Amériques
Vers une prise en compte des dimensions sociales de l’intégration ?
par Sylvie Dugas
Article publi le 6 février 2006

Le IV ème Sommet des Amériques, qui a réuni les
chefs d’‰tat et de gouvernement de 34 pays du
continent les 4 et 5 novembre derniers  Mar del
Plata, en Argentine, s’est déroulé sous le thème
« Créer des emplois pour combattre la pauvreté
et renforcer la gouvernance démocratique  ». Les
pourparlers se sont-ils soldés par un échec,
comme l’ont rapporté les médias ? S’il est vrai
que le projet de Zone de libre-échange des
Amériques (ZLEA) a été mis sur la touche pour
une durée indéterminée, il faut souligner que 29
pays de l’hémisphère se sont engagés  
poursuivre les négociations pour en arriver  un
accord en 2006. Par ailleurs, une déclaration
visant  créer des emplois décents,  stimuler le
développement social et  renforcer la
gouvernance démocratique a été paraphée par les
participants au Sommet. Bien que ce type de
déclaration n’ait pas force de loi, elle constitue
un incitatif régional en vue d’une intégration qui
prendrait en compte les dimensions sociales du
développement. Et elle représente peut-être une
étape de plus vers l’adoption d’une Charte
sociale pour les Amériques, promue
principalement par le Venezuela. C’est ce que
nous tenterons d’analyser dans cet article.

Des positions divergentes sur la ZLEA

Après plusieurs heures de discussions, la
déclaration finale a débouché sur un compromis
marquant la division de la région. D’un côté, 29
pays, dont les ‰tats-Unis, le Canada, le Chili, la
Colombie, le Mexique, les pays d’Amérique
centrale et des Caraïbes appuient la constitution
d’un grand marché unique de l’Alaska  la Terre-de-
Feu, proposé par le président Bill Clinton en
1994,  Miami. De l’autre, le Venezuela et les
pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay,
Paraguay) refusent pour le moment de se rallier
au projet de ZLEA, jugé trop favorable aux
‰tats-Unis. Au contre-sommet, tenu en parallèle
 Mar del Plata, le président du Venezuela, Hugo
Chavez, a même promis de faire échouer le
projet de libre-échange. « Ce n’est qu’unis que
nous pourrons vaincre l’impérialisme et apporter
une meilleure vie  notre peuple
 », a-t-il dit. €
première vue, deux visions antagonistes
semblent s’opposer : celle néolibérale axée sur
l’expansion du libre-échange et le renforcement
des institutions démocratiques, personnifiée par
Bush, et celle plus socialiste et pro-cubaine
incarnée par Chavez. Cependant, la situation est
plus complexe.

La véhémence de l’opposition du président
Chavez est certes frappante. Selon lui, la ZLEA
entraînerait « l’esclavage  » des travailleurs
latino-américaines. Il considère que les ‰tats-Unis
ne font que « proposer un libre-échange
assassin, qui a fait augmenter le nombre de
pauvres en Amérique latine de 50 millions  220
millions actuellement
 [1]  ». En contrepartie, il a proposé de remplacer la ZLEA par une Alliance contre la pauvreté, reprenant ainsi l’idée lancée
dans les années 1960 par l’ex-président John F.
Kennedy. « L’Alliance pour le progrès était une
initiative respectable avec 20 milliards de dollars
sur 20 ans pour lutter contre la pauvreté et pour
la réforme agraire
 », a-t-il dit, proposant pour sa
part de la doter de 100 milliards de dollars.

