L’autre campagne du mouvement zapatiste
par Stéphane G. Marceau
Article publiť le 10 février 2006

Le 1er janvier 2006, le mouvement zapatiste a lancé, depuis le Chiapas au sud du Mexique, une
vaste campagne de mobilisation pour faire contre-poids √ la campagne √©lectorale
pr√©sidentielle en cours dans ce pays. ¬« L’autre campagne¬ », men√©e par le sous-commandant
Marcos et quelques autres représentants du haut commandement militaire zapatiste, devrait se
rendre dans chacun des √‰tats de la f√©d√©ration pour rencontrer diverses organisations sociales,
afin de construire un vaste réseau de résistance et de solidarité susceptible de peser sur les
d√©cisions d’un nouveau gouvernement, quel qu’il soit.

Un an avant les élections présidentielles du 2
juillet 2006, l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration
nationale (EZLN) lançait sa propre campagne, en
marge de celle des candidats des trois principaux
partis politiques mexicains [1]. Cette campagne,
baptis√©e ¬« l’autre campagne¬ » (la otra campa√Īa),
vient cependant tout juste de prendre son
véritable envol, le 1 er janvier 2006, alors que des
délégués zapatistes sont sortis de leur
retranchement dans la forêt lacandonne pour
amorcer une grande tourn√©e des 32 √‰tats de la
f√©d√©ration des √‰tats unis du Mexique.

C’est un communiqu√© de presse √©mis par la t√™te
dirigeante du mouvement zapatiste qui a annoncé
cette sortie en indiquant qu’il s’agissait de la
premi√®re √©tape d’un ¬« parcours national pour la
construction d’un programme national de lutte
anticapitaliste et de gauche
 [2] ¬ ». Cette campagne
¬« civile et pacifique ¬ » est l’oeuvre, selon le m√™me
communiqu√©, non seulement de l’EZLN, mais
aussi d’une foule d’organisations sociales,
politiques et autochtones. Elle demeure
cependant l’initiative des Zapatistes qui avaient,
lors de la publication de la Sixième déclaration
de la forêt lacandonne
en juin 2005, lancé une
invitation √ une vaste campagne de consultation
au niveau national, appelant √ la participation de
tous les mouvements de r√©sistance, qu’ils soient
autochtones ou non, désireux de modifier les
rapports de pouvoir au sein de l’√‰tat mexicain.

Cette consultation a débuté dès juillet 2005 par
des discussions menées soit au Chiapas même,
soit par l’entremise de divers moyens de
communication, entre plusieurs groupes de
gauche √ travers le pays qui ont accept√© de
s’associer √ ¬« l’autre campagne ¬ ». La consultation
devrait prendre une autre tournure avec la
participation directe de l’EZLN, alors que des
délégués choisis parcourront le pays dans son
ensemble, depuis le Chiapas jusqu’√ la Basse-Californie,
pour √©changer, lors de rencontres directes et √ petite √©chelle [3] , avec ceux et celles qui ¬« apportent le fruit de leur travail √ la nation
mais qui restent sans rien entre leurs mains
¬ » [4].

Bien que pr√©tendant se tenir √ l’√©cart de la
campagne électorale officielle qui occupe une
très large part de la scène médiatique mexicaine,
surtout depuis l’affaire de la tentative de
destitution (desafuero) du candidat du Parti de la
révolution démocratique (PRD) Andrés Manuel
L√≥pez Obrador, alors qu’il √©tait maire de la ville
de Mexico [5] ; cette autre campagne profitera
tellement de la conjoncture qu’il est pr√©vu
qu’elle se termine la veille des √©lections. Ainsi,
pendant les six prochains mois, les représentants
zapatistes comptent s’activer pour rencontrer les
¬«  gens d’en bas ¬ ». Cette premi√®re sortie politique
depuis la grande marche de 2001, baptis√©e ¬« la
marche de la couleur de la terre ¬ » (La Marcha
del Color de la Tierra
), qui les avait menés
jusqu’√ Mexico et au Congr√®s, d√©bute, comme la
fois précédente, sous le feu des projecteurs
médiatiques.

