Les luttes paysannes en Colombie √ l’aube du XXIe si√®cle : de la frustration √ l’espoir
par Isa√≠as Tobasura Acu√Īa
Article publiť le 31 août 2006

Durant des si√®cles, les paysans ont √©t√© oblig√©s de lutter pour acqu√©rir un lopin de terre, ou pour le d√©fendre quand ils en poss√©daient un, puisqu’il s’agit de leur source de revenus, d’identit√© et de culture. Pour le paysan, la terre n’est pas un simple moyen de production. Il s’agit, jusqu’√ un certain point, de l’origine, de la ¬« m√®re ¬ » ; elle fait partie de son √™tre, de son histoire et de son identit√©. C’est pour cela qu’au cours des derni√®res d√©cennies, les paysans - outre leurs revendications traditionnelles et historiques d’acc√®s √ la terre - lient √ leur lutte des revendications relatives aux droits humains, √ la s√©curit√© alimentaire, au rejet des accords de libre-√©change, √ la fin des d√©placements forc√©s et √ une solution politique du conflit arm√©.

Les paysans ont utilis√© diff√©rentes formes d’action collective, spontan√©e ou organis√©e, pour faire aboutir leurs revendications. Ces r√©pertoires d’action ont √©t√© √©tudi√©s comme une expression de leurs relations antagoniques avec les √©lites dominantes, les ma√ģtres de la terre et l’Etat, qui garantit les privil√®ges des uns et nie les droits des autres. Cependant, l’h√©t√©rog√©n√©it√© des acteurs et la complexit√© avec laquelle s’exprime le conflit agraire font, qu’aujourd’hui, cette analyse est limit√©e ou, du moins, incompl√®te. Les luttes paysannes, plus qu’un produit de leur expression en tant que classe, doivent √™tre √©tudi√©es comme un ensemble de r√©pertoires d’action que ¬« les paysans ¬ » [1] adoptent pour assurer leur reproduction sociale.

Ce texte constitue une approche de cette lutte √ l’√©poque actuelle. Il met en √©vidence le fait que les paysans, ou le ¬« mouvement agraire ¬ », ont transcend√© les formes d’actions revendicatives et m√™me r√©actionnaires du pass√© pour aboutir √ des formes d’action revendicatives ; et en en appelant √ la solidarit√© et en resserrant les liens avec les mouvements sociaux nationaux et internationaux, ils se constituent comme l’un des acteurs sociaux qui contribuent √ la construction d’une soci√©t√© diff√©rente. La conclusion est que, en d√©pit de leur pr√©sence historique dans la vie nationale, leurs revendications de r√©forme agraire et d’acc√®s √ la terre sont encore un r√™ve et un espoir inassouvis. Dans la premi√®re partie du texte, nous faisons une synth√®se des ant√©c√©dents de la lutte paysanne, dans la deuxi√®me partie, nous pr√©sentons son id√©ologie et ses r√™ves actuels et, dans la derni√®re, nous exposons certains obstacles et d√©fis qu’elle doit assumer pour atteindre la satisfaction de ses revendications historiques et se constituer en un acteur social ayant une capacit√© d’action politique, au-del√ de la tutelle de la classe ouvri√®re.

Evolution des revendications et des r√©pertoires d’action

Les paysans ont chang√© leurs revendications et leurs formes d’actions, particuli√®rement au cours du XXe si√®cle, de la m√™me fa√ßon que la Colombie s’est transform√©e et que les autres mouvements sociaux ont red√©fini leur id√©ologie et leurs formes de lutte. Jusqu’en 1970, alors que dans de nombreux endroits, certaines formes de production telles que le m√©tayage et le fermage avaient disparues, les paysans luttent pour l’acc√®s √ la terre par des voies l√©gales ou par l’action directe en envahissant des fermes et des terrains de particuliers [2] ou de l’Etat. Au cours de cette p√©riode, on assiste √ la plus grande redistribution de terres qui, sans r√©soudre les besoins structurels, a am√©lior√© dans une certaine mesure la situation √©conomique et sociale des paysans.