Pourtant, si l’on fait exception de ces propos
dissonants, le Sommet a réussi certaines percées
importantes. Tout d’abord, la Déclaration finale
de Mar del Plata reconnaît la contribution
importante que pourrait jouer la libéralisation des
frontières dans la création d’emplois, grâce  la
croissance économique que celle-ci pourrait
générer. Les fonctionnaires des ‰tats signataires
ont ainsi été chargés d’évaluer en 2006 les
difficultés auxquelles fait face le projet de ZLEA
et de poursuivre les négociations dans le cadre
adopté  Miami en 2003. Ils devront travailler  
mettre sur pied « un accord équilibré et inclusif,
qui vise l’expansion des flux commerciaux et,  
un niveau global, qui libère le commerce de
subsides et de pratiques commerciales
discriminatoires, qui soit bénéfique pour tous en
tenant compte des différences dans la taille et le
niveau de développement des économies
participantes, des besoins particuliers et du
traitement différencié et spécial que nécessitent
les petites et vulnérables économies
 [2]  ». Comme
les pays réfractaires  la ZLEA estiment que
l’état actuel des négociations ne permet pas de
garantir la conclusion d’un accord qui tienne
compte des besoins particuliers des diverses
économies, il a été entendu de reporter les
négociations devant l’Organisation mondiale du
commerce (OMC), dont la prochaine rencontre a
lieu en décembre 2005  Hong Kong. Si des
progrès suffisants sont enregistrés  l’OMC, la
Colombie a été mandatée pour réunir  nouveau
les fonctionnaires chargés des négociations
commerciales de la ZLEA. Dans le cas contraire,
on pourrait par la suite assister  la création
d’une ZLEA (FTAA of the Willing) seulement
pour les pays désireux d’en faire partie, quoique
cette perspective soit jugée moins satisfaisante
pour tous.

Ainsi, Hugo Chavez, qui fait la promotion d’un
autre projet d’intégration des peuples,
l’Alternative bolivarienne pour l’Amérique et les
Caraïbes (ALBA) [3] , semble marginalisé dans cette nouvelle donne. Le Brésil a même refroidi les ardeurs du président Chavez en refusant
d’enterrer la ZLEA. Une querelle entre le
Venezuela et le Mexique a également éclaté
après que Chavez e »t traité  la télévision son
homologue mexicain, Vicente Fox, de
« marionnette des impérialistes américains  ».

Résultat : les deux pays ont retiré leurs
ambassadeurs respectifs. En fait, les dirigeants
réfractaires  la ZLEA ne s’objectent pas de
façon irrémédiable  la réalisation d’une zone de
libre-échange  l’échelle hémisphérique. « Ces
pays souhaitent en réalité un accès au marché
américain et ont voulu faire pression sur
Washington en refusant la ZLEA
 », soutient M.
Paul Durand, représentant permanent  
Washington et ambassadeur canadien  
l’Organisation des ‰tats américains (OEA). Le
président brésilien Ignacio da Silva, tout comme
les autres pays du Mercosur, considère qu’il est
prématuré de s’engager dans une libéralisation  
l’échelle hémisphérique sans avoir réglé les
litiges en cours  l’OMC. La stratégie
commerciale privilégiée consiste  obtenir des
‰tats-Unis des concessions en matière de
subventions agricoles  l’OMC, ce qui pourrait
largement bénéficier  ses exportations agricoles.

De son côté, le président argentin, Nestor
Kirchner, serait favorable  une intégration qui
reconnaisse les disparités et apporte des
bénéficies mutuels aux signataires. C’est  la
suite de la crise économique de 2001 que M.
Kirchner, l’hôte du Sommet, a choisi de faire
porter la discussion sur la création d’emplois et
la réduction de la pauvreté. « Ces accords
devront contenir des sauvegardes et des
compensations pour ceux qui souffrent d’un
retard relatif, de telle sorte que l’accord ne mette
pas l’accent sur nos faiblesses
 [4].  » Kirchner a donc exhorté les ‰tats-Unis  jouer un rôle de
leadership pour en arriver  une intégration plus
inclusive. Du coup, il a fustigé le président Fox,
qui s’apprêtait  faire l’éloge de la ZLEA lors de
son discours au Sommet. Pour sa part, il
privilégie en premier lieu l’intégration régionale
dans le Mercosur pour assurer un développement
équitable et créateur d’emplois en Argentine. « Nous pensons qu’il ne nous servirait  rien
d’adhérer  n’importe quelle intégration. La
signature d’un accord commercial n’est pas un
chemin facile ni direct vers la prospérité.
 »
coopération avec les économies fragiles d’Amérique latine.

