Colombie
Palme de la mort : des terres ravag√©es √ feu et √ sang
par Tom Kucharz
Article publiť le 14 avril 2006

La plantation ill√©gale de palmiers √ huile (ou ¬« palme africaine ¬ ») avance dans le nord de la Colombie, dans les r√©gions proches de Dari√©n - r√©gion appel√©e par certains comme ¬« le meilleur coin de l’Am√©rique ¬ » de par la richesse de sa biodiversit√© -, les zones d’Urab√° et du Bajo Atrato, qui comprennent plusieurs communes des d√©partements d’Antioquia et du Choc√≥. Les communaut√©s affect√©es par la monoculture d√©noncent l’invasion de leurs terres, des d√©g√Ęts environnementaux et de graves atteintes aux droits humains tels que des massacres, des assassinats, des disparitions, des tortures et des d√©placements forc√©s. Tout indique que ce sont les forces publiques et leurs escadrons de la mort, les paramilitaires, qui ont ¬« nettoy√© ¬ » ces terres de leurs v√©ritables propri√©taires, et que ce sont eux aujourd’hui qui prot√®gent et garantissent le m√©ga projet agro-industriel des palmiers √ huile.

Le chercheur colombien Alfredo Molano √©crivait il y a quelques ann√©es dans la revue Gaia que ¬« la destruction progressive et irr√©versible de l’environnement et l’exploitation barbare des ressources naturelles est en Colombie un fait li√© √ la violence ¬ » [1]. Cette affirmation est plus que jamais d’actualit√©. Aujourd’hui, avec plus de trois millions de d√©plac√©s internes, 22 000 homicides pour l’ann√©e 2004 et un indice de pauvret√© de 64%, la destruction de l’environnement est intimement li√©e √ la violation syst√©matique des droits humains. Cette situation est particuli√®rement visible dans les campagnes, o√Ļ moins de mille familles accaparent 70% des meilleures terres sous la forme de grandes propri√©t√©s (latifundios) et o√Ļ 1,5 million de familles paysannes n’ont pas de terre pour cultiver de quoi survivre.

Selon une √©tude de la Banque mondiale et de l’Universit√© des Andes (Bogot√°), le pourcentage √©lev√© (60%) des foyers d√©plac√©s dont le principal moyen de subsistance provenait de la terre de leur lieu d’origine, montre que l’usufruit de la terre augmente la probabilit√© d’un d√©placement forc√© du foyer [2]. Selon Francis Deng, le d√©placement forc√© et la spoliation ill√©gale de terres se sont multipli√©s durant les derni√®res d√©cennies, imposant un ¬«  processus qualifi√© de ‚€˜contre-r√©forme agraire’ (...) qui constitue fr√©quemment un moyen d’acqu√©rir des terres au b√©n√©fice des grands propri√©taires, des narcotrafiquants et des entreprises priv√©es qui √©laborent des projets √ grande √©chelle pour l’exploitation des ressources naturelles ¬ » [3].

En Colombie, entre quatre et six millions d’hectares appartenant aux d√©plac√©s se trouvent actuellement aux mains des groupes paramilitaires, qui les ont spoli√©s √ feu et √ sang. Leur action au cours des quinze derni√®res ann√©es a rendu possible l’expropriation des terres adjug√©es aux paysans m√©tisses ou des territoires collectifs attribu√©s aux communaut√©s de descendants des peuples d’origine africaine (obtenus gr√Ęce √ la loi 70 de la Constitution de 1991). En 2003, selon des sources tant officielles que non gouvernementales, la majorit√© des d√©placements forc√©s ont √©t√© caus√©s par les groupes paramilitaires qui interviennent avec l’action, l’omission ou le consentement de la force publique [4], puisque le paramilitarisme est un projet d’Etat. Selon la Banque de donn√©es des droits de l’Homme ¬« Noche y Niebla ¬ » (¬« Nuit et Brouillard ¬ ») du Centre de recherche et d’√©ducation populaire (Centro de Investigaci√≥n y Educaci√≥n Popular - CINEP), les groupes paramilitaires colombiens ont proc√©d√© entre 1988 et 2003 √ un total de 14 476 assassinats, disparitions et cas de tortures [5].