Le gouvernement de Lleras Restrepo (1966-1970) a cr√©√© des opportunit√©s politiques pour les paysans qui se sont mat√©rialis√©es par plus de revendications, de mobilisations, d’occupations et d’autres formes d’actions collectives. Cependant, comme le note Tarrow [3], les mouvements sociaux ne font pas que profiter, cr√©er ou √©largir les opportunit√©s politiques : ils les cr√©ent ou les √©largissent √©galement pour leurs opposants et les √©lites. Les gouvernants et les propri√©taires terriens leur r√©pondent √ coups de contre-r√©formes, de r√©pression ou une combinaison des deux. C’est ce qui semble s’√™tre produit en Colombie au cours des derni√®res ann√©es. L’√©lan r√©formiste de la Asociaci√≥n Nacional de Usuarios Campesinos (ANUC) a √©t√© frein√© par la promulgation des lois 4¬™ et 5¬™ de 1973, dans le “Chicoralazo [4] promu par les partis lib√©ral et conservateur et les corporations, qui, gr√Ęce √ la politique des cr√©dits, ont √©vit√© l’expropriation de la grande propri√©t√© latifundiste.

Avec la contre-r√©forme, la militarisation et la r√©pression de tout acte jug√© ¬« non-conforme ¬ » dans les campagnes, le gouvernement Pastrana (1970-1974) [5] a favoris√© la division de l’ANUC en deux lignes : l’une √ caract√®re ¬« officialiste ¬ » qui a suivi les lignes des partis traditionnels, et l’autre, ind√©pendante, qui appuyait les occupations de terre mais qui, en raison des diff√©rends n√©s parmi ses dirigeants, a fini par se diviser [6], rendant ainsi plus difficile la constitution d’une organisation solide qui aurait d√©fini les lignes politiques et d’action de la paysannerie. Selon Touraine [7], la crise interne dans laquelle est entr√©e l’ANUC √ partir de 1974 √©tait la cons√©quence de l’action des intellectuels qui ont eu une influence sur son apparente atomisation. D’autres, en revanche, attribuent cet √©chec √ la grande h√©t√©rog√©n√©it√© du mouvement : l’organisation regroupait en effet des ouvriers agricoles sans terre, de riches paysans, de petits propri√©taires fonciers, des colons et des indig√®nes [8].

A la fin des ann√©es 70 et au cours des ann√©es 80, le contenu des luttes paysannes se diversifie : ¬« Les secteurs les plus pauvres de la population tendent √ se mobiliser autour de revendications li√©es aux conditions de vie et √ la prestation de services de base dans les zones rurales ¬ » [9]. Les mobilisations bas√©es sur des revendications mat√©rielles d’infrastructure ou de terre et, d’autres √ caract√®re social, telles que la formation personnelle, la paix, les droits humains et la d√©fense de la vie refont leur apparition. Le mouvement paysan, avec son r√©pertoire d’action et de revendications, se rapproche des mouvements sociaux traditionnels et oriente donc son action en vue d’obtenir des revendications de classe : salaires, services publics, infrastructure, march√©s pour ses produits et acc√®s √ la terre. Il se distancie quelque peu des ¬« Nouveaux mouvements sociaux ¬ » (NMS) dans la mesure o√Ļ, au sein de ces derniers, l’identit√©, les revendications et les formes d’action apparaissent comme une r√©action √ la tendance autodestructrice du d√©veloppement capitaliste, aux probl√®mes globaux et aux limites du mod√®le √©conomique et politique des soci√©t√©s occidentales [10], dans une critique humaniste ouverte de la culture et du syst√®me dominants.

Id√©ologie et lutte politique aujourd’hui

Pour obtenir satisfaction √ leurs revendications, les diff√©rents acteurs du mouvement agraire ont √©t√© du refus de quitter les haciendas o√Ļ ils travaillaient durant les premi√®res d√©cennies du XXe si√®cle, jusqu’√ tisser des liens avec ou constituer des groupes arm√©s [11] dans les ann√©es 50 et 60 - qui ont ensuite donn√© naissance aux FARC, √ l’ELN et √ l’EPL - ; l’invasion et l’occupation de fermes dans les ann√©es 70, les gr√®ves civiques, l’occupation de bureaux, les blocages de routes ou l’exode, solution adopt√©e dans tout le pays dans les ann√©es 80, comme moyen pour sauver leurs vies. Les actions collectives permettent de fait aux paysans et aux autres mouvements sociaux d’acqu√©rir une certaine l√©gitimit√© face au gouvernement et l’opinion publique, au vu de l’impossibilit√© de dialogue et de n√©gociation avec les autorit√©s de l’Etat, celles-ci r√©pondant le plus souvent par des actions r√©pressives et militaires : ¬« Oui, aujourd’hui, le contexte du mouvement paysan a chang√©. Nous avons aujourd’hui un mouvement agraire beaucoup plus moderne et en ad√©quation avec le contexte politique national, [...] d√©fendant √©galement des revendications politiques et √©conomiques et, surtout, des revendications de transformation du pays ¬ » [12].