Les autres membres du Mercosur préfèrent aussi
resserrer leurs liens mutuels avant de s’engager
dans l’aventure hémisphérique. Il faut
mentionner  cet effet que le Venezuela a
annoncé en octobre dernier son adhésion  part
entière au Mercosur  partir du mois de
décembre 2005, ce qui améliorera le poids et
l’influence stratégique de ce marché régional.
Une consolidation de l’intégration régionale dans
le Mercosur et la Communauté andine
permettrait aux pays membres de renforcer leurs
capacités de négociation et de mieux se préparer
 la concurrence des ‰tats-Unis et du Canada [5].
Mais malgré l’intérêt réitéré du Brésil pour le
Mercosur, qui doit officiellement devenir un
marché commun en 2006, les échanges intra-régionaux
piétinent : ils ne constituait en 2002
qu’une faible part (2-3%) du PIB des pays
membres. Pire encore, l’Argentine et le Brésil
ont imposé de nouveaux tarifs douaniers sur
certains produits. Si le Brésil, l’Argentine,
l’Uruguay et le Paraguay s’opposent aux
conditions actuelles de la ZLEA, le projet n’est
pas mort pour autant. Signalons  ce titre que
l’Uruguay a déj conclu en octobre 2004 un
accord bilatéral sur les investissements avec les
‰tats-Unis.

Ayant recueilli l’adhésion de 29 pays de la
région  leur projet, les ‰tats-Unis demeurent
confiants. « Il est devenu clair au fil de l’avancée
des négociations, qu’il existe un soutien
important dans la région en faveur de
l’intégration économique et d’une zone de libre-échange
des Amériques [6]  », assure Thomas Shannon, nouveau secrétaire d’‰tat américain adjoint délégué aux questions interaméricaines.
Mais dans les coulisses, on dit que rien ne laisse
croire que les ‰tats-Unis sont pressés de
conclure un accord hémisphérique  court terme.
« Ce qui semble le plus important pour le
président Bush est d’éviter tout nouveau germe
de rébellion qui pourrait générer de l’instabilité
dans la région
 [7].  » La Maison Blanche a d’ailleurs
manifesté son inquiétude face  l’éventuelle élection comme président du leader autochtone
d’extrême-gauche, Evo Morales, dont la
popularité s’est considérablement accrue. En
effet, Evo Morales,  la fois président du
Mouvement vers le socialisme (MAS) et
dirigeant syndical des producteurs de coca, est
favori aux élections du 4 décembre prochain en
Bolivie. € l’encontre des ‰tats-Unis qui militent
pour l’éradication de la coca, il promeut la
légalisation de la coca et la nationalisation de
l’industrie du gaz naturel. Il est devenu, au même
titre que Salvador Allende, la bête noire de
Washington. Dans un contexte social déprimé,
les ‰tats-Unis ont cependant tout intérêt  
participer au développement de conditions
propices  la création d’emplois pour insuffler
une nouvelle foi dans l’économie de marché et le
libre-échange.

Ainsi, outre une foule de petits pays qui
réclament prioritairement l’accès au marché
américain, les plus ardents défenseurs de la
ZLEA sont sans nul doute le Mexique et le
Canada. Ceci semble paradoxal au premier
abord, car ces pays membres de l’Accord de
libre-échange nord-américain (ALENA) ont les
liens commerciaux les plus forts avec les ‰tats-Unis
 l’heure actuelle. Mais la ZLEA pourrait
peut-être aider  résoudre les problèmes reliés  
l’ALENA (règlement des différents, chapitre 11,
etc.) qui demeurent en suspens. En officialisant
les relations hémisphériques, la ZLEA pourrait
inciter les ‰tats-Unis  respecter leurs propres
engagements et aider  solutionner les querelles
commerciales comme celle du bois d’oeuvre. En
harmonisant les règles d’origine, la ZLEA
pourrait également permettre au Canada et au
Mexique d’avoir un meilleur accès au marché
américain. Par ailleurs, s’ils sont forcés de suivre
la voie bilatérale ou régionale, le Canada et le
Mexique y perdront au change car ils ne seront
pas en mesure de négocier des accords aussi
avantageux que ceux que les ‰tats-Unis
obtiendront.

