l’Amérique du Sud, la puissance économique et écologique du XXIe siècle ?
Article publi le 14 juin 2006

La Communauté sud-américaine des nations (CSN) est une initiative non encore matérialisée qui a accompli officiellement en décembre dernier sa première année d’existence. Le sous-continent sud-américain est une des zones les plus riches de la planète en termes de biodiversité.

Après un demi-millénaire de pillage des ressources naturelles du sous-continent américain par les puissances coloniales et néo-coloniales, les jeunes républiques de la région (qui n’ont pas encore 200 ans de vie indépendante) ont l’occasion de consolider un bloc géopolitique qui pourrait être la grande puissance économique et écologique du nouveau siècle.

Leur objectif est la création d’une « union des pays sud-américains  »  l’image de l’Union européenne (UE). Avec une monnaie unique et un parlement supranational semblable  celui de l’UE  Bruxelles. Il existe déj des antécédents régionaux de ce projet politique et économique, tels que la Communauté andine [des nations] (dont font partie la Colombie, l’Equateur, le Pérou, le Venezuela et la Bolivie) et le Marché commun du Sud (Mercosur), créé par l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay, auquel se sont joints ensuite la Bolivie, le Chili, le Pérou, le Venezuela, l’Equateur et la Colombie [1].

Le 9 décembre 2004, durant la commémoration du 180e anniversaire de la Bataille d’Ayacucho, au cours de laquelle le maréchal Antonio José de Sucre avait scellé l’indépendance des pays « bolivariens  » (du Venezuela jusqu’ la Bolivie) émancipés de l’Espagne, les gouvernants régionaux ont approuvé la « Déclaration de Cuzco sur la Communauté sud-américaine des nations  ».

Les mandataires réunis dans cette ville péruvienne  l’occasion du troisième Sommet présidentiel sud-américain ont décidé de former la CSN suivant ainsi la proposition idéologique des leaders qui, au XIXe siècle, ont mené le processus d’indépendance dans le sud du continent, comme Simon Bolivar et José de San Martin qui ont rêvé « d’une grande patrie sans frontières  ».

L’acte de fondation a été signé par les chefs de gouvernement du Brésil, du Pérou, de la Bolivie, de la Colombie, du Chili, de la Guyane, du Surinam, du Venezuela, de l’Argentine, de l’Uruguay, de l’Equateur et du Paraguay, qui, avec plus ou moins d’optimisme, ont établi dans l’ancienne capitale de l’empire inca les bases de l’intégration, de l’unité et de la construction d’un futur commun pour leurs peuples.

La dernière avancée de ce processus a eu lieu au mois de décembre 2005 au cours du dernier sommet semestriel du Mercosur, qui s’est tenu  Montevideo (Uruguay). Les pays membres de la CSN y ont décidé de mettre en marche une commission chargée d’impulser et d’effectuer le suivi de la création de ce nouveau bloc d’intégration régionale, en établissant un calendrier et une liste d’objectifs  atteindre.

Une arche de Noé de la biodiversité

Ce bloc géopolitique voit le jour avec de grands atouts. D’après l’analyste international Isaac Bigio, la future Communauté sud-américaine occupe une surface de 17 millions de km² qui abrite 361 millions de personnes, dont plus de la moitié au Brésil (le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva exerce pour un temps la présidence de la CSN). De même ce bloc possède 27% de l’eau douce de la planète, 8 millions de km² de forêts, des ressources avérées de gaz et de pétrole pour un siècle et le leadership mondial dans la production de beaucoup de produits alimentaires.

Bigio signale « que l’avantage que la CSN pourrait avoir sur l’UE est qu’elle est plus homogène du point de vue culturel, linguistique, religieux et historique. Alors que dans les pays de l’UE, il y a plus de 25 langues officielles et de fortes minorités religieuses, 95 pour cent de la population du sous-continent sud-américain parle deux langues mutuellement intelligibles (espagnol et portugais) et pratique le christianisme (surtout le catholicisme). Alors que l’Europe a livré deux guerres totales, l’Amérique du Sud n’a jamais connu ce genre de confrontation  ».

De son côté, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) souligne que le sous-continent sud-américain est une des zones les plus riches de la planète en termes de biodiversité : la plus grande diversité de flore se trouve dans la région, avec une plus grande densité par hectare de forêt tropicale entre la Mata atlantique du Brésil, le sud-est amazonien du Pérou (Tambopata) et l’ouest de la Colombie (Choco) ; et la plus grande richesse de flore de haute montagne du monde se trouve dans les Andes du nord.