A l’heure actuelle, m√™me s’il y a des diff√©rences entre les organisations paysannes et entre celles-ci et les autres organisations sociales, il n’en existe pas moins une communication fluide qui leur permet d’arriver √ des prises de positions communes et de mener des actions collectives b√©n√©ficiant aux diff√©rents secteurs. Concernant leurs positions par rapport √ l’Etat, elles ont vari√© selon les conditions politiques du pays, ou m√™me en fonction du gouvernement en place, mais elles ont toujours cherch√© le moyen d’√©tablir des relations formelles et d’arriver √ une concertation. Elles n’y sont cependant pas parvenues car les gouvernements ont toujours √©t√© en faveur des propri√©taires terriens et d’autres secteurs de l’√©conomie : ¬« Avec les autres secteurs, √ l’exception des partis politiques traditionnels, la grande majorit√© des organisations paysannes entretiennent une certaine proximit√©, √©tant donn√© que les probl√®mes qui affectent ce secteur sont nombreux et que ce n’est que par l’unit√© des diff√©rentes expressions et des organisations que l’on peut mettre un terme √ la politique officielle ¬ » [13]. ¬« Notre relation avec l’Etat consiste √ exiger de lui qu’il remplisse ses devoirs vis-√ -vis de notre secteur ; nous avons, et nous aurons toujours, des divergences avec l’Etat parce qu’il ne s’occupe par des plaintes que nous avons d√©pos√©es par voie juridique. C’est pour cela que nous avons recours √ l’action directe ¬ » [14].

Actuellement, gr√Ęce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, le mouvement paysan renforce ses relations et √©tablit des agendas communs avec d’autres organisations et mouvements internationaux, pour faire face √ la globalisation n√©olib√©rale. Avec les relations qu’il noue avec ces organisations, il recherche ¬« une solidarit√© avec les luttes paysannes afin que soient respect√©s les droits humains et que soient entendues les d√©nonciations du d√©placement forc√© au niveau international ¬ » [15]. En outre, il cherche √ ¬« faire face au mod√®le n√©olib√©ral et √ lutter pour la r√©forme agraire et pour la d√©mocratisation de la propri√©t√© fonci√®re ¬ ».

¬« Les organisations FENSUAGRO et ANUC-UR font partie de la V√≠a Campesina, mouvement pr√©sent pratiquement partout dans le monde. [...] Ce mouvement a des membres dans toute l’Am√©rique latine et a un programme international de d√©fense du droit √ la terre, de la r√©forme agraire, de la souverainet√© alimentaire et de d√©fense d’une agriculture et d’une production saines pour les consommateurs et les producteurs, en d√©fense de l’environnement. Certaines autres associations sont √©galement affili√©es √ des organisations paysannes internationales comme par exemple l’Acci√≥n Campesina Colombiana qui fait partie de la Confederaci√≥n Latinoamericana de Trabajadores (CLT) ¬ » [16].

La lutte paysanne est aujourd’hui un mouvement international qui, en faisant appel √ l’un des √©l√©ments constitutifs de l’action collective tel que la solidarit√© [17], combat le mod√®le h√©g√©monique de la mondialisation. Il constitue, par cons√©quent, un des mouvements alternatifs. Les paysans ont tent√© de se constituer en organisation unitaire et d’√©tablir des alliances avec d’autres organisations sociales pour arriver √ contrecarrer et r√©sister aux politiques √©tatiques ou √ celles des organismes internationaux (Organisation mondiale du commerce, Fonds mon√©taire international, Banque mondiale) qui portent atteinte √ leurs int√©r√™ts et √ ceux de la nation.