Un pingouin et un zéro

Comme on devait s’y attendre, cette nouvelle
marche est menée par la figure emblématique du
mouvement, le sous-commandant Marcos.
Rebaptis√© pour l’occasion ¬« sous-d√©l√©gu√© Z√©ro¬ »
(Subdelegado Zero), le Sup est sorti de la jungle
le matin du 1 er janvier au volant d’une
motocyclette. Plusieurs analystes n’ont pas
manqué de faire le rapprochement avec le
désormais légendaire voyage du Che Guevarra
en Am√©rique du Sud. √€ la diff√©rence du h√©ros
des luttes de libération latino-américaines,
Marcos arbore, sous son casque, son inséparable
passe-montagne. Il emporte aussi, dans son
porte-bagages, la nouvelle mascotte du
mouvement, un coq bo√ģteux surnomm√© el
ping√ľino, qui a fait son apparition dans le riche
bestiaire de l’auteur des communiqu√©s de
l’EZLN √ l’√©t√© 2005 [6]. Cette mascotte symbolise l’effort des Zapatistes pour se tenir debout, se
faire une place au sein de la nation et obtenir une
vie digne.

Le parcours de ¬« l’autre campagne ¬ » est d√©j√ 
trac√©. L’itin√©raire, ainsi que les contacts, sont
disponibles sur le site Internet de l’EZLN [7] .Cet
itinéraire a été légèrement modifié suite au
décès, en tout début de campagne, de la
Comandanta Ramona, une grande dame de la
lutte zapatiste qui, en plus de se battre pour la
dignit√© des autochtones et pour l’√©quit√© des
genres, se battait depuis des années contre la
maladie. Sur leur chemin, les délégués seront
reçus par des groupes étudiants, des syndicats
ouvriers ou agricoles, des associations de défense
des droits humains, des groupes de culture
populaire, des groupes de femmes, et, bien
entendu, par des groupes autochtones. Le
dialogue sera établi avec toutes ces organisations
de telle sorte que la campagne puisse servir √ 
jeter les bases d’un ¬« nouveau syst√®me ¬ ».

La Sixième déclaration de la forêt lacandonne
laissait entendre que le mouvement zapatiste est
désormais sensible aux divers mouvements de
résistance qui se font entendre au Mexique, et
qu’il a d√©cid√© de baisser les armes pour
participer √ une vaste entreprise politique et
pacifique de solidarité. Cette initiative devrait
déboucher sur une autre façon de faire de la
politique et ouvrir la voie √ une modification de
la Constitution mexicaine en reconnaissant les
droits et libertés du peuple et en prenant en
consid√©ration des demandes telles que ¬« le
logement, la terre, l’alimentation, la sant√©,
l’√©ducation, l’information, la culture,
l’ind√©pendance, la d√©mocratie, la justice, la
liberté et la paix
¬ » [8].

Cette déclaration avait été précédée, en juin
2005, du d√©clenchement par l’EZLN d’une alerte
rouge générale sur tout le territoire rebelle
zapatiste. Cette alerte, tomb√©e √ br√ »le-pourpoint
et sans explication, impliqua une importante
augmentation de la tension au Chiapas. Le
commandement militaire clarifia plus tard
qu’elle avait √©t√© sonn√©e de fa√ßon pr√©ventive pour
maintenir une zone de sécurité sur son territoire,
tout en permettant aux miliciens, aux dirigeants
politiques et aux bases d’appuis zapatistes de
participer √ une consultation g√©n√©rale [9]. Les Zapatistes auraient entrepris ce r√©f√©rendum
auprès de tous leurs membres afin de faire
accepter - ou rejeter - une nouvelle orientation
politique développée par le commandement
militaire et qui se concr√©tise aujourd’hui dans
cette autre campagne. Selon un communiqué de
presse [10], 98% des Zapatistes auraient vot√© en
faveur de l’ouverture politique actuelle. Ce
chiffre est impressionnant et soulève la question
de savoir s’il cache une tentative du
commandement militaire de transmettre l’image
d’un mouvement fort et homog√®ne, ou s’il est le
r√©sultat de la solidarit√© dans un groupe o√Ļ existe
un fort sentiment d’appartenance collective.
Quoi qu’il en soit, c’est cette consultation qui a
√©t√© le pr√©curseur de ¬« l’autre campagne ¬ ».