Plusieurs ONG colombiennes comme la Commission colombienne des juristes, l’Association des membres des familles des d√©tenus et des disparus (ASFADDES), le Collectif d’avocats ¬« Jos√© Alvear Restrepo ¬ » ou la Commission Justice et Paix ont d√©nonc√© devant des organismes nationaux et internationaux le fait qu’ ¬« au milieu du processus de d√©mobilisation paramilitaire initi√© en 2002 [6], la contr√īle du territoire vise √ garantir cette appropriation pour la mise en Ň“uvre de projets sp√©cifiques li√©s au d√©veloppement biotechnologique, √ l’agro-industrie du palmier √ huile, du caoutchouc et de l’√©levage ¬ ».

Dans un rapport pr√©sent√© devant la Commission interam√©ricaine des droits de l’Homme de l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA), la Commission Justice et Paix conclut que ¬« parall√®lement au processus de d√©mobilisation des groupes paramilitaires, des m√©canismes d’appropriation de terres et de n√©gation des droits des populations afro-colombiennes se sont d√©velopp√©s sur les territoires collectifs des communaut√©s o√Ļ ils vivaient. ¬ »

¬«  Simultan√©ment, sont apparus des projets de lois qui tendent √ faciliter la l√©galisation des terres usurp√©es par les paramilitaires. On nie de fait la r√©paration int√©grale et la restitution de terres auxquelles ont droit plus de 3 millions de d√©plac√©s ¬ » [7]. Le processus de ¬« n√©gociation ¬ » avec les paramilitaires est en r√©alit√© une l√©galisation des crimes contre l’humanit√© qu’ils ont commis, et une ¬« marche vers l’impunit√© ¬ », affirme l’ONG.

Le palmier √ huile dans le Choc√≥

Entre 1996 et 1997, s’est produit dans le nord du Choc√≥ l’un des plus graves d√©placements de masse auquel les m√©dias ont pu avoir acc√®s, avec pr√®s de 20 000 personnes brutalement d√©poss√©d√©es de leurs terres. Ladite ¬« Operaci√≥n G√©nesis¬ » s’est av√©r√©e √™tre une op√©ration contre la population, une action militaire de l’Etat ouverte et cach√©e contre la population, √ travers des ¬« civils ¬ » arm√©s. L’un des plus importants officiers militaires responsable de la strat√©gie paramilitaire et de cette op√©ration, le g√©n√©ral Rito Alejo Rojas [8], aujourd’hui retrait√©, a √©t√© d√©clar√© ¬« pacificateur d’Uraba et de l’Atrato ¬ » [9] par l’actuel pr√©sident colombien √ lvaro Uribe V√©lez quand ce dernier √©tait gouverneur du d√©partement d’Antioquia. ¬« Nous nous sommes rendu compte, relatent les membres des communaut√©s du Cacarica -√ la fronti√®re avec le Panama - qui ont √©t√© bombard√©es et chass√©es comme des b√™tes au milieu des bois, que la cause de notre d√©placement n’avait rien √ voir avec une quelconque gu√©rilla, mais bien avec des int√©r√™ts √©conomiques ¬ ». Et ils ont raison. La r√©gion vit jusqu’√ aujourd’hui une strat√©gie de guerre pour l’√©conomie : projets d’infrastructures, expansion de l’agro-industrie, exploitation de bois et d’autres ressources naturelles, appropriation des terres et de la biodiversit√©, etc.

L’an dernier, au mois de f√©vrier, le massacre de huit paysans de la Communaut√© de paix de San Jos√© de Apartad√≥ (Choc√≥), dont deux enfants de 2 et 6 ans, a √©t√© rendu public au niveau international. Les t√©moins du crime accusent l’arm√©e et concr√®tement la Brigade XVII - l’unit√© qui a men√© l’¬« Operaci√≥n G√©nesis ¬ »- d’avoir coup√© en morceaux les cadavres de ces familles. Le gouvernement n’a pas laiss√© de doute, depuis le massacre de San Jos√©, sur le fait que les Communaut√©s de paix - il y en a une douzaine dans le pays - seraient liquid√©es par la force, parce qu’ ¬« il ne peut exister d’endroit dans le pays o√Ļ l’arm√©e nationale ne puisse √™tre pr√©sente ¬ ».

Ces Communaut√©s de paix se sont d√©clar√©es ¬« neutres ¬ » dans la guerre et ne collaborent avec aucun acteur arm√©. Mais derri√®re l’expulsion de la communaut√© de San Jos√© ¬« il y a un plan qui pr√©voit la culture de la palme africaine √ grande √©chelle ¬ », √©crit Molano dans un article d’opinion du journal El Espectador. ¬« Les communaut√©s qui sont en ligne de mire apr√®s San Jos√© sont celles des fleuves Cacarica, Salaqui, Jiguamiando et Cubarad√≥. Il existe dans la r√©gion un grand projet de substitution des for√™ts naturelles par des plantations de palmiers, qu’on appelle √ juste titre des d√©serts verts ¬ » [10].