Pour ce faire, ils se sont regroup√©s au sein du Conseil national paysan (Consejo nacional campesino), de la Coordination agraire nationale (Coordinador Agrario Nacional) et du Conseil d√©mocratique paysan (Consejo Democr√°tico Campesino). De nombreuses organisations ont form√© des alliances ou font partie de diff√©rentes centrales ouvri√®res et du Comando Nacional Unitario de Paro, avec lesquels ils s’identifient et partagent des projets politiques communs.

L’id√©ologie du mouvement est orient√©e vers le changement de mod√®le √©conomique, la d√©fense de la souverainet√© alimentaire, des ressources g√©n√©tiques et des syst√®mes de production alternatifs en plus des revendications traditionnelles d’acc√®s √ la terre, de r√©forme agraire int√©grale, de services publics et d’infrastructure, entre autres.

¬« Nous voulons une soci√©t√© o√Ļ il n’y aurait pas d’exclus et o√Ļ les richesses seraient partag√©es par tous puisque qu’elles sont produites par tout le monde. Nous voulons, avant tout et c’est notre consigne, que ¬« la terre revienne √ celui qui la travaille ¬ ». Nous voulons un monde dans lequel nos enfants et nos petits-enfants aient toutes ces choses qui nous font d√©faut √ nous ¬ » [18].

¬« Si l’on veut parler d’une soci√©t√© nouvelle dans notre pays, il faudrait d’abord parler de transformations structurelles [...] et pas seulement des structures politiques, mais aussi des structures √©conomiques et sociales ; [...] o√Ļ il pourrait y avoir une vraie d√©mocratie, dans laquelle les paysans et la soci√©t√© en g√©n√©ral pourraient participer, avec un pouvoir de d√©cision. Pas uniquement au niveau √©lectoral mais aussi dans la vie et dans le d√©veloppement du pays [...] nous voulons un mod√®le alternatif qui nous repr√©sente, [...] qui permette que non seulement les paysans, mais aussi toute la soci√©t√© colombienne, puissent avoir une vie digne, o√Ļ soient √©tablies les bases d’une paix durable et d’une justice sociale ¬ » [19].

¬« Une soci√©t√© paysanne en paix, o√Ļ r√®gne la justice sociale, avec une redistribution des facteurs de production en commen√ßant par la terre, o√Ļ les droits humains seraient pleinement respect√©s, o√Ļ l’Etat se pr√©occuperait en permanence du monde rural au travers de soutiens effectifs en accord avec les besoins r√©els, o√Ļ les ressources naturelles seraient utilis√©es de mani√®re ad√©quate, o√Ļ l’autod√©termination politique des paysans serait respect√©e, la libre circulation assur√©e, les paysans reconnus aux niveaux politique et √©conomique, o√Ļ les campagnes seraient modernes, dot√©es d’un syst√®me √©ducatif, de s√©curit√© sociale, d’infrastructures, de prix justes pour les facteurs de production et les produits... En r√©sum√©, une soci√©t√© o√Ļ l’homme serait le centre et o√Ļ les ressources et la technologie seraient √ son service et non pas au service du capital et du mod√®le √©conomique ¬ » [20].

Pour H√©ctor Mondrag√≥n, un changement ou une soci√©t√© nouvelle ne sont possibles que ¬« si nous avons un nouveau type de r√©gime social qui en finisse avec l’exploitation capitaliste dans le pays, qui brise les cha√ģnes de la d√©pendance aux multinationales et si nous construisons une soci√©t√© sans exploiteurs ni exploit√©s, dans laquelle prime la propri√©t√© commune ou collective des moyens de production ¬ » [21].

Dans le discours des leaders paysans se profile une √©volution dans les revendications politiques, id√©ologiques et dans l’action collective du mouvement paysan qui montre l’actualit√© de son action politique tourn√©e vers la recherche d’une soci√©t√© diff√©rente dans laquelle priment la justice, la justice sociale et la gestion et la d√©fense rationnelles des ressources naturelles et de l’environnement. Le mouvement paysan d’aujourd’hui se diff√©rencie nettement du mouvement paysan traditionnel du pass√© qui revendiquait des biens mat√©riels. La paysannerie, sans abandonner ses revendications historiques, se rapproche des nouveaux mouvements sociaux, lesquels, √©tant donn√©e la conscience qu’ils ont acquise des probl√®mes globaux, luttent pour des id√©aux plus universels et moins pour des motivations de groupe.

