Religion et politique au Venezuela
Chavez et ses ¬« d√©mons ¬ »
par Javier Otaola
Article publiť le 16 mars 2006

M√™me si un cardinal pr√©vient du danger d’une ¬« dictature de type marxiste ¬ », les relations que le chavisme entretient avec le reste de la hi√©rarchie catholique semblent √©voluer sur un terrain paisible apr√®s de longues ann√©es de querelles. Dans ce contexte, le gouvernement v√©n√©zu√©lien a expuls√© ce 12 f√©vrier un groupe √©vang√©lique pr√©sent sur son territoire depuis 60 ans.

C’est le 12 f√©vrier qu’a expir√© le d√©lai octroy√© au groupe √©vang√©lique originaire des Etats-Unis ¬« Nouvelles Tribus ¬ » pour quitter le Venezuela. Environ 160 √©trangers qui travaillaient avec des indig√®nes appartenant √ 12 groupes ethniques vont √™tre rapatri√©s. Leur expulsion a √©t√© annonc√©e par le Pr√©sident Hugo Chavez le 12 octobre dernier, √ l’occasion d’un acte public de remise de cr√©dits et de titres de propri√©t√© √ des indig√®nes. Les personnes concern√©es ont r√©fut√© les suppos√©es accusations d’espionnage et de maltraitance des indig√®nes et ont saisi les tribunaux pour faire appel de cette d√©cision. Quelques membres de l’opposition ont d√©nonc√© une atteinte aux libert√©s religieuses.

Les ¬« Nouvelles Tribus ¬ » sont arriv√©es au Venezuela en 1946, gr√Ęce √ la Loi sur les Missions de 1915, qui soumettaient les indig√®nes √ l’autorit√© des religieux comme √ l ‚€˜√©poque de la Colonie. Au d√©but des ann√©es 70, le Congr√®s indig√®ne du Venezuela a demand√© l’annulation de cette loi qu’il qualifiait de discriminatoire et d’hostile √ leur culture. C’est dans ces ann√©es-l√ que sont apparues les premi√®res plaintes contre les ¬« Nouvelles Tribus ¬ », qui disposaient d√©j√ d’un r√©seau de temples et de villages avec des ateliers, des dispensaires, des √©coles et des pistes d’atterrissage. On a accus√© les missionnaires d’√™tre √ l’origine d’une √©pid√©mie de rougeole qui a co√ »t√© la vie √ 17 indig√®nes Yanomamis en 1967. Leur m√©thode de pros√©lytisme a √©t√© qualifi√©e d’ethnocide puisqu’elle interdit aux indig√®nes la pratique de leurs danses, l’usage de la m√©decine traditionnelle et la consommation de tabac ou d’alcool.

Un rapport pr√©sent√© en septembre 2005 par le G√©n√©ral Eusebio de la Cruz pr√©cise que 42 indig√®nes sont morts de faim ou de malnutrition parmi lesquels 31 enfants. La majeure partie de ces d√©c√®s se sont produits dans la communaut√© de Chaparralito, proche d’une base o√Ļ op√©raient les ¬« Nouvelles Tribus ¬ », base dot√©e d’infrastructures de communication, de vivres et de m√©dicaments. Ce rapport signale √©galement que les missionnaires entraient et sortaient du pays en utilisant leurs pistes d’atterrissage sans passer par les douanes, ce qui a aliment√© des soup√ßons sur l’√©vasion d’informations sensibles concernant les ressources naturelles. En octobre dernier, le ministre de l’Int√©rieur Jesse Chacon a d√©clar√© que bien que la Constitution du Venezuela prohibe le d√©p√īt de brevets sur des ressources et des connaissances ancestrales, certaines entreprises transnationales ont brevet√© des m√©dicaments √ base de produits employ√©s par des chamans et des gu√©risseurs indig√®nes.

Depuis les d√©buts de son gouvernement, Chavez a consid√©r√© cette r√©gion comme une zone strat√©gique et a tent√© d’√©radiquer les probl√®mes qui s’y sont cumul√©s durant des ann√©es, comme le trafic d’armes et de stup√©fiants ou le transit de gu√©rilleros, de paramilitaires et groupes de mineurs ill√©gaux. Et il faut ajouter aux menaces susmentionn√©es les vis√©es historiques d’appropriation des ressources de la for√™t amazonienne qu’ont nourries les pays industrialis√©s. La volont√© de classer l’Amazonie ¬« patrimoine de l’humanit√© ¬ » et de d√©l√©guer le contr√īle et l’exploitation de ses ressources √ un organisme international a √©t√© per√ßue d’un mauvais Ň“il par tous les pays d’Am√©rique du Sud. C’est pour cette raison et parce que la menace du plan Colombie [1] continue d’√™tre bien r√©elle, que le Venezuela et le Br√©sil ont resserr√© leurs liens de coop√©ration militaire et de d√©fense et ont dessin√© les plans strat√©giques pour la r√©gion.

