Uruguay
¬« La douleur de ne plus √™tre ¬ »
par Ra√ļl Zibechi
Article publiť le 9 mars 2006

Le premier anniversaire du gouvernement de Tabar√© V√°zquez (1er mars) [1] a lieu dans un climat exacerb√© de nationalisme anti-argentin √ cause du conflit bilat√©ral sur l’installation de deux grandes fabriques de cellulose sur le fleuve Uruguay, fronti√®re entre les deux pays. La caract√®re progressiste [de centre gauche] des deux gouvernements n’a pas emp√™ch√© la d√©t√©rioration des relations, par le d√©p√īt de plaintes devant des organismes internationaux et une dangereuse mont√©e de l’intol√©rance envers les √©cologistes, surtout du c√īt√© uruguayen.

Les trois ponts sur le fleuve Uruguay sont r√©guli√®rement coup√©s √ la circulation depuis environ six mois par des centaines d’√©cologistes. Mais le plus important, celui qui relie la ville uruguayenne de Fray Bentos (o√Ļ seront install√©es les fabriques) √ Gualeguaych√ļ en Argentine, est bloqu√© depuis presque trois mois, de mani√®re intermittente au d√©but et de fa√ßon quasi permanente au cours du dernier mois. Le gouvernement uruguayen s’est plaint des dommages √©conomiques ; mais le malaise s’est transform√© en irritation, de par la passivit√© dont font preuve tant le gouvernement de la province de Entre R√≠os (Argentine) que le propre pr√©sident [argentin] Nestor Kirchner face √ ces blocages, qui en d’autres occasions avaient r√©agi en faisant d√©gager les routes. En janvier, quand Greenpeace bloqua durant plusieurs heures la construction de la fabrique de l’entreprise finlandaise Botnia, V√°zquez avait r√©agi en d√©non√ßant ce qu’il consid√©rait comme une sorte d’ ¬« invasion ¬ » √ partir du bord argentin du fleuve. Depuis lors, l’escalade de d√©clarations et accusations mutuelles n’a fait que cro√ģtre, √ un tel point qu’il n’existe plus actuellement le moindre contact entre les deux pr√©sidents.

La soci√©t√© uruguayenne vit dans un climat d’ ¬« unit√© nationale ¬ » en faveur des fabriques de cellulose et contre l’Argentine qui aura certainement des cons√©quences durables et profondes. La cr√©ation d’emplois et l’appui inconditionnel au gouvernement (la popularit√© de V√°zquez s’√©l√®ve √ 54%) sont les arguments d√©fendus unanimement par les m√©dias, les intellectuels, les artistes et les dirigeants les plus reconnus de la gauche. La Centrale syndicale (PIT-CNT) a ignor√© une r√©solution de rejet des fabriques de cellulose adopt√©e lors de son dernier congr√®s, en novembre dernier, et d√©fend aujourd’hui vigoureusement les emplois qui sont cr√©√©s par la construction. De plus, V√°zquez s’appuie sur des n√©olib√©raux, comme les ex-pr√©sidents Julio Mar√≠a Sanguinetti et Luis Alberto Lacalle.

Ces derniers jours, l’offensive anti-argentine a connu une escalade insens√©e. Le s√©nateur tupamaro [2] Eleuterio Fern√°ndez Huidobro - du secteur qui a b√©n√©fici√© du plus grand nombre de suffrages au sein du Frente Amplio [3] -remporte la palme pour son ironie m√©prisante. Il accuse le gouvernement Kirchner d’utiliser une ¬« diplomatie piquetera [4] ¬ » pour ¬« agresser par surprise des pays pris au d√©pourvu ¬ », et ¬« d’√™tre au service de puissants int√©r√™ts mon√©taires ¬ ». Il a insult√© les √©cologistes - qu’il qualifie de ¬« gauche cholula [5] ¬ » - tout comme Mauricio Rosencof, un ex-tupamaro et actuel directeur de la Culture de la commune de Montevideo qui, pour sa part, a qualifi√© les militants de Greenpeace de ¬« petits culs avec brushing ¬ », prouvant ainsi que le machisme ne conna√ģt pas de fronti√®res politiques.

Mais le pas le plus t√©m√©raire, c’est un autre s√©nateur du groupe de Huidobro, Jorge Saravia, qui l’a fait en d√©fendant la n√©cessit√© d’apprendre √ manier les armes aux √©tudiants du secondaire parce qu’¬« √ partir de maintenant la r√©gion commence √ se compliquer ¬ ». L’Uruguay n’a jamais eu de service militaire et ses habitants se sont caract√©ris√©s par une nette conscience antimilitariste. Maintenant, le s√©nateur Saravia propose ¬«  d’amener les √©l√®ves √ visiter des casernes, √ y faire quelques stages et √ participer √ quelques manŇ“uvres, histoire de leur donner une connaissance des armes ¬ ». M√™me l’√©crivain Mario Benedetti est en symbiose avec le ¬« sens commun ¬ » des Uruguayens en montrant du doigt le gouverneur de Entre R√≠os (Argentine), Jorge Busti, qui appuierait les blocages de ponts par vengeance pour avoir √©chou√© √ l’heure d’obtenir l’installation de l’entreprise papeti√®re finlandaise du c√īt√© argentin, parce qu’ils ¬« ont demand√© un dessous de table si grand que les Finlandais n’ont pas accept√© et qu’ils ont d√©cid√© de construire la fabrique en Uruguay ¬ ». Busti est certainement un personnage obscur mais de l√ √ supposer que c’est lui qui d√©cide des actions des √©cologistes, il y a un gouffre.