Une initiative qui soulève des critiques

Cette campagne a des échos un peu partout sur la
plan√®te, mais l’attention des Zapatistes demeure
rivée au Mexique. Ils ont même ordonné que les
personnes intégrant le cordon de sécurité qui les
protègera au cours de leur périple soient des
Mexicains [11]. Il sera int√©ressant de voir comment ceux-ci vont r√©pondre √ l’appel de ¬« l’autre
campagne ¬ » √©tant donn√© l’importante baisse de
popularit√© qu’a subie le mouvement zapatiste
depuis quelques ann√©es dans le pays. D√©j√ , les
critiques apparaissent, et pas seulement o√Ļ on les
attendait. Parmi les plus intéressantes, celle de
Jan de Vos, directeur du Centre de recherche et
d’√©tudes sup√©rieures en anthropologie sociale du
Sud-Est mexicain (CIESAS), soulève
l’ambigu√Įt√© introduite par l’association du
qualificatif ¬« de gauche¬ » √ cette campagne [12].
Prétendre vouloir rassembler tous les partisans
de la gauche est, en soi, contradictoire puisque
¬«  la majorit√© des pauvres et des marginaux ne
sont pas de gauche
¬ » [13]. En d√©clarant qu’ils
n’allaient rencontrer que les personnes de gauche, les Zapatistes encouragent l’exclusion alors qu’ils aspirent √ mettre en place un dialogue inclusif.
D’autres ressortent la sempiternelle critique contre le choix des Zapatistes de ne pas prendre part √ la structure politique partisane existante [14]. Les Zapatistes ont toujours indiqu√© clairement, ou tant s’en faut, qu’ils ne tenteraient jamais d’obtenir des postes politiques au sein de cette structure. M√™me si, en juin 2005, des rumeurs ont circul√© √ l’effet que Marcos allait se
pr√©senter √ la pr√©sidence du pays, leur
positionnement √ l’√©cart du syst√®me √©lectoral a,
depuis, été fortement réitéré. Certains le leur
reprochent et perçoivent cela comme une
contradiction pour un mouvement qui veut faire
de la place aux exclus, alors que celui-ci
continue √ pr√©tendre que ce n’est pas par les
canaux traditionnels que cette place pourra être
acquise.

Pour d’autres encore [15] , la campagne risque
d’avoir des effets n√©gatifs sur la sc√®ne politique
traditionnelle en affaiblissant le parti de la
gauche, le PRD. L’appui de l’√©lectorat au PRD
constitue en effet le grand enjeu de cette
campagne puisque les deux autres partis - le
Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui est
rest√© au pouvoir 71 ann√©es d’affil√©e, et le Parti
d’action nationale (PAN) actuellement au
pouvoir- sont d’ores et d√©j√ per√ßus comme √©tant
alli√©s. Il est d’ailleurs de plus en plus fr√©quent
d’avoir recours au sigle ¬« PRIAN ¬ » pour illustrer
ce fait. Le PRD demeure, pour le moment, en
bonne place dans les sondages, mais comme il
est, √ l’instar de son chef, critiqu√© par les
Zapatistes, il se pourrait bien que ¬« l’autre
campagne ¬ » influe sur le vote de cette gauche.

Les partisans de cette ¬« offensive politique non
électorale
¬ » [16] affirment toutefois que c’est en
organisant la r√©sistance des ¬« gens d’en-bas¬ » que
la campagne portera fruit et pourra rompre les
barri√®res de l’exclusion. Son but serait en outre
de mettre sur pied une force sociale assez
importante pour influer sur la politique nationale,
peu importent les résultats des prochaines
élections.