La position du Canada est donc claire : le pays
appuie un accord balancé et équilibré qui puisse
rallier les diverses administrations de
l’hémisphère. Selon Ottawa, la ZLEA représente
le véhicule économique idéal pour atteindre les
grands objectifs du Sommet, en particulier la
croissance et la création d’emplois. Lors de son
allocution  Mar del Plata, le premier ministre
Paul Martin, a évoqué les vertus du libre-échange
hémisphérique pour faire face  la
concurrence mondiale, principalement de la Chine et de l’Inde. « Un accord de libre-échange
pour les Amériques n’a pas pour but de créer un
hémisphère où les capitalistes peuvent
fonctionner en toute aise. Il vise  offrir des
possibilités  nos travailleurs, et de meilleurs
biens et services  nos consommateurs,  tous les
échelons de revenu
 [8] .  » € ce titre, Ottawa
privilégie les partenariats public-privé pour le
développement qui « aident  lutter contre la
pauvreté et  créer des emplois [9].  »

Dans cette perspective, Paul Martin estime
toutefois que les gouvernements nationaux ont
un rôle important  jouer pour instaurer des
conditions propices au développement : bonne
gouvernance, saines politiques budgétaires et
monétaires, plus grande transparence des
institutions publiques. Les ‰tats devraient ainsi
« faire en sorte que tous les segments de la
population puissent bénéficier des avantages
économiques qui découlent d’une saine
gouvernance
 », avance-t-il. Le gouvernement
canadien recommande donc aux gouvernements
de la région de renforcer la crédibilité des
institutions démocratiques et la confiance
qu’elles inspirent au public. Comme l’a rappelé
le ministre des Affaires étrangères, Pierre
Pettigrew, les turbulences politiques sont
néfastes pour l’investissement. « Le partage de la
prospérité dans la région exige plus de
coopération et de stabilité dans tout
l’hémisphère
 [10] .  » Adoptant la position canadienne, la Déclaration du IV ème Sommet des
Amériques fait également la promotion de la
participation de la société civile pour susciter et
entretenir un environnement plus équitable et
plus fertile  la création d’emplois.

La situation de l’emploi et de la pauvreté

Les risques de turbulence politique de même que
la situation économique malaisée de plusieurs
pays d’Amérique latine, notamment celle du
pays hôte du Sommet, ont motivé les chefs
d’‰tat  se pencher sur les réalités du travail, de
la lutte contre la pauvreté et de la gouvernance
dans l’hémisphère. Environ 40 % des 36 millions
d’Argentins vivent actuellement dans la
pauvreté, et nombre d’entre eux blâment la libéralisation commerciale pour la destruction
des industries locales et l’inondation de produits
importés  faible prix dans le marché national.
Dans toute l’Amérique latine et les Antilles, plus
de 96 millions de personnes souffrent encore
d’une grande pauvreté malgré la volonté
exprimée par les administrations locales pour
réduire la misère dans la région.

En Amérique latine et dans les Caraïbes, cinq
millions de personnes s’incorporent chaque
année au marché du travail. Mais la région
compte déj plus de 20 millions de chômeurs et
il s’avèrera difficile de maintenir le taux de
chômage  ce niveau. En outre, sept nouveaux
employés sur 10 évoluent dans le secteur
informel. Qui plus est, un grand nombre de ceux
qui travaillent n’ont pas suffisamment de revenus
pour maintenir leurs familles au-dessus du seuil
de la pauvreté. Pire encore, l’écart de salaire
entre la main-d’oeuvre non qualifiée et qualifiée
continue de s’approfondir et la concentration des
revenus dans un petit groupe de personnes
devient de plus en plus évidente. Face  ces
constats, les dirigeants admettent que « certains
pays de l’hémisphère ont connu des périodes de
croissance économique qui n’ont pas généré une
hausse adéquate du taux d’emploi
 [11]  », ce qui a accru le taux de pauvreté et d’extrême pauvreté en Amérique latine et dans les Antilles.