Depuis d√©j√ quelques ann√©es, les d√©nonciations contre l’expansion de la culture de la palme africaine dans la r√©gion du Pacifique colombien se sont multipli√©es. Ces d√©nonciations impliquent l’arm√©e et les groupes paramilitaires, qui font pression sur les communaut√©s pour qu’elles en plantent et fragilise les droits de propri√©t√© collective des communaut√©s indig√®nes et afro-colombiennes.

Une √©tude du dioc√®se de Quibd√≥ et de l’ONG Human Rights Everywhere intitul√©e ¬« La culture de la palme africaine dans le Choc√≥ ¬ » d√©montre l’inconvenance de planter de la palme africaine dans cette zone √ cause de ses impacts n√©gatifs sur l’environnement, en se basant sur des √©tudes sur les cultures de palme conduites dans d’autres endroits similaires. La palme s’est √©tendue dans la r√©gion gr√Ęce √ la protection des paramilitaires et √ leurs menaces de mort, ce qui a mis en p√©ril l’int√©grit√© territoriale, culturelle et physique des communaut√©s indig√®nes et noires qui s’y opposent.

La Cour interam√©ricaine des droits de l’Homme de l’OEA a d√©clar√© elle-m√™me en 2003 que ¬« depuis 2001 l’entreprise URAPALMA S.A. a promu la culture du palmier √ huile de fa√ßon ill√©gale et ¬« avec l’aide de la protection arm√©e (...) de la Brigade XVII de l’arm√©e, et de civils arm√©s ¬ » [11].

Qu’est-ce que le palmier √ huile ?

Le palmier √ huile est l’ol√©agineux qui produit la plus grande quantit√© d’huile par unit√© de surface. Originaire des pays africains, elle a √©t√© export√©e vers d’autres parties du monde. Cela fait d√©j√ longtemps qu’on a cess√© d’utiliser les cultures de palme pour couvrir les besoins traditionnels des petites communaut√©s, elles sont actuellement destin√©es √ la production et √ l’exportation √ grande √©chelle (monoculture industrielle).

L’huile de palme s’utilise en cuisine, dans la production de margarines, entre dans la pr√©paration de produits industriels de boulangerie, p√Ętisseries, confiserie, cr√®mes glac√©es, etc. On l’utilise aussi beaucoup dans la production de cosm√©tiques, de d√©tergents et de savons, ainsi que dans la fabrication de peintures, de bougies, de cirage √ chaussures, d’encre d’imprimerie, dans l’industrie textile et dans celle du cuir. Parmi les utilisations √ venir, on doit encore mentionner les recherches sur la production de combustible (bio diesel). En Colombie, il existe des projets avanc√©s sur l’utilisation du combustible obtenu √ partir d’huile de palme comme substitut au diesel pour les moteurs, selon le quotidien colombien El Tiempo.

Au d√©part, le produit provenait exclusivement des pays africains, en particulier du Nigeria, mais √ partir de 1930 la concurrence des pays asiatiques (la Malaisie) s’est intensifi√©e et en 1966 la production asiatique a d√©pass√© celle de l’Afrique. Selon des chiffres de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2002, la production mondiale de palme √ huile a √©t√© de 131 millions de tonnes, dont on a extrait presque 30 millions de tonnes d’huile, avec comme principaux producteurs la Malaisie (41,5%), l’Indon√©sie (36,5%), le Nigeria (3,8%) et la Tha√Įlande (2,9%) [12]. La plus grande partie de la production est utilis√©e pour la consommation interne, bien que les exportations aient graduellement progress√© depuis la ¬« R√©volution verte ¬ », c’est-√ -dire la conversion de la campagne en ¬« usine d’exportation ¬ ».