En attendant, environ 20 000 personnes [17] se sont
réunies sur la place centrale de San Cristóbal de
Las Casas, en face de l’imposante cath√©drale, le
soir du 1 er janvier pour c√©l√©brer l’anniversaire du
soulèvement zapatiste de 1994 et pour souligner
le lancement de ¬« l’autre campagne¬ ». Dans un
pays o√Ļ l’√‰tat se voit aujourd’hui contest√© dans
sa légitimité par une multitude de mouvements,
de protestations sociales et d’actions collectives
souvent intenses, voire violentes, tant au niveau
urbain que rural, cette campagne devrait retenir
l’attention. Elle repr√©sente ind√©niablement une
contestation de l’√‰tat dans sa forme actuelle [18] par un ensemble de forces comprenant plus que
les seuls mouvements autochtones. Bien que se
voulant politique et civile, cette campagne n’en
appelle pas moins √ une ¬« transformation radicale
du syst√®me¬ » qui aurait √©t√© ¬« violemment impos√© ¬ »
aux peuples autochtones [19] . Dans le premier
discours prononcé au cours de cette campagne,
Marcos a rappelé que le matin du 1 er janvier
1994, alors que les forces zapatistes entraient en
insurgés dans San Cristóbal de Las Casas, les
lumi√®res de la rue s’√©teignaient au fur et √ 
mesure de leur avancée, comme pour les garder
dans l’ombre et le secret. √€ son avis, le
gouvernement va tenter de faire de même sur le
parcours de ¬« l’autre campagne ¬ ». Le
gouvernement mexicain a cependant annoncé
qu’il ne nuirait pas au d√©roulement de ¬« l’autre
campagne ¬ » et son porte-parole officiel lui a
m√™me souhait√© la bienvenue [20] . L’arm√©e devait,
quant √ elle, √™tre d√©plac√©e de certaines de ses
positions pour √©viter les ¬« malentendus ¬ » [21] .

Le mouvement zapatiste est aussi un
mouvement local

Mais au-del√ de son c√īt√© spectaculaire largement
m√©diatis√©, le mouvement zapatiste est, d’abord et
avant tout, ancré dans des communautés
autochtones fortement marginalisées. Pour les
peuples autochtones, l’enjeu du d√©veloppement
demeure encore aujourd’hui primordial. Ces
communautés sont souvent aux prises avec de
graves problèmes sociaux, politiques, économiques et environnementaux. En ce sens, la prise en charge locale du développement
implantée par les Zapatistes, pourrait se révéler
l’initiative la plus r√©volutionnaire qu’ils aient
entreprise.
Le mouvement zapatiste a initié plusieurs actions
collectives qui n’ont cess√© d’avoir des
répercussions importantes sur la vie politique et
sociale mexicaine, mais la plus significative est
sans doute l’instauration de territoires autonomes
de facto. Certaines communaut√©s du Chiapas, o√Ļ
les citoyens et citoyennes se rattachent
majoritairement au mouvement zapatiste, ont en
effet créé, depuis les tous débuts du mouvement,
des ¬« municipalit√©s autonomes ¬ » g√©r√©es par ce
qu’ils appellent une ¬« d√©mocratie directe
communautaire ¬ ». Ces municipalit√©s sont
chapeaut√©es par des ¬« conseils autonomes ¬ »,
dirigeant une structure de gestion alternative
mise en place par les communautés locales. Cette
structure est dirigée par un pouvoir militaire
incarn√© par l’EZLN, qui, depuis 2003, se double
d’une organisation politique civile comprenant
trois niveaux : communautaire, municipal et
régional.

