Les luttes paysannes en Colombie àl’aube du XXIe siècle : de la frustration àl’espoir
par Isaías Tobasura Acuña
Article publié le 31 août 2006

Durant des siècles, les paysans ont été obligés de lutter pour acquérir un lopin de terre, ou pour le défendre quand ils en possédaient un, puisqu’il s’agit de leur source de revenus, d’identité et de culture. Pour le paysan, la terre n’est pas un simple moyen de production. Il s’agit, jusqu’àun certain point, de l’origine, de la « mère  » ; elle fait partie de son être, de son histoire et de son identité. C’est pour cela qu’au cours des dernières décennies, les paysans - outre leurs revendications traditionnelles et historiques d’accès àla terre - lient àleur lutte des revendications relatives aux droits humains, àla sécurité alimentaire, au rejet des accords de libre-échange, àla fin des déplacements forcés et àune solution politique du conflit armé.

Les paysans ont utilisé différentes formes d’action collective, spontanée ou organisée, pour faire aboutir leurs revendications. Ces répertoires d’action ont été étudiés comme une expression de leurs relations antagoniques avec les élites dominantes, les maîtres de la terre et l’Etat, qui garantit les privilèges des uns et nie les droits des autres. Cependant, l’hétérogénéité des acteurs et la complexité avec laquelle s’exprime le conflit agraire font, qu’aujourd’hui, cette analyse est limitée ou, du moins, incomplète. Les luttes paysannes, plus qu’un produit de leur expression en tant que classe, doivent être étudiées comme un ensemble de répertoires d’action que « les paysans  » [1] adoptent pour assurer leur reproduction sociale.

Ce texte constitue une approche de cette lutte àl’époque actuelle. Il met en évidence le fait que les paysans, ou le « mouvement agraire  », ont transcendé les formes d’actions revendicatives et même réactionnaires du passé pour aboutir àdes formes d’action revendicatives ; et en en appelant àla solidarité et en resserrant les liens avec les mouvements sociaux nationaux et internationaux, ils se constituent comme l’un des acteurs sociaux qui contribuent àla construction d’une société différente. La conclusion est que, en dépit de leur présence historique dans la vie nationale, leurs revendications de réforme agraire et d’accès àla terre sont encore un rêve et un espoir inassouvis. Dans la première partie du texte, nous faisons une synthèse des antécédents de la lutte paysanne, dans la deuxième partie, nous présentons son idéologie et ses rêves actuels et, dans la dernière, nous exposons certains obstacles et défis qu’elle doit assumer pour atteindre la satisfaction de ses revendications historiques et se constituer en un acteur social ayant une capacité d’action politique, au-delàde la tutelle de la classe ouvrière.

Evolution des revendications et des répertoires d’action

Les paysans ont changé leurs revendications et leurs formes d’actions, particulièrement au cours du XXe siècle, de la même façon que la Colombie s’est transformée et que les autres mouvements sociaux ont redéfini leur idéologie et leurs formes de lutte. Jusqu’en 1970, alors que dans de nombreux endroits, certaines formes de production telles que le métayage et le fermage avaient disparues, les paysans luttent pour l’accès àla terre par des voies légales ou par l’action directe en envahissant des fermes et des terrains de particuliers [2] ou de l’Etat. Au cours de cette période, on assiste àla plus grande redistribution de terres qui, sans résoudre les besoins structurels, a amélioré dans une certaine mesure la situation économique et sociale des paysans.

Le gouvernement de Lleras Restrepo (1966-1970) a créé des opportunités politiques pour les paysans qui se sont matérialisées par plus de revendications, de mobilisations, d’occupations et d’autres formes d’actions collectives. Cependant, comme le note Tarrow [3], les mouvements sociaux ne font pas que profiter, créer ou élargir les opportunités politiques : ils les créent ou les élargissent également pour leurs opposants et les élites. Les gouvernants et les propriétaires terriens leur répondent àcoups de contre-réformes, de répression ou une combinaison des deux. C’est ce qui semble s’être produit en Colombie au cours des dernières années. L’élan réformiste de la Asociación Nacional de Usuarios Campesinos (ANUC) a été freiné par la promulgation des lois 4ª et 5ª de 1973, dans le “Chicoralazo [4] promu par les partis libéral et conservateur et les corporations, qui, grâce àla politique des crédits, ont évité l’expropriation de la grande propriété latifundiste.

