Hommage
Saluons le peuple Guaraní !
par João Pedro Stedile
Article publi le 4 avril 2006

Certaines des pages parmi les plus belles de l’histoire de notre peuple ont été écrites entre le 5 et le 10 février 1756. C’est pendant cette période qu’ont eu lieu les batailles qui ont défini l’appropriation du territoire de ce qu’est aujourd’hui le Rio Grande do Sul [1]. D’un côté, il y avait deux armées puissamment équipées et unies, celle de l’empire espagnol et celle de l’empire portugais, toutes les deux munies de la bénédiction de l’empire du Vatican, qui les accompagnait. De l’autre côté, il y avait le peuple Guaraní [2], qui vivait tranquillement, organisé en sept agglomérations, qui défendait sa culture, son mode de vie et son territoire.

250 ans plus tard, nous étions plus de dix mille personnes, dont une majorité de jeunes, militants de mouvements sociaux de la ville et de la campagne, en provenance de tout le sud du Brésil,  nous réunir sur place durant quatre jours. Il y avait parmi nous 1 500 représentants du peuple Guaraní, venant de quatre pays : le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et la Bolivie. Nous avons monté un campement  São Gabriel, dans le Rio Grande do Sul, pour rendre hommage au peuple Guaraní et au martyre de son dirigeant Sepé Tiaraju.

Que sommes-nous allés célébrer alors  São Gabriel, puisque le peuple Guaraní y a subi une déroute et un massacre ?

Pour comprendre l’importance de notre campement et des hommages rendus aux vaincus, il est nécessaire de faire un retour sur l’histoire. Les peuples Guaranis, Charrua, Minuano et Tape habitaient depuis des temps immémoriaux dans le territoire que nous connaissons actuellement sous le nom Rio Grande do Sul. (Selon les études anthropologiques, il existe des preuves de présence humaine sur le territoire brésilien, probablement en provenance d’Asie, depuis plus de cinquante mille ans !). Entre les années 1600 et 1756, une civilisation extrêmement progressiste s’est développée dans la région nord-ouest du territoire gaucho, c’est- -dire dans la région qui va du nord de l’Uruguay et jusqu’au nord-ouest de Rio Grande do Sul, sur les rives du fleuve Uruguay, et de l’autre côté du fleuve, dans ce qui est aujourd’hui la province de Misiones en Argentine, ainsi qu’une partie du sud du Paraguay. C’est sur ce territoire que vivaient le peuple Guaraní et leurs alliés Charrua. Ils étaient parvenus  créer une forme de vie sociale impressionnante, combinant le savoir millénaire de ces peuples avec l’encyclopédisme européen arrivé avec la Compagnie de Jésus. Pendant ces 150 ans, 33 villes se sont développées, qui pouvaient avoir en moyenne de 5  15 mille habitants. Toute terre était d’usage et de propriété collective. Le travail était organisé selon deux modalités différentes. Une partie concernait toute la collectivité et était réalisé de manière collective, et une petite partie du temps pouvait être consacrée aux tâches domestiques et aux cultures familiales. La faim n’existait pas. L’inégalité sociale n’existait pas. Les pauvres et les riches n’existaient pas. Tous étaient égaux. A cette époque déj , imaginez-vous, il y avait des écoles, et selon les registres, tous les enfants devaient aller  l’école  partir de 6 ans. (N’oublions pas que la première école publique au Brésil a été fondée bien plus tard, par D. Pedro II dans les années 1840). Dans ce système économique, ils sont parvenus,  élever plus de 4 millions de têtes bétail  partir des premiers animaux apportés par les jésuites et adaptés aux plaines de la pampa gaucha. Il y avait de la nourriture en abondance. Les gens pouvaient consacrer une grande partie du temps  des activités culturelles, des fêtes, des ch“urs et des échanges. Les archives montrent que dans l’agglomération de São Miguel das Missões, il existait un orchestre d’enfants et d’adolescents qui jouaient même du violon ! Et tout cela, rappelez-vous, dans les années 1700 !

Bien des années avant la civilisation européenne, ils ont instauré un régime politique que l’on connaîtra plus tard sous le nom de république. Ainsi, dans la structure de pouvoir des Guaranis, les dirigeants étaient élus par un vote auquel prenaient part tous les habitants, hommes et femmes. En 1751, c’est sous ce régime et par un vote auquel participèrent tous les habitants, que fut élu  un poste analogue  celui de préfet ou de cacique de São Miguel le jeune guerrier Sepé Tiaraju. Sepé parlait et écrivait trois langues : le guaraní, le latin et l’espagnol.

Mais les empires de l’époque voyaient tout cela d’un très mauvais “il. Fatigués de guerroyer entre eux pour se disputer les parts du marché dans le capitalisme commercial naissant, les empires portugais et espagnol signèrent en 1751 le traité de Madrid qui mettait un terme  leurs disputes dans ce domaine. Et par ce même traité, ils se sont échangé la Colonie Sacramento, devenue par la suite Montevideo, une petite agglomération sous contrôle des Portugais, contre un immense territoire guaraní, qui allait du nord de Montevideo jusqu’ Asunción, au Paraguay. Tout s’est passé comme si ce territoire était espagnol. Or, il était guaraní.