Les Conseils de bon gouvernement et les Caracoles du territoire autonome zapatiste

Le 9 ao√ »t 2003, le processus d’√©dification de
l’autonomie a en effet pris une nouvelle ampleur
avec l’addition d’un palier r√©gional √ la structure
de gestion autonome d√©j√ en voie d’√©dification.
Les nouveaux Conseils de bon gouvernement [22] servent principalement √ coordonner et √ 
surveiller les activités en lieu et place du
commandement militaire, qui demeure toutefois
le grand chef d’orchestre en territoire zapatiste.

Au nombre de cinq, les Conseils de bon
gouvernement ont chacun la responsabilité de
gestion d’une r√©gion bien d√©finie. Ils rassemblent
les différentes Municipalités autonomes de leur
territoire, ainsi que les communautés zapatistes
ne se trouvant pas sur le territoire d’une
Municipalité autonome. Les Conseils de bon
gouvernement sont formés de délégués des
Municipalit√©s autonomes. Leur r√īle principal
consiste √ coordonner les activit√©s sur le
territoire autonome et √ s’assurer que les
pratiques de gouvernement des autorités et les
actions de leurs membres ne s’√©loignent pas des
principes zapatistes. Ils g√®rent les budgets du mouvement, contr√īlent toutes les relations avec
l’ext√©rieur et servent de m√©diateur et de
négociateur. Les Conseils de bon gouvernement
constituent ainsi un outil politique de gestion du
territoire. Ils assurent le lien, la coordination et la
communication pour la région. Leur siège se
trouve dans la capitale régionale qui abrite aussi
les représentants des autres niveaux de pouvoir,
principalement des Municipalités autonomes,
ainsi que la représentation des principales
organisations sociales sises sur son territoire.
Cette centralisation vise une meilleure
coordination, mais elle sert aussi √ surveiller.
Autant les liens des Zapatistes avec l’ext√©rieur,
que les relations politiques internes sont
dor√©navant √©troitement contr√īl√©es au niveau des
capitales régionales.

Les Conseils de bon gouvernement se doublent
de ce que le mouvement appelle des ¬« Caracoles¬ »
(escargots), qui incarnent le lien du local au
global et du global au local. Ce lien prend forme
dans les capitales r√©gionales et s’exerce autant √ 
l’interne, du communautaire au r√©gional, qu’√ 
l’externe, du local vers l’international. La
configuration de l’escargot, de l’int√©rieur vers
l’ext√©rieur et vice-versa, symbolise le chemin du
mouvement vers le niveau national ou
international, ainsi que le passage obligé des
√©changes au sein m√™me de son territoire √ travers
sa structure de gestion √ trois paliers. Le symbole
de la spirale a été choisi pour représenter la
transversalité entre les niveaux géographiques du
mouvement et pour évoquer la démocratie
directe pris√©e par les zapatistes, puisqu’il d√©signe
la parole dans les glyphes pr√©colombiens [23].

En plus des instances politiques, la gestion
autonome se concrétise aussi dans des
organisations sociales et dans des services
fonctionnant de façon complètement autonome
par rapport au gouvernement mexicain. Les
zapatistes affirment recevoir leur aide financière
d’organisations non gouvernementales et de
gouvernements étrangers uniquement. Parmi les
organisations sociales impliquées, on retrouve
des coopératives de producteurs ou
d’exportateurs de caf√© ou d’artisanat, des
coopératives de consommation ou encore, des
services autonomes d’√©ducation et de sant√© comprenant un nombre relativement √©lev√©
d’√©coles (principalement de niveau primaire) et
de cliniques médicales.

L’appropriation sociale du territoire : vers
une nouvelle territorialité sociale autonome

Nous sommes donc en pr√©sence d’un v√©ritable
processus d’appropriation sociale du territoire,
comme en témoigne le fait que plusieurs
personnes s’identifient aux entit√©s autonomes
zapatistes [24] . C’est l’un des atouts des Zapatistes
que d’avoir su renforcer la solidarit√© autour d’un
projet et d’une identit√© commune. C’est par leurs
pratiques autonomes, par l’exercice de
l’autonomie que les Zapatistes s’imposent sur le
territoire chiapanèque.