Avec la contre-réforme, la militarisation et la répression de tout acte jugé « non-conforme  » dans les campagnes, le gouvernement Pastrana (1970-1974) [5] a favorisé la division de l’ANUC en deux lignes : l’une àcaractère « officialiste  » qui a suivi les lignes des partis traditionnels, et l’autre, indépendante, qui appuyait les occupations de terre mais qui, en raison des différends nés parmi ses dirigeants, a fini par se diviser [6], rendant ainsi plus difficile la constitution d’une organisation solide qui aurait défini les lignes politiques et d’action de la paysannerie. Selon Touraine [7], la crise interne dans laquelle est entrée l’ANUC àpartir de 1974 était la conséquence de l’action des intellectuels qui ont eu une influence sur son apparente atomisation. D’autres, en revanche, attribuent cet échec àla grande hétérogénéité du mouvement : l’organisation regroupait en effet des ouvriers agricoles sans terre, de riches paysans, de petits propriétaires fonciers, des colons et des indigènes [8].

A la fin des années 70 et au cours des années 80, le contenu des luttes paysannes se diversifie : « Les secteurs les plus pauvres de la population tendent àse mobiliser autour de revendications liées aux conditions de vie et àla prestation de services de base dans les zones rurales  » [9]. Les mobilisations basées sur des revendications matérielles d’infrastructure ou de terre et, d’autres àcaractère social, telles que la formation personnelle, la paix, les droits humains et la défense de la vie refont leur apparition. Le mouvement paysan, avec son répertoire d’action et de revendications, se rapproche des mouvements sociaux traditionnels et oriente donc son action en vue d’obtenir des revendications de classe : salaires, services publics, infrastructure, marchés pour ses produits et accès àla terre. Il se distancie quelque peu des « Nouveaux mouvements sociaux  » (NMS) dans la mesure où, au sein de ces derniers, l’identité, les revendications et les formes d’action apparaissent comme une réaction àla tendance autodestructrice du développement capitaliste, aux problèmes globaux et aux limites du modèle économique et politique des sociétés occidentales [10], dans une critique humaniste ouverte de la culture et du système dominants.

Idéologie et lutte politique aujourd’hui

Pour obtenir satisfaction àleurs revendications, les différents acteurs du mouvement agraire ont été du refus de quitter les haciendas où ils travaillaient durant les premières décennies du XXe siècle, jusqu’àtisser des liens avec ou constituer des groupes armés [11] dans les années 50 et 60 - qui ont ensuite donné naissance aux FARC, àl’ELN et àl’EPL - ; l’invasion et l’occupation de fermes dans les années 70, les grèves civiques, l’occupation de bureaux, les blocages de routes ou l’exode, solution adoptée dans tout le pays dans les années 80, comme moyen pour sauver leurs vies. Les actions collectives permettent de fait aux paysans et aux autres mouvements sociaux d’acquérir une certaine légitimité face au gouvernement et l’opinion publique, au vu de l’impossibilité de dialogue et de négociation avec les autorités de l’Etat, celles-ci répondant le plus souvent par des actions répressives et militaires : « Oui, aujourd’hui, le contexte du mouvement paysan a changé. Nous avons aujourd’hui un mouvement agraire beaucoup plus moderne et en adéquation avec le contexte politique national, [...] défendant également des revendications politiques et économiques et, surtout, des revendications de transformation du pays  » [12].