Obstacles et d√©fis de l’action collective contemporaine

Malgr√© les √©volutions id√©ologiques et politiques mentionn√©es par les dirigeants, l’h√©t√©rog√©n√©it√© et la dispersion du mouvement persistent encore et c’est ce qui repr√©sente sans doute sa plus grande faiblesse pour la lutte organis√©e dans un contexte politique adverse. Le mouvement paysan colombien a √©t√© et est encore tr√®s h√©t√©rog√®ne, non seulement en raison de la diversit√© des acteurs, des types et des formes d’organisation qu’il englobe, mais aussi en raison des strat√©gies d’action et des revendications qu’il d√©fend : ¬« le mouvement paysan est constitu√© d’une s√©rie d’expressions locales, r√©gionales, nationales. Il est h√©t√©rog√®ne au niveau culturel, politique et id√©ologique de m√™me que dans ses propositions de solutions aux diff√©rents probl√®mes qui affectent les communaut√©s qui le composent ¬ » [22]. Sa principale caract√©ristique est qu’il ¬«  regroupe la population rurale mais qu’il se diff√©rencie des indig√®nes et des afro-colombiens ¬ » [23].

H√©ctor Mondrag√≥n d√©finit le mouvement paysan comme ¬« un mouvement sp√©cifique diff√©renci√© dans lequel existe une forme √©conomique propre qui pourrait se caract√©riser par une rationalit√© guid√©e par la subsistance. Le monde paysan se caract√©rise par une unit√© domestique et familiale qui produit principalement pour assurer sa survie et sa reproduction en tant qu’unit√© domestique [...] Pour l’√©conomie paysanne, m√™me si elle a des relations avec le march√© (et aujourd’hui presque la quasi-totalit√© des paysans en ont [...] ne fusse que pour vendre une partie de ses produits ou pour acheter une partie de ses biens de consommation) [...], la strat√©gie de production est principalement celle de la reproduction de l’unit√© domestique plus qu’une accumulation de capital ¬ ».

La grande h√©t√©rog√©n√©it√© et la diversit√© des expressions locales et r√©gionales, la violence, les d√©placements et m√™me les assassinats de leurs dirigeants n’ont pas emp√™ch√© les paysans et leurs diff√©rentes organisations de tenter d’unifier leurs crit√®res politiques et d’action. En 2003, la majorit√© des organisations paysannes regroup√©es au sein de l’ANUC-UR, de la Coordination nationale des d√©plac√©s (Coordinaci√≥n Nacional de Desplazados), de FANAL, de FENSUAGRO, de FESTRACOL, du Syndicat des Travailleurs de l’INCORA, de la Coordination nationale agraire (Coordinador Nacional Agrario), et d’autres organisations ethniques noires et indig√®nes, de d√©fense des droits humains, pacifistes, de femmes, d’√©tudiants et de la communaut√© internationale ont r√©ussi, pour la premi√®re fois dans l’histoire du pays, √ organiser ensemble un √©v√®nement, qui les r√©unissait autour des m√™mes int√©r√™ts. C’est de l√ qu’est issu le ¬« Mandat agraire ¬ » [24] dans lequel, en plus de revendiquer leurs droits fondamentaux et la terre, ils incluent les th√®mes de la souverainet√© alimentaire, des cultures illicites [de coca], du conflit social et arm√©, du d√©placement forc√©, de la Zone de Libre-Echange des Am√©riques (ZLEA) et du plan Colombie [25].