Les entités autonomes zapatistes représentent
aujourd’hui les exp√©riences les plus avanc√©es
d’autonomie au Mexique [25] . Ce succ√®s repose en
grande partie sur la territorialisation de
l’autonomie. L’autonomie zapatiste est parvenue
√ mettre en place, d’une part, ses propres
instances autonomes structurées en véritable
syst√®me, et, d’autre part, √ s’assurer la
reconnaissance citoyenne de sa légitimité. Par
ailleurs, cette autonomie pourrait également
servir de levier de développement, dans la
mesure o√Ļ elle implique une appropriation
sociale de l’espace par des acteurs locaux, qui
s’enrichissent ainsi d’un certain capital
socioterritorial [26] . Cependant, les territoires autonomes zapatistes demeurent fragiles. Les
conditions de vie matérielles des populations qui
les habitent ne se sont pas améliorées et ont
m√™me r√©gress√© dans certaines r√©gions. L’injustice, l’exclusion et la violence continuent
de sévir. Les erreurs sont nombreuses, tout
comme les apprentissages. L’existence des
entités autonomes soulève des enjeux externes,
li√©s √ la reconnaissance l√©gale et aux relations de
voisinage, pas toujours pacifiques, ainsi que des
enjeux internes, li√©s √ la d√©mocratie et √ la
participation, √ l’autonomie du politique face au pouvoir militaire et √ celle des organisations
sociales face au politique. La société civile
organisée, englobée dans les territoires
zapatistes, participe √ la construction d’une
nouvelle citoyenneté qui dit valoriser la
d√©mocratie et l’organisation sociale, mais qui est
aussi confront√©e √ des limites √©conomiques,
organisationnelles et culturelles majeures.

Les espoirs de ¬« l’autre campagne ¬ »

Toutefois, ¬« l’autre campagne ¬ » met en lumi√®re la
volonté du mouvement zapatiste de dépasser la
territorialit√© r√©gionale. L’EZLN pense que son
mouvement doit dor√©navant s’√©tendre √ tout le
Mexique et s’associer √ d’autres organisations. Il
cherche ainsi √ √©largir son action et donc, son
identit√©. Son discours s’est fait de plus en plus
inclusif ces dernières années, auprès de ses
voisins chiapanèques, autochtones non zapatistes
et, plus encore, aupr√®s des autres ¬« opprim√©s¬ » du
pays (homosexuels, femmes victimes de
violence, travailleurs exploités, etc.). Au
printemps 2005, le sous-commandant Marcos a
publi√© un roman √ quatre mains, avec le c√©l√®bre
écrivain mexicain Pablo Ignacio Taibo II, qui
accorde une grande place aux antih√©ros [27].

Il n’en demeure pas moins que le mouvement
zapatiste a été, dès le départ, un mouvement
autochtone, et ce, m√™me si les insurg√©s n’avaient
pas pens√© √ mettre de l’avant leur identit√©
autochtone aux premières heures du
soul√®vement. De plus, il a jou√© un r√īle capital
dans la consolidation d’un mouvement
autochtone √ l’√©chelle du Mexique. Aujourd’hui,
plusieurs autres organisations autochtones du
pays ont donn√© leur appui √ l’EZLN et √ sa
campagne en affirmant qu’elle permet de faire un
pas en avant dans la lutte. Le mouvement
zapatiste constitue, en outre, l’un des d√©tonateurs
de l’explosion de mouvements autochtones qui
d√©ferlent √ l’heure actuelle sur le continent
latino-américain. Le 18 décembre dernier,
l’√©lection de l’Aymara Evo Morales, premier
autochtone √©lu √ la t√™te de la Bolivie, pays
pourtant peupl√© √ environ 62 % d’autochtones,
consolide les avancées de ce mouvement. Evo
Morales avait d’ailleurs invit√© le sous-commandant
Marcos √ son intronisation le 22
janvier 2006 [28].