A l’heure actuelle, même s’il y a des différences entre les organisations paysannes et entre celles-ci et les autres organisations sociales, il n’en existe pas moins une communication fluide qui leur permet d’arriver àdes prises de positions communes et de mener des actions collectives bénéficiant aux différents secteurs. Concernant leurs positions par rapport àl’Etat, elles ont varié selon les conditions politiques du pays, ou même en fonction du gouvernement en place, mais elles ont toujours cherché le moyen d’établir des relations formelles et d’arriver àune concertation. Elles n’y sont cependant pas parvenues car les gouvernements ont toujours été en faveur des propriétaires terriens et d’autres secteurs de l’économie : « Avec les autres secteurs, àl’exception des partis politiques traditionnels, la grande majorité des organisations paysannes entretiennent une certaine proximité, étant donné que les problèmes qui affectent ce secteur sont nombreux et que ce n’est que par l’unité des différentes expressions et des organisations que l’on peut mettre un terme àla politique officielle  » [13]. « Notre relation avec l’Etat consiste àexiger de lui qu’il remplisse ses devoirs vis-à-vis de notre secteur ; nous avons, et nous aurons toujours, des divergences avec l’Etat parce qu’il ne s’occupe par des plaintes que nous avons déposées par voie juridique. C’est pour cela que nous avons recours àl’action directe  » [14].

Actuellement, grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, le mouvement paysan renforce ses relations et établit des agendas communs avec d’autres organisations et mouvements internationaux, pour faire face àla globalisation néolibérale. Avec les relations qu’il noue avec ces organisations, il recherche « une solidarité avec les luttes paysannes afin que soient respectés les droits humains et que soient entendues les dénonciations du déplacement forcé au niveau international  » [15]. En outre, il cherche à« faire face au modèle néolibéral et àlutter pour la réforme agraire et pour la démocratisation de la propriété foncière  ».

« Les organisations FENSUAGRO et ANUC-UR font partie de la Vía Campesina, mouvement présent pratiquement partout dans le monde. [...] Ce mouvement a des membres dans toute l’Amérique latine et a un programme international de défense du droit àla terre, de la réforme agraire, de la souveraineté alimentaire et de défense d’une agriculture et d’une production saines pour les consommateurs et les producteurs, en défense de l’environnement. Certaines autres associations sont également affiliées àdes organisations paysannes internationales comme par exemple l’Acción Campesina Colombiana qui fait partie de la Confederación Latinoamericana de Trabajadores (CLT)  » [16].

La lutte paysanne est aujourd’hui un mouvement international qui, en faisant appel àl’un des éléments constitutifs de l’action collective tel que la solidarité [17], combat le modèle hégémonique de la mondialisation. Il constitue, par conséquent, un des mouvements alternatifs. Les paysans ont tenté de se constituer en organisation unitaire et d’établir des alliances avec d’autres organisations sociales pour arriver àcontrecarrer et résister aux politiques étatiques ou àcelles des organismes internationaux (Organisation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, Banque mondiale) qui portent atteinte àleurs intérêts et àceux de la nation.

Pour ce faire, ils se sont regroupés au sein du Conseil national paysan (Consejo nacional campesino), de la Coordination agraire nationale (Coordinador Agrario Nacional) et du Conseil démocratique paysan (Consejo Democrático Campesino). De nombreuses organisations ont formé des alliances ou font partie de différentes centrales ouvrières et du Comando Nacional Unitario de Paro, avec lesquels ils s’identifient et partagent des projets politiques communs.

L’idéologie du mouvement est orientée vers le changement de modèle économique, la défense de la souveraineté alimentaire, des ressources génétiques et des systèmes de production alternatifs en plus des revendications traditionnelles d’accès àla terre, de réforme agraire intégrale, de services publics et d’infrastructure, entre autres.

« Nous voulons une société où il n’y aurait pas d’exclus et où les richesses seraient partagées par tous puisque qu’elles sont produites par tout le monde. Nous voulons, avant tout et c’est notre consigne, que « la terre revienne àcelui qui la travaille  ». Nous voulons un monde dans lequel nos enfants et nos petits-enfants aient toutes ces choses qui nous font défaut ànous  » [18].

« Si l’on veut parler d’une société nouvelle dans notre pays, il faudrait d’abord parler de transformations structurelles [...] et pas seulement des structures politiques, mais aussi des structures économiques et sociales ; [...] où il pourrait y avoir une vraie démocratie, dans laquelle les paysans et la société en général pourraient participer, avec un pouvoir de décision. Pas uniquement au niveau électoral mais aussi dans la vie et dans le développement du pays [...] nous voulons un modèle alternatif qui nous représente, [...] qui permette que non seulement les paysans, mais aussi toute la société colombienne, puissent avoir une vie digne, où soient établies les bases d’une paix durable et d’une justice sociale  » [19].