Alors que les organisations paysannes continuent, avec des hauts et des bas √©vidents, leur lutte pour la d√©mocratisation de la propri√©t√© et une r√©forme agraire structurelle, les universitaires [26] consid√®rent que, au vu des √©checs des lois de r√©forme agraire (135/61 et 160/94), des transformations qui ont eu lieu dans le pays au cours des deux derni√®res d√©cennies, et du nouveau mod√®le √©conomique dominant, cela n’a plus de sens de continuer √ parler de r√©forme agraire. Ils proposent, dans une logique n√©o-structuraliste, le concept de ¬« r√©forme rurale ¬ » centr√©e sur la redistribution des actifs valorisables, avec des syst√®mes de propri√©t√© diff√©renci√©s, et li√©e √ la reconversion productive des petites et moyennes propri√©t√©s. Et, dans la logique n√©o-institutionnaliste, ils mettent l’accent sur le renforcement des droits √ la propri√©t√©, sur la r√©duction des co√ »ts des transactions et sur l’intervention de l’Etat l√ o√Ļ le march√© ne s’est pas d√©velopp√©. D’autres proposent le renforcement des march√©s de facteurs (de production) et la g√©n√©ration et l’universalisation des connaissances technologiques pour r√©soudre le probl√®me agraire., ils consid√®rent que le d√©bat sur la r√©forme agraire est clos, ignorant ainsi les aspirations l√©gitimes du mouvement agraire qui aujourd’hui, en d√©pit des conditions adverses qu’il traverse, garde bien pr√©sent dans son imaginaire collectif, dans ses projets et ses r√™ves d’avenir, l’acc√®s √ la terre et une r√©forme agraire r√©elle qui solderait une fois pour toutes la dette historique que les grands propri√©taires terriens et les gouvernements lui ont toujours refus√©e.

Il existe aujourd’hui une initiative gouvernementale visant √ modifier la loi 160/94 en vertu des nouvelles r√©alit√©s institutionnelles, des nouvelles th√©ories et des nouveaux concepts d√©velopp√©s par les universitaires, qui vise √ r√©unir la l√©gislation dispers√©e en une seule norme. Elle tente d’abroger les articles de la loi 160 concernant les ¬« zones paysannes r√©serv√©es ¬ » [27], ce qui constitue sans doute l’unique aspect int√©ressant de la loi. Ce projet n’a cependant pas b√©n√©fici√© de la diffusion et d’un soutien n√©cessaires, y compris au sein des organisations paysannes. Au contraire, dans le d√©bat sur la ¬« nouvelle ruralit√© ¬ », on ne parle ni de r√©forme agraire, ni d’√©conomie paysanne, ni de souverainet√© alimentaire. Dans cette logique, √ quoi serviraient les ¬« zones r√©serv√©es paysannes ¬ » ? Ainsi aujourd’hui, le peu qu’a obtenu le monde rural est remis en question et est dans la ligne de mire des r√©formateurs.

De toute mani√®re, √ la requ√™te du gouvernement actuel, la loi 160 a d√©j√ √©t√© modifi√©e par l’int√©gration dans le Plan de d√©veloppement (Loi 812/2003) et d’un subside de 100% lors de l’achat de terres. Cependant, dans la pratique, le budget destin√© √ cette fin est chaque fois plus r√©duit ce qui fait que cette mesure n’a aucun effet r√©el. D’autres formes d’acc√®s √ la terre ont √©galement √©t√© int√©gr√©es comme la location avec option d’achat, l’usufruit, le leasing,... Formes qui ont pour but de nier la possibilit√© d’acc√©der √ la propri√©t√© de la terre alors que c’est pr√©cis√©ment cela dont les paysans ont besoin et qu’ils continuent √ revendiquer. Pour le moment, le plan du gouvernement actuel se limite √ remettre les terres confisqu√©es aux narcotrafiquants. Ce qui ne r√©sout pas le probl√®me des paysans.

¬« Les organisations paysannes ont, pour leur part, l’objectif d’√©laborer un nouveau projet de loi qui, en incluant la r√©forme agraire, prendrait en compte d’autres aspects pour envisager le probl√®me dans une perspective int√©grale. Nous voulons qu’au cours du second semestre cette id√©e soit plus structur√©e et plus concr√®te. Ensuite nous diffuserons le projet, nous l’affinerons et, le cas √©ch√©ant, nous le d√©fendrons en tant qu’initiative populaire. Les grands axes en sont, en gros, ceux du Mandat agraire ¬ » [28].

D√©j√ au cours de la l√©gislature ant√©rieure (1998-2002), tant les organisations paysannes que le gouvernement avaient pr√©sent√© chacun des projets de r√©forme agraire qui n’ont pas abouti parce que se profilaient √ cette √©poque, entre autres, les n√©gociations avec les FARC (Forces arm√©es r√©volutionnaires de Colombie). On esp√©rait que, gr√Ęce √ un accord n√©goci√© avec cette gu√©rilla, appara√ģtrait une initiative de r√©forme de la structure agraire du pays puisqu’une bonne part de la lutte des gu√©rillas est bas√©e sur cette revendication historique des paysans. L’autre raison pour laquelle aucun de ces projets n’est pass√© est qu’il n’existe aucune volont√© politique au sein du Congr√®s pour faire avancer des initiatives visant √ r√©former la structure agraire puisque de nombreux membres du Parlement sont propri√©taires fonciers. Ce fait nous permet de d√©duire que le lobbying politique en faveur des revendications li√©es √ l’acc√®s √ la terre ne constitue pas la forme id√©ale d’action. L’initiative populaire, ou tout autre m√©canisme de participation inclus dans la Constitution, aurait sans doute plus de sens, au travers de formes d’action qui combineraient le lobbying politique, l’action directe et les actions administratives et juridiques.