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Les relations entre Chavez et la hi√©rarchie de l’Eglise catholique avaient mal commenc√©. L’appel √ une nouvelle assembl√©e constituante en 1999 n’avait pas suscit√© l’enthousiasme de l’Eglise. Des craintes vis-√ -vis d’une nouvelle constitution qui mettrait fin √ certains privil√®ges se sont confirm√©es : la ¬« libert√© de culte ¬ » a plac√© tous les cultes sur un m√™me pied d’√©galit√© face √ l’Etat ; des groupes √©vang√©liques ont eu pour la premi√®re fois acc√®s aux m√©dias et √ des institutions √©ducatives, et de nombreuses subventions que l’Etat octroyait √ l’Eglise pour ses Ň“uvres sociales ont √©t√© r√©duites.

La distance entre l’Eglise et le pr√©sident allait se creuser jusqu’√ ce que depuis les chaires des pr√©dicateurs retentissent des appels √ ne pas reconna√ģtre le pr√©sident, qui a r√©pliqu√© en traitant les √©v√™ques de ¬« diables en soutane ¬ ». Les tensions allaient atteindre une telle intensit√© que l’archev√™que de Caracas, Ignacio Velasco, a √©t√© le premier √ signer le d√©cret qui avalisait le coup d’Etat contre Chavez d’avril 2002 [2].

L’Eglise catholique, per√ßue traditionnellement par la soci√©t√© v√©n√©zu√©lienne comme l’une des institutions les plus cr√©dibles, est devenue synonyme d’opposition. Ceci a caus√© un malaise en son sein, l√ m√™me o√Ļ l’on commen√ßait d√©j√ √ entendre des voix qui sympathisaient avec le chavisme. Un nombre important de pr√™tres et de religieuses se sont oppos√©s au coup d’Etat et ont reproch√© √ la direction de la Conf√©rence √©piscopale v√©n√©zu√©lienne (CEV) de tourner le dos aux secteurs populaires qui soutiennent le pr√©sident.

Le Pape Beno√ģt XVI a adopt√© une approche distincte de celle de son pr√©d√©cesseur quant au cas du Venezuela. Le nonce Andr√© Dupuy, sympathisant de l’opposition, a √©t√© √©cart√© au profit de Giacinto Berlocco, qui entretient de bonnes relations avec le gouvernement. Pareillement, la CEV a remplac√© son pr√©sident, l’antichaviste visc√©ral Baltasar Porras, par l’archev√™que de Maracaibo Ubaldo Santana, √ l’attitude mod√©r√©e. De plus, Jorge Urosa, un autre mod√©r√©, a finalement remplac√© Ignacio Velasco en tant qu’archev√™que de Caracas.

Mais alors que les rapports entre le pr√©sident et la hi√©rarchie catholique semblaient s’apaiser, le cardinal Castillo Lara a profit√© du 14 janvier dernier, jour de c√©l√©bration des f√™tes de la Divine berg√®re, pour attaquer le pr√©sident Chavez et attirer l’attention sur les risques pour le Venezuela de se transformer en une ¬« dictature de type marxiste ¬ ». Parmi les invit√©s se trouvaient de hauts repr√©sentants du gouvernement et de l’Eglise catholique... A peine son discours commenc√©, le pr√©lat a √©t√© siffl√© et des cris ont retenti, qui clamaient ¬« La Messe !, la Messe !, la Messe ! ¬ ». Les hu√©es ont √©t√© si fortes que Castillo Lara n’a pu terminer la lecture de son texte.

A cet √©v√©nement in√©dit dans l’Histoire il faudrait ajouter la protestation de dizaines de V√©n√©zu√©liens en marge de la Conf√©rence √©piscopale. Il y a quelques mois, la hi√©rarchie catholique aurait serr√© les rangs autour de Castillo Lara, mais cette fois, l’archev√™que de Caracas a qualifi√© d’ ¬« inopportuns ¬ » les propos du cardinal et a rappel√© aux pr√™tres qu’ils ne devaient pas ¬« utiliser les actes religieux ni la chaire comme une tribune pour l’expression de leurs sympathies politiques ¬ ».

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A la fin du mois de janvier s’est tenue une r√©union dans le Palais pr√©sidentiel de Miraflores √ laquelle ont assist√© de hauts repr√©sentants du gouvernement et la direction de la CEV. Au terme de cette rencontre, le vice-pr√©sident Jos√© Vicente Rangel a d√©clar√© que les asp√©rit√©s dans la relation avec l’Eglise catholique avaient √©t√© ¬« totalement lim√©es ¬ ». La tr√™ve semble garantir une certaine tranquillit√© politique en cette ann√©e √©lectorale. Enfin, il est peu probable que les deux mille communaut√©s √©vang√©liques qui ont soutenu Hugo Chavez √ l’occasion du r√©f√©rendum de 2004 changent de posture suite √ l’expulsion des missionnaires √©tats-uniens. En fin de compte, on dirait qu’au Venezuela les d√©mons ne se l√Ęchent pas tant que √ßa [3].

Notes :

[1[NDLR] Consultez le dossier ¬« plan Colombie / Initiative andine ¬ » en Colombie sur RISAL.

[2[NDLR] Consultez le dossier ¬« Coup d’√‰tat au Venezuela ¬ » sur RISAL.

[3[NDLR] Cette derni√®re phrase fait r√©f√©rence √ une ancienne et fort connue valse du folklore v√©n√©zu√©lien El Diablo Suelto.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), suppl√©ment Masiosare, 12 f√©vrier 2006.

Traduction : l’√©quipe du RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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