Pour restaurer la confiance de la population des
Amériques envers les marchés et l’‰tat, les
gouvernants des pays de l’hémisphère ont donc
signé une déclaration de 76 points portant sur
l’adoption de politiques concrètes en matière de
productivité, de performance, d’encouragement
de la petite et moyenne entreprise, d’accès au
crédit, d’éducation et de formation, entre autres.
Le thème rassembleur sous lequel s’est tenu le
Sommet semble indiquer l’importance que les
‰tats veulent maintenant accorder aux
dimensions sociales de l’intégration. Les
engagements pris en matière d’emplois seront-ils
en mesure d’améliorer les conditions de vie des
Américains ? Les principes de base de ces
accords reposent sur trois éléments : le respect
des normes du travail de l’Organisation
internationale du travail (OIT), l’emphase placée
sur le secteur privé (notamment les micros,
petites et moyenne entreprises) en tant que
générateur de richesses et d’emplois, et le rôle
joué l’‰tat pour créer un environnement propice  l’expansion de l’entreprenariat. Dans de nombreux pays latino-américains, la bureaucratie
est inefficiente : une période de six mois peut
être nécessaire  un entrepreneur pour démarrer
son commerce, alors que cette période ne
dépasse pas quatre jours au Canada.
L’instauration d’un cadre juridique transparent,
le maintien de la sécurité et l’élaboration de
politiques publiques saines figurent au
programme. De ces engagements, il faut retenir
également que le libre-échange constitue la voie
suggérée pour atteindre les objectifs de création
d’emplois et de réduction de la pauvreté. La
déclaration de la XIVe Conférence
interaméricaine des ministres du travail de
l’hémisphère, émise en septembre 2005, a en
effet réaffirmé l’importance du commerce
international en tant que vecteur de croissance et
de progrès économiques et sociaux. Afin de
diminuer les asymétries sociales, les ministres se
sont dits persuadés que les défis associés  la
création d’emplois décents et productifs dans le
contexte de la mondialisation pouvaient être
surmontés par une plus grande harmonisation des
normes internationales du commerce, ainsi que
des politiques nationales et régionales en matière
économique, sociale et du travail [12].

Vers une Charte sociale des Amériques ?

Dans la Déclaration et le Plan d’action du IV ème
Sommet des Amériques, les dirigeants
reconnaissent la place centrale que doit prendre
le travail dans la réduction de la pauvreté, des
inégalités, de la faim et de l’exclusion sociale,
conformément au Pacte des droits sociaux,
économiques et culturels des Nations Unies.
« Nous nous engageons  assortir les politiques
économiques et la mondialisation d’une forte
composante éthique et humaine qui place la
personne au centre du travail, de l’entreprise et
de l’économie [13].  »

Le défi actuel consiste  maintenir un taux de
croissance élevé tout en favorisant l’équité et
l’inclusion sociale par des investissements dans
le domaine social. Pour ce faire, les gouvernants
privilégient l’implantation de politiques
macroéconomiques avisées et de politiques
fiscales et monétaires prudentes, la diversification des activités économiques ainsi
que l’amélioration de la compétitivité. Des
mesures somme toute très classiques en termes
économiques, mais avec une certaine dose
d’intervention étatique. La création d’emplois
devra en effet être stimulée notamment par la
mise en oeuvre de travaux d’infrastructures qui
pourraient être appuyés par la Banque
interaméricaine de développement (BID). Des
modalités visant  favoriser pour les pays
pauvres une aide non remboursable axée sur les
résultats, de la part des banques multilatérales,
sont également envisagées.

Afin de réduire les obstacles  l’entreprenariat,
les 34 chefs d’‰tat ont également promis
d’améliorer la transparence de leurs institutions
afin de favoriser un climat propice  
l’investissement, tout en encourageant le
développement de politiques économiques et
sociales intégrales  l’échelle nationale
(croissance de l’emploi, réduction de la pauvreté,
exclusion et inégalités, développement des
capacités personnelles et accès aux possibilités
de développement intégré). Des mesures seront
aussi mises en place pour légaliser le travail dans
le secteur informel. Pour profiter des
opportunités générées par l’ouverture
commerciale, les gouvernements ont aussi résolu
d’appuyer leur capital humain, d’assurer une
meilleure distribution des revenus, d’accroître la
productivité et de protéger les droits des
travailleurs.

Pour créer des emplois de qualité, les pays de
l’hémisphère s’engagent  respecter les principes
fondamentaux de l’OIT [14] , y compris ceux des
travailleurs migrants. Les délais assortis sont
toutefois relativement longs : l’élimination de
travail forcé n’est prévue que pour 2010 et celle
des « pires formes de travail des enfants  » pour
2020 au plus tard. Quant aux enfants qui
travaillent en violation des lois nationales, il est
simplement recommandé d’en réduire le nombre.
La mise en place de protections sociales
adéquates (santé et sécurité) et la participation
par le dialogue social tripartite sont également au
programme. La responsabilité sociale des
entreprises est mentionnée sans toutefois
qu’aucune mesure spécifique ne soit adoptée  ce
sujet. On suggère tout de même aux entreprises
de développer, en complément des services publics, des services de formation
professionnelle pour faciliter l’intégration au
marché formel du travail et actualiser les
qualifications de la main-d’oeuvre.