Les 15 pays exportateurs d’huile de palme en 2001 ont √©t√© : la Malaisie, l’Indon√©sie, la Hollande, la Papouasie Nouvelle Guin√©e, Singapour, les Emirats Arabes, l’Allemagne, la C√īte d’Ivoire, la Tha√Įlande, le Honduras, la Colombie, le Costa Rica, le Royaume-Uni, l’Italie et la Belgique. Il faut distinguer ici la production de l’huile, propre aux pays au climat tropical, et l’exportation d’huile, √ laquelle participent des entreprises d’autres pays qui ach√®tent l’huile brute et la traitent ensuite, comme la Hollande et l’Allemagne. Il est important de signaler que l’huile de palme repr√©sente 52% du march√© mondial des huiles v√©g√©tales. Les exportations d’huile ont atteint en 2001 une valeur estim√©e √ 7,5 milliards de dollars pour un total de 20,3 millions de tonnes, dont l’Inde, la Chine, le Pakistan, la Hollande et l’Allemagne sont les cinq plus grands importateurs.

Le prix moyen mondial de l’huile de palme oscille entre 250 dollars la tonne m√©trique (en janvier 2001) et 540 dollars (en mai 2004). Cette augmentation est due √ la demande croissante d’huiles v√©g√©tales de la part de pays comme la Chine et l’Inde. Certains m√©dias estiment que les consommateurs chinois utilisent 14 kilos d’huiles et autres mati√®res grasses par an, contre 9 kilos il y a cinq ans [13]. Malgr√© cela les prix ont chut√© consid√©rablement entre 1950 et 2004, passant de 1 800 √ moins de 300 dollars par tonne.

Cons√©quences de la culture du palmier √ huile

Un mod√®le d’entreprise vertical a pr√©valu dans le secteur de la palme, qui int√®gre tous les processus depuis la plantation jusqu’au produit raffin√©, ce qui requiert par ailleurs une grande capacit√© d’investissement [14]. Ce mod√®le a profit√© aux investisseurs et aux entreprises mais pas aux populations. Les in√©galit√©s ont augment√©, les paysans ont √©t√© priv√©s de leurs moyens de subsistance, leur mode de vie a √©t√© d√©structur√© et rendu pr√©caire. Le bien-√™tre n’est pas arriv√©, tout comme les services publics promis ou ¬« l’emploi pour tous ¬ ». Le b√©n√©fice √©conomique et politique √ court terme est devenu la principale incitation √ d√©velopper ces cultures, en parfaite connaissance des effets de cette monoculture sur la population vuln√©rable et l’environnement.

La m√©ga culture de la palme implique la disparition des for√™ts tropicales et de leur riche biodiversit√©. Qu’on prenne pour exemple les gigantesques incendies des for√™ts d’Indon√©sie en 1997, caus√©s par les grandes entreprises de la palme, qui trouvent meilleur march√© de ¬« nettoyer ¬ » la r√©gion par le feu [15] que de r√©aliser une plantation dans des terres d√©j√ destin√©es √ l’agriculture ; une m√©thode similaire √ celle utilis√©e par les entreprises de plantation de soja dans la for√™t amazonienne du Br√©sil. Selon des √©tudes scientifiques, la culture de la palme transforme le territoire en un ¬« d√©sert vert ¬ », parce qu’elle ass√®che les sources d’eau naturelles et les zones humides [16]. Des √©chantillons analys√©s dans des zones de culture de palmiers en Equateur ont r√©v√©l√©, de plus, que l’utilisation de fertilisants et d’insecticides a augment√© la concentration d’√©l√©ments chimiques dans l’eau, au-del√ des limites pour la consommation humaine, l’irrigation, l’√©levage et la vie aquatique, causant des dommages √ la sant√© humaine et √ l’environnement.

L’Institut de recherche sur les ressources biologiques Alexander von Humboldt a affirm√© que ¬« les plantations de palme ne sont pas des for√™ts, mais des √©cosyst√®mes uniformes qui se substituent aux √©cosyst√®mes naturels et √ leur biodiversit√©, ainsi la production d’eau diminue, la structure et la composition des sols se modifient, l’abondance et la composition des esp√®ces de la faune et la flore sont alt√©r√©es et la base de la subsistance de la population native dispara√ģt ¬ » [17].

Face √ l’invasion des entreprises agricoles de la palme, les propri√©taires l√©gitimes de la terre ont tent√© d’opposer une r√©sistance pacifique. Les gouvernements y r√©pondent souvent par la violence, par l’envoi de l’arm√©e ou de groupes paramilitaires qui ont √©t√© √ l’origine de morts, de bless√©s, de menaces, d’arrestations arbitraires ou de disparitions de repr√©sentants paysans, indig√®nes ou autres groupes ethniques. Les entreprises elles-m√™mes sont prot√©g√©es par des gardes arm√©s qui jouent un r√īle similaire, soutenus par l’action ou l’omission de l’Etat.