De même, selon l’UICN, l’Amérique du Sud contient environ 90.000 espèces de plantes vasculaires (en comparaison avec les 30.000 espèces existant en Afrique subsaharienne et les 35.000 de l’Asie tropicale, de l’Australie et du Pacifique). La cordillère des Andes abrite la plus grande concentration d’espèces différentes d’oiseaux du monde. En guise d’exemple, rien qu’en Equateur (qui dispose d’une superficie approximative de 283 mille km²), il y a plus d’espèces d’oiseaux qu’au Canada et dans la région continentale des Etats-Unis réunis (dont la superficie s’élève  19 millions de km²). Le record en la matière, c’est le Pérou qui le détient, avec environ 1.784 espèces d’oiseaux.

De même, la plus grande richesse en mammifères se trouve dans les zones arides, les savanes tropicales et les forêts de transition du continent, qui, dans certains cas, comme au Brésil, s’élèvent  423 espèces de mammifères. Quant aux amphibies, le plus grand nombre d’espèces du sous-continent se trouve en Colombie (585 espèces).

De la même manière, l’organisation Conservation International (CI) souligne que, dans cette partie du monde, on trouve différents « hot spots  », c’est- -dire des « éco-régions  »  haute biodiversité telles que les Andes tropicales, la zone Choco-Darién  l’ouest de la Colombie et l’Equateur, le Brésil, la région centrale du Chili et la Terre de Feu ( l’extrême sud de l’Amérique).

L’expert en biodiversité Norman Myers explique que les « hot spots  » occupent moins de 5 pour cent de la surface de la planète et contiennent environ 50 pour cent des espèces du globe. Parmi ces colosses de la méga diversité, il y a la Colombie, le Brésil, le Pérou, l’Equateur, l’Amazonie brésilienne et le sud du Venezuela qui pourraient bien devenir les grandes puissances dans deux des grands négoces les plus prometteurs au niveau économique  l’avenir : la biotechnologie et le biocommerce, fournissant la matière première aux industries pharmaceutiques, cosmétiques et alimentaires.

Banques d’eau de la planète

L’aquifère Guarani
Source : S. do Meio Amb. do Est. de São Paulo

Comme il a déj été fait mention ci-dessus, la CSN est aussi l’une des grandes réserves d’eau potable du monde (l’autre est le Canada). L’une de ces « banques  » d’eau de la région est le dénommé système aquifère Guarani, une des plus importantes réserves d’eau souterraine de la Terre. Il occupe une surface d’environ 1.190.000 km² (superficie supérieure  celles de l’Espagne, de la France et du Portugal réunis) ; c’est pourquoi on lui a aussi donné  un moment le nom d’ « Aquifère géant du Mercosur  ».

Jusqu’ la découverte relativement récente qu’il s’agit réellement d’un système interconnecté, l’aquifère était connu, dans ses diverses localisations géographiques, sous les noms de Botucatu au Brésil, de Misiones au Paraguay et de Tacuarembo en Uruguay et en Argentine.

Dans les quatre pays qui forment le Mercosur, la nappe aquifère se répartit comme suit : au Brésil, elle représente une superficie approximative de 850.000 km² (soit environ 9,9% du territoire) ; en Argentine, 225.000 km² (7,8%) ; au Paraguay, 70.000 km² (17,2%) et en Uruguay, 45.000 km² (25,5%).

Conscients de la nécessité de préserver cette « banque d’eau potable  » stratégique, les quatre pays membres du Mercosur ont mis en route le projet "Protection environnementale et développement durable du Système aquifère guarani", avec l’appui du Fonds pour l’environnement mondial (FEM), la Banque mondiale (BM) et l’Organisation des Etats américains (OEA).

Les pays souverains sur le Système aquifère Guarani espèrent obtenir, moyennant un usage durable, un approvisionnement en eau et en énergie pour le futur proche. De même, s’agissant d’une région du monde qui ne connaît pas de conflit, on espère que l’industrie mondiale des secteurs liés  l’utilisation de l’eau participe  l’exploitation rationnelle de cette ressource importante.

Une autre des grandes réserves « d’or bleu  » (dénomination reçue, ces derniers temps, par l’eau potable) située au coeur de l’Amérique du Sud est le Pantanal, qui couvre 165.000 km² ( peu près la superficie de l’Espagne) au Brésil, en Bolivie et au Paraguay.

Considéré comme la principale zone humide d’eau douce du monde, le Pantanal est un casse-tête complexe de lacs, lagunes, fleuves, forêts et îles couvertes d’une végétation dense. Avec un terrain sec la moitié de l’année qui se transforme en une grande lagune durant l’autre moitié, le Pantanal est l’habitat de milliers d’espèces animales, parmi lesquelles 650 d’oiseaux, plus de 190 de mammifères, 50 de reptiles, plus de 1100 de papillons et 270 de poissons. Ses possibilités comme destination éco-touristique mondiale sont immenses.

