 emplois au Québec entre 2001 et 2005. Voir Jean-Luc Pilon, Le sort de l’industrie du vêtement au Québec dans le contexte actuel de la libéralisation des marchés, Chronique des Amériques no 2, 12 janvier 2005. En ligne :
www.ameriques.uqam.ca.
[11] Andres Oppenheimer, « Fear of ‘Made in China’ Speeds Up Deal  », Miami Herald, 21 novembre 2003.
[12] Haïti est membre de la CARICOM, ce qui n’empêche pas les relations entre l’organisation et le gouvernement Latortue d’être tendues par les temps qui courent.
[13] Voir : Clarens Renois, « Haïti : le calendrier électoral suscite le scepticisme  », Le Devoir, 9 janvier 2006, page B-3.
Source : La Chronique des Amériques, décembre 2006, n°02, Observatoire des Amériques (www.ameriques.uqam.ca), Université du Québec à Montréal (UQAM).