Pour maintenir des co√ »ts de travail avantageux et augmenter les b√©n√©fices des entreprises, les conditions de travail dans les plantations sont tr√®s dures. Les salaires sont en dessous des minima l√©gaux, il n’y a pas de contrats, les embauches sont temporaires et les travailleurs ne b√©n√©ficient d’aucune assistance m√©dicale, de contribution aux pensions de retraite ni de cong√©s ; la cr√©ation de syndicats n’est pas autoris√©e, et l’on a m√™me plusieurs cas de violence et de harc√®lement sexuel.

Si l’on compare les grands pays cultivateurs de palme, on remarque des caract√©ristiques communes, telles qu’une histoire marqu√©e par des gouvernements dictatoriaux, avec de grandes extensions de terres foresti√®res non prot√©g√©es (parfois de for√™t vierge) qui appartiennent souvent √ des groupes ethniques minoritaires, lesquels ne sont pas en mesure de d√©fendre leurs droits et sont opprim√©s par int√©r√™t politique ; la main d’Ň“uvre est souvent bon march√© et le droit du travail, comme le droit syndical, inexistant. Ce sont des pays o√Ļ le Fonds mon√©taire international et la Banque mondiale ont impos√© des plans d’ajustement structurel stricts, qui impliquent aujourd’hui, par exemple, d’exporter de l’huile de palme pour faire entrer des devises directement destin√©es au paiement de la dette ext√©rieure (√©ternelle et ill√©gitime).

Dans le secteur de la palme, le ¬« blanchiment vert ¬ » ne manque pas non plus. Sur l’initiative du Fonds mondial pour la nature (WWF, sigles en anglais), une ¬« Table ronde sur l’huile de palme durable ¬ » a √©t√© organis√©e en Malaisie en 2003. Les entreprises y ont sign√© de ¬« bonnes intentions ¬ », ce qui a permis √ des entreprises telle que Unilever de gagner en l√©gitimit√©, en posant sur une photo aux c√īt√©s d’une organisation comme le Fonds mondial pour la nature, et en s’engageant - pas l√©galement bien s√ »r - √ ¬« concevoir des plans d’actions afin de promouvoir une production, une commercialisation et une consommation durable ¬ ». Gr√Ęce √ ce label, on vend bien plus et bien mieux.

Un futur fait d’incertitude et de terreur

La monoculture industrielle de palme est une m√©thode tr√®s efficace pour contr√īler le territoire, surtout en cas de pr√©sence de mouvements d’opposition (arm√©s ou civils). Les communaut√©s du Cacari et Jiguamiando, dans le Bajo Atrato, d√©plac√©es il y a huit ans de cela, sont retourn√©es sur les territoires qui leur appartiennent selon la loi. Elles sont un objectif militaire constant pour les propri√©taires d’entreprises agricoles de palme et elles subissent continuellement des menaces de mort, des incursions militaires, des blocus alimentaires de la part de l’arm√©e et parfois m√™me des montages judiciaires du Parquet qui les accuse d’√™tre des ¬« auxiliaires ¬ » de la gu√©rilla.

¬« Le pays doit compter 600 mille hectares de palme africaine ¬ », a proclam√© Uribe. ¬« Notre gouvernement s’est engag√© √ augmenter la production comp√©titive d’huile de palme brute. Nous cherchons √ r√©duire les importations d’huile et √ p√©n√©trer les march√©s ext√©rieurs ¬ » [18]. Selon les estimations, il y avait en 2001, 170 000 hectares de palmiers √ huile, distribu√©s sur 54 municipalit√©s de 12 d√©partements du pays, et l’on pr√©tend en semer 300 ou 400 mille hectares suppl√©mentaires. Un porte-parole des paramilitaires de la zone d’Urab√° en est venu √ affirmer en public : ¬« Nous avons besoin d’une grande r√©volution agraire qui nous engage tous. Nous voulons un d√©veloppement r√©gional bas√© sur de grands projets d’infrastructure, qui rende possible l’√©tablissement de cha√ģnes de production et de commercialisation en profitant des avantages g√©ostrat√©giques de notre pays, tout en g√©n√©rant une v√©ritable r√©volution constructive et d√©mocratique dans nos campagnes, qui puisse int√©grer l’industrie et le grand capital dans le travail associ√© et la petite propri√©t√© rurale ¬ » [19].