Selon Wallerstein [29], le mouvement zapatiste pourrait bien repr√©senter l’un des mouvements,
sinon le mouvement social le plus important de
notre √©poque. D’o√Ļ l’importance qu’il faut
accorder √ cette campagne, qui doit encore
relever le défi de rester près des gens tout en se
maintenant √ l’√©cart du cirque m√©diatique. Il
faudra voir si le délégué Zéro et ses compagnons
de voyage r√©ussiront √ cr√©er un espace de
dialogue ouvert √ toutes les tendances. Il s’agit
d’un d√©fi √©norme. D’abord parce que le dialogue
démocratique ne va pas de soi dans la culture
politique mexicaine, ni dans la société en
général, ni dans les communautés autochtones.

Ensuite parce que les expériences, tendances et
opinions rencontrées seront nécessairement
diverses, contradictoires et oppos√©es ; √ 
commencer par le positionnement face √ l’√‰tat,
un sujet de discorde important au Mexique o√Ļ le
fait d’accepter ou non une aide gouvernementale
sert souvent de crit√®re d’inclusion ou d’exclusion
au sein d’un mouvement social. Enfin, le plus
grand enjeu est peut-√™tre celui de l’apprentissage
¬« depuis la base et pour la base¬ » [30]. Mais m√™me
l’exp√©rience de reconstruction sociale men√©e
autour des Conseils de bon gouvernement, une
exp√©rience ¬« depuis la base et pour la base¬ »,
n’occupe pas une grande place dans les discours
prononc√©s dans le cadre de ¬« l’autre campagne ¬ » [31]. Seul l’avenir nous dira si cette autre campagne des mouvements sociaux de la gauche mexicaine, instaur√©e par un mouvement
lui-m√™me confront√© aux enjeux de l’inclusion et
de la gestion d√©mocratique, parviendra √ relever
les défis semés sur son parcours.

Notes :

[1Les trois principaux partis sont le Parti révolutionnaire
institutionnel (PRI), le Parti de la révolution démocratique
(PRD) (PRD) et le Parti d’action nationale (PAN).

[2Comuniqué du Comité Clandestino Revolucionario
Indígena
. Commandement g√©n√©ral de l’Ej√©rcito Zapatista de
Liberación Nacional (EZLN), México. 25 décembre 2005.

[3Hermann Bellinghausen. La Jornada. México. 2 janvier 2006.

[4Fredy Martín et Alejandro Suverza. Mexico. El Universal. 2 janvier 2006

[5Au d√©but de l’ann√©e 2005, le pays a √©t√© secou√© par un
scandale alors que les adversaires du pressenti candidat √ la
pr√©sidence pour le PRD ont tent√© d’emp√™cher sa candidature
et de le destituer de son poste de maire de la capitale.
L’affaire s’est termin√©e par une forte mobilisation de la
population mexicaine (et internationale) contre cette
procédure. Andrés Manuel López Obrador (surnommé
AMLO) est aujourd’hui √ la barre de la coalition de gauche
¬« Pour le bien de tous¬ » en t√™te de plusieurs sondages.

[6Sous-commandant Marcos. Communiqu√©s du 23 et 24 juillet 2005. Un Ping√ľino en la Selva Lacandona.

[7Voir en ligne : www.ezln.org.mx.

[8Sexta Declaración de la Selva Lacandona. 1er juillet 2005.

[9Le mouvement zapatiste est compos√© des cat√©gories de membres suivantes : 1) le haut commandement militaire (Comandancia General) et ses Comit√©s clandestins r√©volutionnaires autochtones (Comit√© Clandestino
Revolucionario Indígena
, CCRI) ; 2) les soldats ; 3) les miliciens entra√ģn√©s, pr√™ts √ se battre, mais poursuivant leurs activit√©s r√©guli√®res au champ ou ailleurs ; et 4) les bases de soutien repr√©sent√©es par la population adh√©rant au
mouvement mais ne participant pas √ la lutte arm√©e comme
telle. Au sein des deux dernières catégories, on retrouve les
personnes pouvant occuper des postes de responsabilités
politiques, puisque, depuis 2003, il est interdit √ quiconque
d’occuper √ la fois un poste militaire et un poste politique.