Dans ce climat nationaliste, le d√©bat de fond reste √ la marge. L’Uruguay s’approvisionne lui-m√™me en papier, de sorte que toute la production de cellulose des fabriques de Botnia (finlandaise) et d’ENCE (espagnole) sera export√©e vers le Premier monde. Les Uruguayens consomment en moyenne 22 kilos de papier par an, alors que les Finlandais en utilise 380. 70% de la cellulose produite dans le monde est destin√©e √ l’emballage dans les pays d√©velopp√©s, et seule une petite part √ la consommation directe de papier. De sorte que les pays du Centre [6] d√©placent la partie la plus polluante et qui n√©cessite le moins de main-d’oeuvre de la cha√ģne productive aux pays de la P√©riph√©rie. Les fabriques qui s’installent en Uruguay seront les plus grandes de l’Am√©rique latine et produiront deux fois plus de cellulose que les 11 fabriques qui fonctionnent en Argentine. Tout comme l’Argentine est devenue une grande productrice et exportatrice de soja, une culture d√©pr√©datrice au niveau social et environnemental, en Uruguay, le mod√®le d’exploitation foresti√®re et de cellulose implique, comme l’a d√©j√ dit Eduardo Galeano [7], l’approfondissement du mod√®le n√©olib√©ral [8].

L’Uruguay s’√©loigne du Mercosur [9]. Au conflit avec l’Argentine s’ajoutent les probl√®mes commerciaux avec le Br√©sil. Ceux qui travaillent pour signer un trait√© de libre-√©change avec les Etats-Unis - avec √ leur t√™te Tabar√© V√°zquez - sont en train de gagner du soutien avec l’argument que ce pays est devenu le principal march√© pour les viandes uruguayennes. Curieux nationalisme que celui de cette gauche qui encourage le sentiment anti-argentin pour - d’un m√™me geste -resserrer les liens avec l’Empire. Le ¬« pays productif ¬ » que promettait V√°zquez se limite petit √ petit √ avoir le nez pour les affaires. Pire encore : sous un gouvernement de gauche un virage conservateur est en train de se produire, dans une soci√©t√© d√©mobilis√©e qui perd progressivement ses valeurs de solidarit√© au nom des int√©r√™ts mat√©riels. Si une r√©action rapide ne se produit pas, la gauche peut regretter - comme Cuesta abajo, un tango embl√©matique - ¬« la honte d’avoir √©t√© et la douleur de ne plus √™tre ¬ ».

Notes :

[1[NDLR] Consultez le dossier ¬« La gauche au pouvoir ¬ », sur RISAL.

[2[NDLR] Le Mouvement de lib√©ration nationale, n√© de groupes d’autod√©fense de la gauche et plus connu sous le nom de Tupamaros, passe √ la lutte arm√©e urbaine √ la fin des ann√©es 1960, estimant l’Uruguay menac√© par un coup d’Etat fasciste. Apr√®s des succ√®s initiaux, il sera √©cras√© par l’arm√©e. Il sera l√©galis√© avec le retour √ la d√©mocratie en 1985. Il a perdu de son radicalisme et fait partie aujourd’hui du Frente Amplio et du gouvernement.

[3[NDLR] Coalition de partis de centre et de gauche actuellement au gouvernement.
Le Frente Amplio - Encuentro Progresista - Nueva Mayor√≠a est compos√© de 18 partis et organisations politiques regroup√©s en quatre grands “espaces” √©lectoraux incluant une vaste gamme de tendances qui vont de la “gauche historique” (c’est-√ -dire les socialistes et les communistes), jusqu’aux “mod√©r√©s” repr√©sent√©s par des personnages, comme Danilo Astori (le ministre de l’√‰conomie) ou Mariano Arana (le maire de Montevideo).

[4[NDLR] Les piqueteros, du terme ¬« piquete ¬ », d√©signent les groupes organis√©s de travailleurs sans emploi en Argentine. Certains courants piqueteros soutiennent aujourd’hui le gouvernement Kirchner.

[5[NDLR] Le mot cholulo,a est utilisé dans un sens péjoratif pour traiter les écologistes de "petits bourgeois".

[6[NDLR] Dans les ann√©es 1960 et 1970, le mouvement tiers-mondiste va avancer l’id√©e que le sous-d√©veloppement est la cons√©quence de la domination des pays capitalistes d√©velopp√©s sur les pays du Tiers monde, ce qui rend tout rattrapage impossible. C’est √ cette p√©riode que s’affirment les th√©ories de la d√©pendance, bas√©es sur une analyse centre-p√©riph√©rie, et les th√©ories n√©o-marxistes de l’√©change in√©gal.

[7[NDLR] Ecrivain uruguayen, auteur notamment du c√©l√®bre ¬« Les veines ouvertes de l’Am√©rique latine ¬ ».

[8Sur ce sujet et pour approfondir le sujet, lire Raul Zibechi, Cellulose et exploitation foresti√®re : deux visages d’un mod√®le d√©pr√©dateur, RISAL, 18 novembre 2005.

[9[NDLR] Le March√© commun du C√īne Sud, ou Mercosur, a √©t√© cr√©√© en 1991. Il rassemble √ l’origine le Br√©sil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela en est devenu membre √ part enti√®re en d√©cembre 2005. Plusieurs pays ont le statut de "pays associ√©" : la Bolivie et le Chili, depuis 1996 ; le P√©rou, depuis 2003 ; la Colombie et l’Equateur, depuis 2004.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), 4 mars 2006.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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