Lors du Sommet des pays du Plan Puebla Panam√° [20], qui s’est d√©roul√© √ Tegucigalpa en juin 2005, Uribe a r√©affirm√© l’engagement de la Colombie √ servir de pont d’int√©gration entre l’Am√©rique centrale et l’Am√©rique du Sud. ¬« J’assiste pour la premi√®re fois √ cette r√©union et c’est pour moi l’occasion d’affirmer de nouveau tout l’int√©r√™t de la Colombie √ faire son possible pour (...) servir de pont avec l’Am√©rique du Sud ¬ », a-t-il d√©clar√©. En faisant r√©f√©rence au ¬« grand potentiel √©nerg√©tique ¬ » que la Colombie peut offrir √ l’Am√©rique centrale, il a rappel√© que le pays est entr√© dans la nouvelle √®re des combustibles biologiques pour √©largir les possibilit√©s de ce secteur. ¬« La Colombie commencera √ produire cette ann√©e le premier million de litre quotidien d’alcool carburant, et nous faisons les premiers pas vers une production de biodiesel, √ partir notamment de cette ressource qu’est la palme africaine, qui est devenue une grande culture de substitution √ la drogue ¬ », a-t-il expliqu√© au cours du Sommet [21].

L’Union europ√©enne finance √ travers ses fonds de coop√©ration au d√©veloppement des projets de plantation de palme dont ¬« profitent finalement les paramilitaires ¬ », selon Javier Orozco, le coordinateur du Programme d’attention aux victimes de violations des droits humains en Colombie du gouvernement des Asturies (Espagne) [22]. Le journal El Espectador dit que la filiale colombienne de BBVA (Banco Bilbao Vizcaya Argenteria),Banco Ganadero, a elle aussi ¬« une importante participation dans le financement du secteur ¬ » des entreprises agricoles et agro-industrielles, qui deviendront l’affaire des paramilitaires ¬« d√©mobilis√©s ¬ » selon les plans du gouvernement actuel [23].

Pendant ce temps, la d√©forestation de la for√™t primaire continue sur les territoires collectifs du Cacarica et du Bajo Atrato, accompagn√©e de violations des droits humains, malgr√© un rapport gouvernemental de l’Institut colombien pour le d√©veloppement rural, r√©sultat d’une commission de v√©rification datant d’octobre 2004, qui reconna√ģt que ¬« 95% de la palme plant√©e l’est de mani√®re ill√©gale ¬ » et qui recommande ¬« que l’on arr√™te imm√©diatement la progression de l’ensemencement ¬ » [24]. La Defensor√≠a del Pueblo [25] a de m√™me manifest√© son inqui√©tude au sujet des ¬« grands impacts des travaux d’infrastructures sur l’environnement, la culture et la soci√©t√© ¬ » li√©s √ la culture du palmier √ huile, mais aussi √ propos de l’intervention ¬« dans la for√™t originelle de la jungle humide tropicale du Choc√≥, consid√©r√©e comme l’un des √©cosyst√®mes dot√©s de la plus grande biodiversit√© de la plan√®te ¬ ».

La Defensor√≠a a aussi laiss√© entendre qu’il existait une relation entre les violations des droits humains et la culture de la palme. ¬« En janvier 2003, les communaut√©s d√©plac√©es √ l’int√©rieur de la for√™t ont d√©nonc√© l’incursion de groupes d’autod√©fense [paramilitaires], qui les ont menac√©es par leur pr√©sence constante et leur ont annonc√© que le territoire leur appartenait et qu’ils comptaient y √©tablir des cultures de palmier √ huile ¬ » [26]. Le procureur de la nation a ordonn√© une ¬«  protection effective des territoires rep√©r√©s comme √©tant des exploitations ill√©gales de bois et des cultures extensives de palmier √ huile ¬ ». Cependant, le gouvernement Uribe manque √ toutes ses obligations, m√™me √ celles qui lui ont √©t√© intim√©es r√©cemment lors de la derni√®re audience de la Cour interam√©ricaine des droits de l’Homme [27], pour que les entreprises de culture de palmes mettent un terme √ leurs agissements et pour d√©finir des m√©canismes capables de r√©soudre le probl√®me de fond.

Comme l’explique la Commission Justice et Paix, ¬« ce qu’il y a derri√®re la palme et sa relation avec la contre-r√©forme agraire, qui entre dans une nouvelle phase de son d√©veloppement gr√Ęce au processus de d√©mobilisation para-institutionnelle, c’est une exp√©rimentation qualifi√©e’ d’un laboratoire de guerre, de terreur et d’impunit√© et d’un mod√®le de r√©pression qui peut s’√©tendre √ toute l’Am√©rique Latine ¬ ».