Afin de consolider la démocratie, les dirigeants
veulent promouvoir un accès  l’éducation, aux
soins de santé, au marché du travail et au crédit
pour tous, en particulier pour les femmes, les
autochtones, les handicapés, les minorités, les
jeunes et les personnes âgées. Devant la menace
de la grippe aviaire, ils ont résolu de mettre en
place avant juin 2006 des plans nationaux de
protection, avec le concours de l’Organisation
mondiale de la santé (OMS). Tout en affirmant
que chaque pays est responsable de son propre
développement - tel qu’établi par le Consensus
de Monterrey en 2004 -, les dirigeants
s’engagent  coordonner les efforts de
coopération internationale pour procurer le
soutien politique et économique nécessaire au
pays pauvres dans leur lutte contre la faim et la
pauvreté. Ils réitèrent ainsi leurs engagements
pris au Sommet du Millénaire,  savoir réduire
de moitié le nombre de pauvres en Amérique
latine d’ici 2015.

En termes de gouvernance démocratique, les
chefs d’‰tat se compromettent  renforcer le
Système interaméricain de défense des droits de
la personne. On exhorte en outre les ‰tats  
signer et  ratifier les dispositions du Protocole
additionnel  la Convention interaméricaine
relative aux droits de l’homme traitant des droits
économiques, sociaux et culturels (Protocole de
San Salvador). Ces engagements semblent
découler directement de la démarche entreprise
par l’OEA en vue de l’élaboration d’une Charte
sociale des Amériques. Sous l’impulsion du
président vénézuelien, Hugo Chavez, l’OEA a en
effet adopté, le 8 juin 2004, une Résolution
recommandant au Conseil interaméricain pour le
développement de rédiger un projet de Charte
sociale. Cette Charte renforcerait les instruments
existants  l’OEA concernant la démocratie, le
développement intégré et la lutte contre la
pauvreté. Quoique plus d’un an se soit écoulé
depuis l’approbation de cet arrêté par les
chanceliers panaméricains, une recommandation
en ce sens a été incluse dans le Plan d’action du
Sommet des Amérique de 2005. Des ébauches
sont sur la table, mais celle du Mexique et de
l’Amérique centrale retient particulièrement
l’attention. Les ‰tats-Unis sont toutefois fort
préoccupés par ce processus,  tel point qu’ils
ont mandaté un ambassadeur pour s’occuper
essentiellement de l’évolution de cette charte. De
son côté, le Canada s’est déclaré favorable  
l’élaboration d’une charte sociale
interaméricaine, qui « pourrait s’avérer
importante dans la mise en place de principes de
base pour le développement social et la lutte
contre la pauvreté dans la région
 [15].  »

Pour l’OEA, la pauvreté absolue constitue un
obstacle au développement démocratique des
peuples du continent. Après l’adoption de la
Charte démocratique en 2001, le projet de Charte
sociale représenterait donc pour le Sommet des
Amériques une seconde étape vers le
développement social dans l’hémisphère. La
Charte démocratique établissait en effet que «  la
pauvreté, l’analphabétisme et les bas niveaux de
développement humain sont des facteurs qui
exercent une incidence néfaste sur la
consolidation de la démocratie
 ». Ces enjeux
sociaux avaient également été mis en relief lors
du Sommet extraordinaire de Monterrey en 2004.
Dans son discours d’inauguration prononcé au
Sommet, le 4 novembre dernier, le secrétaire
général de l’OEA, Jose Miguel Insulza, a rappelé
que l’emploi et la réduction de la pauvreté
étaient au coeur des préoccupations des
populations du continent. M. Inzulta plaide ainsi
pour une revalorisation des politiques publiques
et du rôle de l’‰tat en tant que garant de la
distribution des richesses et de la fourniture des
services sociaux essentiels pour les citoyens.