[10Sous-commandant Marcos. Llegó el momento de construir
lo que falta
. 24 juin 2005.

[11Communiqu√©s du Commandement g√©n√©ral √€ tous les compagnons et compagnes de la ¬« Otra¬ ». 26 d√©cembre 2005.

[12Alejandro Suverza. El Universal. Mexico. 2 janvier 2006.

[13Ibid.

[14Sergio Zerme√Īo. ¬« Para leer la otra campa√Īa ¬ ». La Jornada.
México. 5 janvier 2006.

[15Magdalena G√≥mez. ¬« La otra campa√Īa : buen camino ¬ ». La
Jornada
. México. 3 janvier 2006.

[16Luis Hern√°ndez Navarro. ¬« Una campa√Īa muy otra ¬ ». La
Jornada
. México. 3 janvier 2006..

[17Hermann Bellinghausen. La Jornada. México. 2 janvier
2006.

[18Sergio Zerme√Īo. ¬« Para leer la otra campa√Īa ¬ ». La Jornada. M√©xico. 5 janvier 2006.

[19Comuniqué du Comité Clandestino Revolucionario
Indígena
. Commandement g√©n√©ral de l’Ej√©rcito Zapatista de Liberaci√≥n Nacional (EZLN), M√©xico. 25 d√©cembre 2005.

[20Alma E. Mu√Īoz. ¬« Aplaude Aguilar el talante pol√≠tico de la caravana ¬ ». La Jornada. M√©xico. 3 janvier 2006.

[21Eric Glover. ¬« Le "Marcos show" est lanc√©¬ ». Courrier international. 4 janvier 2006

[22Juntas de Buen Gobierno en espagnol.

[23Marie-Jos√© Nadal,. ¬« Dix ans de lutte pour l’autonomie indienne au Mexique, 1994-2004¬ », Recherches am√©rindiennes au Qu√©bec, vol. XXXV, No 1., 2005, pp. 17-27.

[24Burguete Cal et Araceli Mayor, ¬« Desplazando al Estado : la
pol√≠tica social zapatista ¬ », Dans Tejiendo Historias : Chiapas
en la mirada de mujeres
, Maya Lorena P√©rez-Ruiz, M√©xico :
INAH, 2001.

[25H√©ctor D√≠az-Polanco et Consuelo S√°nchez, M√©xico diverso :
El debate por la autonomía
, M√©xico : Siglo Veintiuno
Editores, 2002, 176 p.

[26Juan-Luis Klein, ¬« Vers le d√©veloppement par l’initiative locale : une perspective op√©rationnelle¬ », Dans Jean Bruno et Danielle Lafontaine, Des pratiques aux paradigmes : les syst√®mes r√©gionaux et les dynamiques d’innovation en d√©bat. T. 2 de Territoires et fonctions. Rimouski : GRIDEQ, 2005.

[27Muertos inc√≥modos (falta lo que falta). Mexico : Joaqu√≠n
Mortiz. 235 p.

[28Diego Cevallos. ¬« Guerilla zapatista regresa a escena pol√≠tica ¬ ». www.ipsnoticias.net. 29 d√©cembre 2005.

[29Wallerstein, Immanuel. 2005. ¬« Los zapatistas : la segunda etapa ¬ ». La Jornada, 19 juillet 2005.

[30Sexta Declaración de la Selva Lacandona. 1er juillet 2005.

[31Sergio Zerme√Īo. ¬« Para leer la otra campa√Īa ¬ ». La Jornada. M√©xico. 5 janvier 2006.

Source : La Chronique des Am√©riques, fevrier 2006, n¬°5, Observatoire des Am√©riques (www.ameriques.uqam.ca), Universit√© du Qu√©bec √ Montr√©al (UQAM).

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