Sources :

— CAVIDA : “Somos tierra de esta tierra. Memorias de una resistencia civil”, Colombia, 2002.
— Comisi√≥n Intereclesial de Justicia y Paz : Informes y documentos (1997 jusqu’en 2005). http://www.justiciaypazcolombia.org/.
— Gobiernu del Princip√°u d’Asturies : “Informe de la delegaci√≥n asturiana de verificaci√≥n de la situaci√≥n de los DDHH en Colombia”. Oviedo, 2005.
— Mingorance, Fidel /Minelli, Flaminia / Le Du H√©l√©ne : “El cultivo de la palma africana en el Choc√≥. Legalidad ambiental, territorial y Derechos Humanos”, Human Rights Everywhere - Dioc√®se de Quibd√≥, Colombia, 2004.
— VVAA : “Desde Colombia pedimos Justicia. Llamado al mundo contra ritos de cr√≠menes e impunidad”. Xix√≥n, 2004.
— World Rainforest Movement : “El fruto amargo de la palma aceitera”, Uruguay, 2001.

Ce texte n’aurait pas exist√© sans les plaintes, les enqu√™tes et le travail de d√©fense des droits de l’Homme de la Commission Justice et Paix de Colombie, ni sans les r√©sistances et la construction d’alternatives de la part des communaut√©s qui subissent la pression de l’implantation du mod√®le du palmier √ huile dans les zones mentionn√©es ici.

Notes :

[1Molano Alfredo, “Colombia : lo ambiental como problema pol√≠tico”. Gaia, mai-juin 1997.

[2¬« De fait, le d√©placement peut g√©n√©rer une “contre-r√©forme agraire” vers une reconcentration de la terre dans de grandes proportions. Des estimations r√©centes sugg√®rent que la terre abandonn√©e par les d√©plac√©s s’√©l√®ve √ 4 millions d’hectares, chiffre qui repr√©sente trois fois la quantit√© de terre redistribu√©e en plus de quatre d√©cennies de r√©forme agraire ¬ ». Selon cette √©tude, la concentration de la terre est un facteur structurel cl√© derri√®re ce ph√©nom√®ne. ¬« La possibilit√© que l’usufruit de la terre augmente la probabilit√© d’un d√©placement s’appuie sur le fait qu’approximativement 60% des foyers affect√©s avait un acc√®s √ la terre ¬ ». In ¬« Colombia : una Pol√≠tica de Tierras en Transici√≥n ¬ », Banque mondiale et Universit√© des Andes, 2004.
http://economia.unidandes.edu.co/ec....

[3Rapport du Représentant du Secrétariat Général sur les Déplacés Internes, document des Nations Unies E/CN.4/2000/83/ad, 11 janvier 2000.

[4Les organisations non gouvernementales montrent que 86% des 3 millions de cas enregistrés entre 1985 et mars 2003 relèvent de la responsabilité des militaires et des paramilitaires, contre 14% pour les guérillas.

[5CINEP “Deuda con la Humanidad. El paramilitarismo de Estado entre 1988 y 2003”. Colombie, 2004.

[6[NDLR] Consultez le dossier ¬« Avec Uribe, l’impunit√© pour les paramilitaires ¬ » sur RISAL.

[7“Territorio y Apropiaci√≥n de Tierras”, Comisi√≥n Intereclesial de Justicia y Paz, novembre 2004.

[8[NDLR] Ce g√©n√©ral √©tait commandant de la brigade 17 en Uraba quand Uribe √©tait gouverneur du d√©partement d’Antioquia. Ils √©taient tr√®s amis tous les deux. Quand ce g√©n√©ral fut mis √ la retraite par le pr√©sident Pastrana et par les pressions de l’ambassade des Etats-Unis, elle-m√™me, Uribe lui offra un grand hommage national. C’est un signe assez clair de sa sympathie pour le paramilitarisme.