« Une société paysanne en paix, où règne la justice sociale, avec une redistribution des facteurs de production en commençant par la terre, où les droits humains seraient pleinement respectés, où l’Etat se préoccuperait en permanence du monde rural au travers de soutiens effectifs en accord avec les besoins réels, où les ressources naturelles seraient utilisées de manière adéquate, où l’autodétermination politique des paysans serait respectée, la libre circulation assurée, les paysans reconnus aux niveaux politique et économique, où les campagnes seraient modernes, dotées d’un système éducatif, de sécurité sociale, d’infrastructures, de prix justes pour les facteurs de production et les produits... En résumé, une société où l’homme serait le centre et où les ressources et la technologie seraient àson service et non pas au service du capital et du modèle économique  » [20].

Pour Héctor Mondragón, un changement ou une société nouvelle ne sont possibles que « si nous avons un nouveau type de régime social qui en finisse avec l’exploitation capitaliste dans le pays, qui brise les chaînes de la dépendance aux multinationales et si nous construisons une société sans exploiteurs ni exploités, dans laquelle prime la propriété commune ou collective des moyens de production  » [21].

Dans le discours des leaders paysans se profile une évolution dans les revendications politiques, idéologiques et dans l’action collective du mouvement paysan qui montre l’actualité de son action politique tournée vers la recherche d’une société différente dans laquelle priment la justice, la justice sociale et la gestion et la défense rationnelles des ressources naturelles et de l’environnement. Le mouvement paysan d’aujourd’hui se différencie nettement du mouvement paysan traditionnel du passé qui revendiquait des biens matériels. La paysannerie, sans abandonner ses revendications historiques, se rapproche des nouveaux mouvements sociaux, lesquels, étant donnée la conscience qu’ils ont acquise des problèmes globaux, luttent pour des idéaux plus universels et moins pour des motivations de groupe.

Obstacles et défis de l’action collective contemporaine

Malgré les évolutions idéologiques et politiques mentionnées par les dirigeants, l’hétérogénéité et la dispersion du mouvement persistent encore et c’est ce qui représente sans doute sa plus grande faiblesse pour la lutte organisée dans un contexte politique adverse. Le mouvement paysan colombien a été et est encore très hétérogène, non seulement en raison de la diversité des acteurs, des types et des formes d’organisation qu’il englobe, mais aussi en raison des stratégies d’action et des revendications qu’il défend : « le mouvement paysan est constitué d’une série d’expressions locales, régionales, nationales. Il est hétérogène au niveau culturel, politique et idéologique de même que dans ses propositions de solutions aux différents problèmes qui affectent les communautés qui le composent  » [22]. Sa principale caractéristique est qu’il «  regroupe la population rurale mais qu’il se différencie des indigènes et des afro-colombiens  » [23].

Héctor Mondragón définit le mouvement paysan comme « un mouvement spécifique différencié dans lequel existe une forme économique propre qui pourrait se caractériser par une rationalité guidée par la subsistance. Le monde paysan se caractérise par une unité domestique et familiale qui produit principalement pour assurer sa survie et sa reproduction en tant qu’unité domestique [...] Pour l’économie paysanne, même si elle a des relations avec le marché (et aujourd’hui presque la quasi-totalité des paysans en ont [...] ne fusse que pour vendre une partie de ses produits ou pour acheter une partie de ses biens de consommation) [...], la stratégie de production est principalement celle de la reproduction de l’unité domestique plus qu’une accumulation de capital  ».