Reconnaissant que la création d’une majorité
d’emplois proviendra toujours de l’initiative
privée évoluant dans un climat de stabilité,
l’OEA convient que la seule action du marché
s’est révélée insuffisante pour effectuer une
répartition équitable des revenus et satisfaire aux
besoins sociaux en matière d’éducation, de santé,
de logement et de sécurité qui font défaut aux
couches les plus pauvres de la population. « Le
moment est venu d’admettre que la lutte contre
la pauvreté et l’inégalité exige aussi l’adoption
de politiques publiques claires, focalisées et
appliquées par des gouvernements dotés de
ressources et de la capacité technique voulues
 »,
a dit M. Insulza.

Les ententes signées lors de ce Sommet sont
nombreuses, mais on peut se demander Quelle
suite leur sera donnée. Pour préserver le rêve d’un marché unique dans les Amériques, les
gouvernants semblent toutefois décidés  
s’attaquer au problème criant de l’emploi et de la
pauvreté, qui menace la stabilité de la région. Ils
songent  accroître leur intervention pour tenter
d’amenuiser les inégalités que le marché n’a pas
réussi  résorber. Ainsi, la déclaration et le plan
d’action signés  Mar del Plata marquent peut-être
les premiers jalons d’une inscription des
droits des travailleurs et des citoyens dans une
charte sociale panaméricaine qui atténuerait
légèrement la dynamique purement marchande
du libre-échange. L’adoption de cette charte, si
elle se concrétise, sera toutefois un processus
ardu dont le dénouement ne peut être envisagé  
court terme.

Notes :

[1Lire « Face  face Bush-Chavez au Sommet des Amériques  », Le Monde.fr, 4 novembre 2005.

[2Lire la Déclaration finale de Mar del Plata, par. no 19.

[3Ce projet alternatif d’intégration met l’emphase sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, privilégiant plutôt la concurrence.

[4Voir l’allocution du président argentin, Nestor Kirchner, IV ème Sommet des Amériques, 4 novembre 2005.

[5Lire Christine Fréchette, Sommet des Amériques. De la
négociation  la diversion ?, Observatoire des Amériques,
Chronique des Amériques, No 35, 7 novembre 2005. En
ligne :
http://www.ameriques.uqam.ca/pdf/ch....

[6Lire « Un Sommet des Amériques sans accord. Le projet piétine  », Le Nouvel Observateur, 8 novembre 2005.

[7Lire Howard La Franchi, “At Summit of the Americas, no trade pact for Bush. His hope of relaunching negotiations hits a big snag as five countries, including Brazil, hold out”, Christian Science Monitor, 7 novembre 2005.

[8Voir l’allocution du premier ministre canadien, Paul Martin, prononcée  l’occasion du Sommet des Amériques, 4 novembre 2005.

[9Idem.

[10Voir « Le Canada dans les Amériques : quinze ans  l’OEA  », Allocution du ministre des Affaires étrangères du Canada, Pierre Pettigrew, prononcée  l’Université d’Ottawa, 24 octobre 2005.

[11Voir la Déclaration du IV ème Sommet des Amériques de Mar del Plata. 5 novembre 2005.

[12Voir la Déclaration conjointe CEATAL-COSATE, XIV e
Conférence interaméricaine des ministres du travail de
l’Organisation des ‰tats Américains (OEA), Mexico,
Mexique, 26 septembre 2005 et la Déclaration de Salvador,
clause no 17, septembre 2003.

[13Lire la déclaration finale du IV ème Sommet des Amériques.

[14Les droits fondamentaux du travail de l’OIT sont notamment le droit d’association et de négociation syndicale, l’élimination du travail forcé et l’abolition du travail des enfants.

[15Lire Jean Bériault, Les objectifs poursuivis par le Canada au IVe Sommet des Amériques, Radio Canada International,
1 er novembre 2005.

Source : La Chronique des Amériques, novembre 2005, n°39, Observatoire des Amériques (www.ameriques.uqam.ca), Université du Québec  Montréal (UQAM).

Les opinions exprimes et les arguments avancs dans cet article demeurent l'entire responsabilit de l'auteur-e et ne refltent pas ncessairement ceux du Rseau d'Information et de Solidarit avec l'Amrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info