Dans la longue histoire du mouvement paysan √ la recherche d’une solution √ la question agraire, aucune des lois de r√©forme agraire n’est sortie du sein du mouvement mais du gouvernement, et en raison de pressions externes comme cela a √©t√© le cas pour la Loi 135. Cette derni√®re est le produit du mandat de Kennedy (1961-1963) qui, avec l’¬« Alliance pour le progr√®s ¬ », a encourag√© les gouvernements latino-am√©ricains √ mettre en Ň“uvre des r√©formes agraires pour √©touffer la r√©volte paysanne qui grondait dans la r√©gion √ cette √©poque. Ce fut √ peu pr√®s la m√™me chose avec la Loi 160. Sa promulgation a ob√©i au mod√®le √©conomique n√© du Consensus de Washington. C’est ce qui explique que cette loi laisse la distribution de la terre aux mains du march√©, le r√īle de l’Etat √©tant de faciliter ce processus. Dans le mod√®le actuel, la r√©forme agraire se r√©duit √ un march√© de terres assist√©, rien de plus.

Mais la lutte du mouvement paysan est encore plus compliqu√©e de par l’influence des th√®ses des intellectuels dans le d√©bat sur la question agraire. Les faits en disent long. Les politiques publiques s’orientent en bonne partie √ partir des r√©flexions des universitaires. Leurs √©lucubrations ne sont pas de simples exercices intellectuels qui circulent dans les universit√©s : ils donnent le ton et orientent et l√©gitiment les politiques publiques. C’est pour cela que le mouvement paysan doit aujourd’hui relever un double d√©fi : pr√©server son r√©pertoire d’actions traditionnelles et ses revendications historiques et se constituer en tant que courant de pens√©e alternatif en renfor√ßant les liens qui l’unissent au courant √©mergeant face √ l’√©cole de pens√©e unique qui l√©gitime et assure la diffusion des politiques des organismes internationaux, qui nourrissent le mod√®le, l√©gitim√© et renforc√© dans le pays par les universitaires.

En r√©sum√©, durant des ann√©es, les paysans ont lutt√©, souvent de mani√®re violente, pour acc√©der √ la terre, espace vital pour leur subsistance physique, sociale et culturelle. Cependant, l’Etat leur a refus√© ce droit, les a discrimin√©s, menac√©s, d√©l√©gitim√©s, stigmatis√©s et exclus en ignorant le r√īle qu’ils jouent dans le d√©veloppement r√©gional et national. La r√©forme agraire n’a pas √©t√© structurelle mais marginale et s’est derni√®rement mu√©e en un march√© d’achat et de vente de terres. Les parcelles acquises, souvent de mauvaise qualit√©, au bout de quelques ann√©es, √ cause des dettes, du manque de ressources ou de la violence, sont vendues et abandonn√©es et finissent entre les mains des grands propri√©taires terriens. Les paysans, eux, √©chouent dans les p√©riph√©ries des villes ou dans les r√©gions de colonisation, nourrissant leur frustration et leur d√©sespoir.

Notes :

[1Dans cet essai, nous adoptons comme cat√©gorie d’analyse le concept de ¬« paysan ¬ » qui inclut les travailleurs journaliers, les travailleurs non r√©mun√©r√©s, les petits et les moyens producteurs ruraux et les formes pr√©-capitalistes de relation de travail. Dans ce sens, nous devrions parler de ¬« mouvement agraire ¬ ».

[2Entre 1970 et 1972, quelque 1 000 fermes ont √©t√© occup√©es, 645 en 1971, ann√©e au cours de laquelle a eu lieu l’une des plus grandes mobilisations qu’ait connue le pays avec la participation de plus de 16 000 familles paysannes dans 21 des 23 d√©partements.