« Puits de carbone  » contre le changement climatique

Une autre des richesses qui peuvent déterminer le futur économique de cette Communauté sud-américaine des nations, ce sont ses grandes masses de forêts tropicales, non seulement grâce  l’usage rationnel et durable des ressources forestières qui s’y trouvent, mais aussi grâce  leur potentiel d’absorption du dioxyde de carbone (CO²), un des gaz responsables de l’effet de serre et du réchauffement de la planète qui s’ensuit.

Le Protocole de Kyoto, convention internationale qui coordonne les efforts globaux pour lutter contre le changement climatique, envisage de rémunérer les pays qui possèdent des forêts destinées  la capture de CO², empêchant ainsi sa libération dans l’atmosphère.

L’Amazonie
Source : World Rainforest Movement.

Le Fonds mondial pour la nature (WWF, sigles en anglais) signale trois grandes superficies boisées en Amérique du sud : l’Amazonie, la Mata Atlantique et le Choco biogéographique.

La forêt amazonienne, peut-être la mieux connue, abrite le fleuve Amazone, de 6.275 kilomètres de long (dont presque les deux tiers sont navigables), et considéré comme le réseau fluvial le plus étendu et le plus abondant du monde, avec un débit de quelque 100 000 m³ par seconde  son embouchure dans l’Atlantique.

L’Amazonie est une vaste région naturelle qui s’étend du nord au sud entre le massif des Guyanes et le bouclier ou massif brésilien, et d’est en ouest, de l’océan Atlantique  la cordillère des Andes. Son énorme superficie, 7 000 000 km², s’étend sur le territoire du Brésil pour sa plus grande partie et, en moindre proportion, sur ceux de la Colombie, de l’Equateur, du Pérou, de la Bolivie, du Venezuela, du Surinam, de la Guyane et de la Guyane française.

De son côté, la Mata Atlantique [2] formait avec la forêt amazonienne l’ensemble des deux plus grandes et plus importantes forêts du continent. A l’arrivée des colonisateurs européens en 1500, la forêt couvrait environ un million de km² du territoire brésilien. Aujourd’hui, il ne reste que 8% de la forêt originelle.

La Mata Atlantique
Source : Conservation International.

D’après des études réalisées par le Jardin botanique de New York, il y a plus de diversité en matière de plantes et d’animaux sur un hectare de la Mata Atlantique que dans toute l’Allemagne. Pour cette raison, elle a été déclarée Réserve de la biosphère par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).

Finalement, l’ « éco-région  » Choco-Darièn est une frange côtière de plus de 19 kilomètres d’extension, qui va du Canal de Panama vers l’est, en continuant par le versant Pacifique de la Colombie et du nord de l’Equateur, jusqu’au Cap Pasado dans la province équatorienne de Manabi.

Elle comprend toute la région depuis le niveau de la mer jusqu’ la ligne de partage des eaux des Andes occidentales en Colombie et en Equateur, de 0  4000 mètres ou plus d’altitude.

L’ « éco-région  » Choco-Darièn
Source : Conservation International.

L’organisation Conservation International note que l’« éco-région  » Choco-Darién comprend des écosystèmes allant de la forêt tropicale humide des terres basses jusqu’aux forêts montagneuses et désertiques sur les contreforts des Andes, tels que des mangroves, des maquis, des pâturages humides, des terrains humides, et des forêts alluviales, la forêt humide des terres basses (forêt tropicale humide), des forêts montagneuses, des déserts et des forêts sèches.

Sans aucun doute, la Communauté sud-américaine des nations possède des ressources et un capital humain en surabondance pour devenir une puissance émergente du calibre de la Chine (dans le cadre d’un système démocratique). Mais ce sous-continent « méga-divers  » [3], métis et magique doit aussi surmonter ses contradictions historiques d’inégalité, de pauvreté et de rivalités entre voisins pour pouvoir entrer de plain pied dans le nouveau millénaire en consolidant une proposition combinée de paix sociale, de développement durable et de démocratie participative dans l’hémisphère.

Notes :

[1[NDLR] Le Marché commun du Cône Sud, ou Mercosur, a été créé en 1991. Il rassemble  l’origine le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela en est devenu membre  part entière en décembre 2005. Plusieurs pays ont le statut de "pays associé" : la Bolivie et le Chili, depuis 1996 ; le Pérou, depuis 2003 ; la Colombie et l’Equateur, depuis 2004.

[2[NDLR] Mata : brousse, bois.

[3[NDLR] le Groupe des pays méga-divers est le groupe de pays riches en biodiversité créé  Cancun en 2002.

Source : Ecoportal.net (www.ecoportal.net/) ; Radio nationale de Panama (www.radional.gob.pa/), janvier 2006.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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