La grande hétérogénéité et la diversité des expressions locales et régionales, la violence, les déplacements et même les assassinats de leurs dirigeants n’ont pas empêché les paysans et leurs différentes organisations de tenter d’unifier leurs critères politiques et d’action. En 2003, la majorité des organisations paysannes regroupées au sein de l’ANUC-UR, de la Coordination nationale des déplacés (Coordinación Nacional de Desplazados), de FANAL, de FENSUAGRO, de FESTRACOL, du Syndicat des Travailleurs de l’INCORA, de la Coordination nationale agraire (Coordinador Nacional Agrario), et d’autres organisations ethniques noires et indigènes, de défense des droits humains, pacifistes, de femmes, d’étudiants et de la communauté internationale ont réussi, pour la première fois dans l’histoire du pays, àorganiser ensemble un évènement, qui les réunissait autour des mêmes intérêts. C’est de làqu’est issu le « Mandat agraire  » [24] dans lequel, en plus de revendiquer leurs droits fondamentaux et la terre, ils incluent les thèmes de la souveraineté alimentaire, des cultures illicites [de coca], du conflit social et armé, du déplacement forcé, de la Zone de Libre-Echange des Amériques (ZLEA) et du plan Colombie [25].

Alors que les organisations paysannes continuent, avec des hauts et des bas évidents, leur lutte pour la démocratisation de la propriété et une réforme agraire structurelle, les universitaires [26] considèrent que, au vu des échecs des lois de réforme agraire (135/61 et 160/94), des transformations qui ont eu lieu dans le pays au cours des deux dernières décennies, et du nouveau modèle économique dominant, cela n’a plus de sens de continuer àparler de réforme agraire. Ils proposent, dans une logique néo-structuraliste, le concept de « réforme rurale  » centrée sur la redistribution des actifs valorisables, avec des systèmes de propriété différenciés, et liée àla reconversion productive des petites et moyennes propriétés. Et, dans la logique néo-institutionnaliste, ils mettent l’accent sur le renforcement des droits àla propriété, sur la réduction des coà»ts des transactions et sur l’intervention de l’Etat làoù le marché ne s’est pas développé. D’autres proposent le renforcement des marchés de facteurs (de production) et la génération et l’universalisation des connaissances technologiques pour résoudre le problème agraire., ils considèrent que le débat sur la réforme agraire est clos, ignorant ainsi les aspirations légitimes du mouvement agraire qui aujourd’hui, en dépit des conditions adverses qu’il traverse, garde bien présent dans son imaginaire collectif, dans ses projets et ses rêves d’avenir, l’accès àla terre et une réforme agraire réelle qui solderait une fois pour toutes la dette historique que les grands propriétaires terriens et les gouvernements lui ont toujours refusée.

Il existe aujourd’hui une initiative gouvernementale visant àmodifier la loi 160/94 en vertu des nouvelles réalités institutionnelles, des nouvelles théories et des nouveaux concepts développés par les universitaires, qui vise àréunir la législation dispersée en une seule norme. Elle tente d’abroger les articles de la loi 160 concernant les « zones paysannes réservées  » [27], ce qui constitue sans doute l’unique aspect intéressant de la loi. Ce projet n’a cependant pas bénéficié de la diffusion et d’un soutien nécessaires, y compris au sein des organisations paysannes. Au contraire, dans le débat sur la « nouvelle ruralité  », on ne parle ni de réforme agraire, ni d’économie paysanne, ni de souveraineté alimentaire. Dans cette logique, àquoi serviraient les « zones réservées paysannes  » ? Ainsi aujourd’hui, le peu qu’a obtenu le monde rural est remis en question et est dans la ligne de mire des réformateurs.

De toute manière, àla requête du gouvernement actuel, la loi 160 a déjàété modifiée par l’intégration dans le Plan de développement (Loi 812/2003) et d’un subside de 100% lors de l’achat de terres. Cependant, dans la pratique, le budget destiné àcette fin est chaque fois plus réduit ce qui fait que cette mesure n’a aucun effet réel. D’autres formes d’accès àla terre ont également été intégrées comme la location avec option d’achat, l’usufruit, le leasing,... Formes qui ont pour but de nier la possibilité d’accéder àla propriété de la terre alors que c’est précisément cela dont les paysans ont besoin et qu’ils continuent àrevendiquer. Pour le moment, le plan du gouvernement actuel se limite àremettre les terres confisquées aux narcotrafiquants. Ce qui ne résout pas le problème des paysans.