[3Voir Tarrow, Sidney 2004 El poder en movimiento. Los movimientos sociales, la acción
colectiva y la pol√≠tica (Madrid, Editions Alianza) et √©galement son article “Estado y oportunidades : la estructura pol√≠tica de los movimientos sociales”.

[4[NDLR] Le ¬« Chicoralazo ¬ » d√©signe une r√©union qui a eu lieu en 1973 au cours de laquelle les grands propri√©taires de la Sociedad de Agricultores de Colombia (SAC) ont d√©cid√© d’abroger la loi agraire de 1965 et de la transformer la r√©forme agraire en un march√© de terres.

[5[NDLR] Misael Pastrana Borrero, pr√©sident de la R√©publique colombienne de 1970 √ 1974, membre du Parti conservateur. A ne pas confondre avec Andres Pastrana, membre du m√™me parti et pr√©sident du pays de 1998 √ 2002.

[6La ligne Sincelejo de l’ANUC a fini par se fractionner en 6 groupes : le Comit√© de Unidad
Campesina, le Sector Consecuente y Clasista, l’ Unidad Campesina Democr√°tica, le SectorIndependiente, le 21 de febrero A et le 21 de febrero B.

[7Touraine, Alain 1989 América Latina. Política y sociedad (Madrid, Editions Espasa-Calpe).

[8Archila Neira, Mauricio 2003 Idas y venidas. Vueltas y revueltas. Protestas sociales en
Colombia 1958-1990 (Bogot√°, Editions ICAHN).

[9Voir l’article de Le√≥n Zamosc “Modernizaci√≥n Agraria y Participaci√≥n Pol√≠tica Campesina
en Am√©rica Latina”.

[10Boria Mingella, Artur 2000 “Los campos de la solidaridad al servicio del Tercer Mundo-
Movimientos Sociales” dans Geonotas, Vol. 4, N¬° 3, juillet-septembre.

[11Voir l’article “Guerrillas Liberales” dans Guzm√°n Campos, Germ√°n ; Fals Borda, Orlando et Uma√Īa Luna, Eduardo 1988 La Violencia en Colombia (Bogot√°) Tome 1.

[12Interview de Eberto D√≠az, pr√©sident de FENSUAGRO. Les interviews ont √©t√© r√©alis√©es par √ ngela Salazar Mar√≠n √ Bogot√° en 2003.

[13Interview de H√©ctor C√°rdenas, pr√©sident du Syndicat des Travailleurs de l’INCORA.

[14Interview de Tom√°s Herrera, dirigeant national de l’ANUC-UR.

[15Interview de Tomás Herrera et Eberto Díaz.

[16Interview de Héctor Mondragón, assesseur politique de la ONIC et de FENSUAGRO.

[17Melucci, Alberto 1999 Acci√≥n Colectiva, Vida Cotidiana y Democracia (M√©xico : El
Colegio de México/CES).

[18Interview de Tom√°s Herrera.

[19Interview de Eberto Díaz.

[20Interview de Héctor Cárdenas.

[21Interview de Héctor Mondragón.

[22Interview de Héctor Cárdenas.

[23Interview de Tom√°s Herrera.

[24Plate-forme colombienne des Droits humains, démocratie et développement, Bogotá, le 8 avril 2003.

[25[NDLR] Consultez le dossier ¬« plan Colombie / Initiative andine ¬ » sur le RISAL.

[26Su√°rez, Gonzalo 2004 “Reforma Agraria en Colombia. Una aproximaci√≥n desde la academia
1986-2002” in Machado, Absal√≥n (coord.) La academia y el sector rural 2 (Bogot√°).

[27Sur base de ce qui est établi légalement par la loi 160 de 1994, on a créé les réserves de Cundinamarca (Cabrera), Guaviare, Caquetá et Bolívar. Elles garantissent le caractère inaliénable de la propriété mais sont restreintes par la loi sur les zones de colonisation.

[28Héctor Cárdenas Garzón, président de Sintraincoder, avril 2005 (information personnelle obtenue sur Internet).

Source : Revue de l’Observatorio Social de Am√©rica Latina (http://osal.clacso.org/), n¬°16, janvier-avril 2005.

Traduction : Anne Vereecken, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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