En réalité, cette alliance conclue entre les deux empires devait empêcher que le développement de cette civilisation, si riche, et qui contrôlait un territoire si vaste, ne se consolide hors du contrôle du capitalisme naissant. Ils décidèrent donc que les peuples natifs devaient abolir leur organisation sociale, abandonner leur territoire, leurs maisons, leurs sept villes de la rive droite du fleuve Uruguay, et déménager sur la rive occidentale du fleuve. Puisque les terres situées de l’autre côté appartiendraient  l’Espagne, celles situées de ce côté-ci seraient au Portugal. Grande décision ! Les peuples Guaranís ne l’acceptèrent pas, malgré les menaces du Vatican et la trahison de la plupart des jésuites qui vivaient avec eux. Et ils décidèrent de défendre leur territoire et leur mode de vie. Sepé Tiaraju, en tant que détenteur de la plus haute autorité des sept communautés, prit le commandement de la résistance. Mais ses 30 mille guerriers étaient  peine armés de lances et de flèches, alors qu’ils devaient affronter la puissance de la poudre et du canon des armées les plus puissantes de l’époque.

La plupart des guerriers ont été massacrés, mais ils ne se sont pas rendus. Des milliers de femmes et d’enfants ont traversé le fleuve Uruguay, et sont allés vivre dans les territoires qui constituent aujourd’hui la province de Misiones (Argentine) et le Paraguay. Des milliers d’autres se sont cachés dans la forêt, et ont pris la fuite. Les Guaranis qui vivent actuellement dans tout le sud du pays sont leurs descendants.

Sepé Tiaraju tomba au combat le 7 février 1756, près d’un ruisseau, sur le site qui est devenu par la suite la ville de São Gabriel. Ce fut le début de la fin. La bataille finale eut lieu le 10 février dans les collines de Caiboaté,  quelque 30 kilomètres de São Gabriel. Plus de 1500 guerriers guaranis, qui avaient été attirés par l’illusion d’un accord de paix, y furent massacrés. Leurs corps sont enterrés l -bas,  l’ombre d’une énorme croix. Jusqu’ aujourd’hui, personne n’a pensé  faire des excavations ou des recherches  leur sujet.

C’est ainsi que le territoire des Guaranis a cessé de leur appartenir, pour passer aux mains du Portugal. Il est devenu, plus tard, le Rio Grande do Sul. Leurs terres furent distribuées entre les notables portugais pour contrôler le nouveau territoire, et ces derniers ont créé de grandes fazendas [3] pour l’élevage. C’est également ainsi qu’est né le latifundio (grande propriété terrienne) de la frontière gaucha,  l’origine d’une société d’inégalités et d’oppression qui dure jusqu’ nos jours.

Ces batailles et le personnage de Sepé Tiaraju font partie des glorieuses luttes de résistance des peuples natifs de l’Amérique latine, qui ont affronté avec leur courage et leur culture les empires puissants. Comme l’ont également fait les Incas avec leur Tupac Amaru, au Pérou. Et les Quechuas, avec leur Tupac Katari, en Bolivie, tous  la même période historique que le combat mené par Sepé et les Guaranis.

Nous sommes allés  São Gabriel pour nous nourrir de ce courage, de cette volonté de défendre notre territoire, notre culture, notre rêve d’une société plus juste et plus égalitaire. Nous y sommes allés  la recherche de l’énergie de ces guerriers guaranis qui ont par le passé affronté les mêmes empires. Maintenant, l’empire ne vient plus envahir notre territoire avec des canons et de la cavalerie. Maintenant il vient avec ses banques (pour acheter y compris nos meilleurs joueurs... [de football] et les utilise pour faire de la propagande mensongère). Ils viennent avec leur capital pour acheter nos entreprises, nos terres. Ils viennent pour nous exploiter, faisant payer des taxes élevées pour les services téléphoniques, pour l’énergie électrique - infrastructures que nous avons nous-mêmes construites et qu’ils se sont appropriées. Ils viennent avec leurs taux d’intérêt, parmi les plus élevés du monde. Mais le sens de la domination et de l’exploitation des richesses est le même.

Aujourd’hui ils ne peuvent plus compter sur une partie des jésuites pour défendre leur idéologie. Ils nous envahissent avec la télévision, avec ses mensonges et ses bêtises.

250 ans plus tard, on peut dire que la lutte est la même : le peuple contre l’empire du capital.

C’est peut-être pour cela qu’aucun grand journal, aucune chaîne de télévision, n’a voulu se rendre  São Gabriel. Il n’y avait que la TV éducative du Paraná et Telesur [4], qui prétendent être la voix et l’espace des peuples de l’Amérique latine.

Saluons le peuple Guarani, qui survit héroïquement et qui résiste depuis 250 ans ! Comme consolation, il nous reste le fait de savoir que tous les empires ont été vaincus. Et les empires actuels le seront aussi.

Notes :

[1[NDLR] Le Rio Grande do Sul est le plus méridional des ‰tats du Brésil. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Rio_Gr....

[2[NDLR] Sur les Guaranis, lire http://www.survivalfrance.org/tribe....

[3[NDLR] Grandes propriétés terriennes.

[4[NDLR] Consultez le dossier « Telesur, un "Al Jazeera" latino-américain  » sur RISAL.

Source : Caros Amigos (http://carosamigos.terra.com.br/), mars 2006 ; ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (http://www.alainet.org/index.phtml.es), février 2006.

Traduction : revue A l’encontre (www.alencontre.org/). Traduction revue et corrigée par l’équipe du RISAL.

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