« Les organisations paysannes ont, pour leur part, l’objectif d’élaborer un nouveau projet de loi qui, en incluant la réforme agraire, prendrait en compte d’autres aspects pour envisager le problème dans une perspective intégrale. Nous voulons qu’au cours du second semestre cette idée soit plus structurée et plus concrète. Ensuite nous diffuserons le projet, nous l’affinerons et, le cas échéant, nous le défendrons en tant qu’initiative populaire. Les grands axes en sont, en gros, ceux du Mandat agraire  » [28].

Déjàau cours de la législature antérieure (1998-2002), tant les organisations paysannes que le gouvernement avaient présenté chacun des projets de réforme agraire qui n’ont pas abouti parce que se profilaient àcette époque, entre autres, les négociations avec les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). On espérait que, grâce àun accord négocié avec cette guérilla, apparaîtrait une initiative de réforme de la structure agraire du pays puisqu’une bonne part de la lutte des guérillas est basée sur cette revendication historique des paysans. L’autre raison pour laquelle aucun de ces projets n’est passé est qu’il n’existe aucune volonté politique au sein du Congrès pour faire avancer des initiatives visant àréformer la structure agraire puisque de nombreux membres du Parlement sont propriétaires fonciers. Ce fait nous permet de déduire que le lobbying politique en faveur des revendications liées àl’accès àla terre ne constitue pas la forme idéale d’action. L’initiative populaire, ou tout autre mécanisme de participation inclus dans la Constitution, aurait sans doute plus de sens, au travers de formes d’action qui combineraient le lobbying politique, l’action directe et les actions administratives et juridiques.

Dans la longue histoire du mouvement paysan àla recherche d’une solution àla question agraire, aucune des lois de réforme agraire n’est sortie du sein du mouvement mais du gouvernement, et en raison de pressions externes comme cela a été le cas pour la Loi 135. Cette dernière est le produit du mandat de Kennedy (1961-1963) qui, avec l’« Alliance pour le progrès  », a encouragé les gouvernements latino-américains àmettre en Å“uvre des réformes agraires pour étouffer la révolte paysanne qui grondait dans la région àcette époque. Ce fut àpeu près la même chose avec la Loi 160. Sa promulgation a obéi au modèle économique né du Consensus de Washington. C’est ce qui explique que cette loi laisse la distribution de la terre aux mains du marché, le rôle de l’Etat étant de faciliter ce processus. Dans le modèle actuel, la réforme agraire se réduit àun marché de terres assisté, rien de plus.

Mais la lutte du mouvement paysan est encore plus compliquée de par l’influence des thèses des intellectuels dans le débat sur la question agraire. Les faits en disent long. Les politiques publiques s’orientent en bonne partie àpartir des réflexions des universitaires. Leurs élucubrations ne sont pas de simples exercices intellectuels qui circulent dans les universités : ils donnent le ton et orientent et légitiment les politiques publiques. C’est pour cela que le mouvement paysan doit aujourd’hui relever un double défi : préserver son répertoire d’actions traditionnelles et ses revendications historiques et se constituer en tant que courant de pensée alternatif en renforçant les liens qui l’unissent au courant émergeant face àl’école de pensée unique qui légitime et assure la diffusion des politiques des organismes internationaux, qui nourrissent le modèle, légitimé et renforcé dans le pays par les universitaires.

En résumé, durant des années, les paysans ont lutté, souvent de manière violente, pour accéder àla terre, espace vital pour leur subsistance physique, sociale et culturelle. Cependant, l’Etat leur a refusé ce droit, les a discriminés, menacés, délégitimés, stigmatisés et exclus en ignorant le rôle qu’ils jouent dans le développement régional et national. La réforme agraire n’a pas été structurelle mais marginale et s’est dernièrement muée en un marché d’achat et de vente de terres. Les parcelles acquises, souvent de mauvaise qualité, au bout de quelques années, àcause des dettes, du manque de ressources ou de la violence, sont vendues et abandonnées et finissent entre les mains des grands propriétaires terriens. Les paysans, eux, échouent dans les périphéries des villes ou dans les régions de colonisation, nourrissant leur frustration et leur désespoir.

Notes :

[1Dans cet essai, nous adoptons comme catégorie d’analyse le concept de « paysan  » qui inclut les travailleurs journaliers, les travailleurs non rémunérés, les petits et les moyens producteurs ruraux et les formes pré-capitalistes de relation de travail. Dans ce sens, nous devrions parler de « mouvement agraire  ».