[9[NDLR] R√©gion du Nord, frontali√®re avec le Panama, qui poss√®de une c√īte atlantique et une autre pacifique. ¬« Pendant longtemps, cette zone √ la g√©ographie difficile a √©t√© abandonn√©e par Bogota. Dans les ann√©es 1970 apparaissent des mouvements de gu√©rilla. Aucune d√©nonciation de violations des droits humains n’est toutefois connue. On ne parle ni de massacres ni de d√©placements forc√©s. Les choses se g√Ętent apr√®s les n√©gociations nationales entre les FARC et le gouvernement en 1984 qui aboutissent √ la d√©mobilisation de gu√©rilleros et √ la cr√©ation du mouvement politique Union patriotique (UP). En 1987, l’UP remporte massivement les √©lections dans la r√©gion, provoquant une r√©action tr√®s forte de la classe politique traditionnelle... Surtout que l’Uraba poss√®de √©galement une forte industrie banani√®re avec un syndicat puissant et combatif... Parall√®lement, l’Etat colombien commence aussi √ avoir des projets pour la r√©gion. Comme la construction d’un nouveau canal transoc√©anique qui s’appuierait sur les rivi√®res Atrato et Truand√≥ et d’un nouveau port. Des barrages sont aussi envisag√©s, dont deux sont aujourd’hui r√©alit√© - Urra 1 et Urra 2 - apr√®s que les indig√®nes aient √©t√© chass√©s de leurs terres.
¬« Or, au moment m√™me o√Ļ l’on commence √ parler de ces projets appara√ģt le conflit. La zone est militaris√©e, puis surgissent les paramilitaires et les assassinats, les disparitions massives. L’exode d√©bute avec le d√©part des dirigeants des organisations sociales, puis de leurs proches, de leurs voisins et ainsi de suite. Se trouver sur un territoire convoit√© devient une raison de se sentir menac√©. ¬ » Propos de Gloria Mansilla in Le Courrier, mars 2004, www.risal.collectifs.net/article.ph....

[10“¬ŅQu√© hay detr√°s de lo de San Jos√© ?”, El Espectador.

[11Résolution du 6 mars 2003.

[12Données du FAOSTAT, 2004.

[13“Am√©rica Latina saca provecho del auge global en la demanda de aceite de palma”, The Wall Street Journal Americas in Reforma, 26 mai 2004.

[14Certaines entreprises transnationales du secteur alimentaire comme Unilever (Hollande) ont cr√©√© leurs propres entreprises productrices d’huile de palme.

[15Sur 176 compagnies soup√ßonn√©es d’√™tre √ l’origine des incendies de 1997, 133 √©taient des compagnies de plantation de palmier √ huile.

[16Center for Conservation Biology Update : Oil Palm pollination in southern Costa Rica, 2002, vol.14, N¬ļ1.

[17In Bios√≠ntesis, Instituto de Investigaci√≥n de Recursos Biol√≥gicos Alexander von Humboldt, Bolet√≠n No. 21, ao√ »t 2000.

[18Discours de Cartagena de Indias, septembre 2003.

[19Contreras, Orlando : “Palma africana en el Choc√≥ : una nueva plaga para indios y negros”. d√©cembre 2004. www.etniasdecolombia.org.

[20La Colombie, qui participe actuellement au Plan Puebla-Panam√° au titre d’observateur, esp√®re qu’on ratifiera bient√īt son admission en tant que membre actif pour lancer le d√©veloppement des trois projets d’int√©gration en infrastructure qu’elle s’est fix√©e : l’interconnection √©lectrique, l’int√©gration gazifi√®re et la route c√īti√®re avec le Panam√° (Panam√©ricaine).

[21SNE : “Colombia, puente de integraci√≥n entre Centro y Sudam√©rica” (29/06/2005).

[22Pr√©sentation du rapport de la d√©l√©gation asturienne de v√©rification de la situation des droits de l’Homme en Colombie, √ Madrid, le 11 mai 2005.

[23“Arrancaron los proyectos econ√≥micos de los paras”. El Espectador, 15 mars 2005.

[24Ministerio de Agricultura y Desarrollo Rural. Instituto Colombiano de Desarrollo Rural -INCODER : “Los cultivos de palma de aceite en los territorios colectivos de las comunidades negras de los r√≠os Curvarad√≥ y Jiguamiand√≥, en el departamento de Choc√≥”. Bogot√°, 14 mars 2005.

[25[NDLR] Institution de l’Etat charg√©e de surveiller le respect des droits humains et de d√©fendre les citoyens.

[26Defensor√≠a del Pueblo, “Violaci√≥n de derechos humanos por siembra de palma africana en los territorios colectivos de Jiguamiand√≥ y Curvarad√≥”. Bogot√°, 8 avril 2005.

[27Le 14 mars 2005.

Source : revue Pueblos (www.revistapueblos.org/),

Traduction : Amandine Py, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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