[2Entre 1970 et 1972, quelque 1 000 fermes ont été occupées, 645 en 1971, année au cours de laquelle a eu lieu l’une des plus grandes mobilisations qu’ait connue le pays avec la participation de plus de 16 000 familles paysannes dans 21 des 23 départements.

[3Voir Tarrow, Sidney 2004 El poder en movimiento. Los movimientos sociales, la acción
colectiva y la política (Madrid, Editions Alianza) et également son article “Estado y oportunidades : la estructura política de los movimientos sociales”.

[4[NDLR] Le « Chicoralazo  » désigne une réunion qui a eu lieu en 1973 au cours de laquelle les grands propriétaires de la Sociedad de Agricultores de Colombia (SAC) ont décidé d’abroger la loi agraire de 1965 et de la transformer la réforme agraire en un marché de terres.

[5[NDLR] Misael Pastrana Borrero, président de la République colombienne de 1970 à1974, membre du Parti conservateur. A ne pas confondre avec Andres Pastrana, membre du même parti et président du pays de 1998 à2002.

[6La ligne Sincelejo de l’ANUC a fini par se fractionner en 6 groupes : le Comité de Unidad
Campesina, le Sector Consecuente y Clasista, l’ Unidad Campesina Democrática, le SectorIndependiente, le 21 de febrero A et le 21 de febrero B.

[7Touraine, Alain 1989 América Latina. Política y sociedad (Madrid, Editions Espasa-Calpe).

[8Archila Neira, Mauricio 2003 Idas y venidas. Vueltas y revueltas. Protestas sociales en
Colombia 1958-1990 (Bogotá, Editions ICAHN).

[9Voir l’article de León Zamosc “Modernización Agraria y Participación Política Campesina
en América Latina”.

[10Boria Mingella, Artur 2000 “Los campos de la solidaridad al servicio del Tercer Mundo-
Movimientos Sociales” dans Geonotas, Vol. 4, N° 3, juillet-septembre.

[11Voir l’article “Guerrillas Liberales” dans Guzmán Campos, Germán ; Fals Borda, Orlando et Umaña Luna, Eduardo 1988 La Violencia en Colombia (Bogotá) Tome 1.

[12Interview de Eberto Díaz, président de FENSUAGRO. Les interviews ont été réalisées par à ngela Salazar Marín àBogotá en 2003.

[13Interview de Héctor Cárdenas, président du Syndicat des Travailleurs de l’INCORA.

[14Interview de Tomás Herrera, dirigeant national de l’ANUC-UR.

[15Interview de Tomás Herrera et Eberto Díaz.

[16Interview de Héctor Mondragón, assesseur politique de la ONIC et de FENSUAGRO.

[17Melucci, Alberto 1999 Acción Colectiva, Vida Cotidiana y Democracia (México : El
Colegio de México/CES).

[18Interview de Tomás Herrera.

[19Interview de Eberto Díaz.

[20Interview de Héctor Cárdenas.

[21Interview de Héctor Mondragón.

[22Interview de Héctor Cárdenas.

[23Interview de Tomás Herrera.

[24Plate-forme colombienne des Droits humains, démocratie et développement, Bogotá, le 8 avril 2003.

[25[NDLR] Consultez le dossier « plan Colombie / Initiative andine  » sur le RISAL.

[26Suárez, Gonzalo 2004 “Reforma Agraria en Colombia. Una aproximación desde la academia
1986-2002” in Machado, Absalón (coord.) La academia y el sector rural 2 (Bogotá).

[27Sur base de ce qui est établi légalement par la loi 160 de 1994, on a créé les réserves de Cundinamarca (Cabrera), Guaviare, Caquetá et Bolívar. Elles garantissent le caractère inaliénable de la propriété mais sont restreintes par la loi sur les zones de colonisation.

[28Héctor Cárdenas Garzón, président de Sintraincoder, avril 2005 (information personnelle obtenue sur Internet).

Source : Revue de l’Observatorio Social de América Latina (http://osal.clacso.org/), n°16, janvier-avril 2005.

Traduction : Anne Vereecken, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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