Argentine
Mouvements paysans argentins : ¬« Terre, travail et justice ¬ »
par María Soledad Segura
Article publiť le 9 juin 2006

Depuis la derni√®re d√©cennie, dans les provinces du centre et du nord argentin, des organisations paysannes tentent de faire face √ la menace d’expulsion de leurs terres et aux difficult√©s pour continuer √ produire. A l’image des mouvements paysans du reste de l’Am√©rique latine, ils commencent √©galement √ envisager une r√©forme agraire int√©grale et un mod√®le agricole alternatif.

Il y a encore de cela vingt ans, les terres sur lesquelles vivent et travaillent les petits producteurs agricoles d’Argentine - qui produisent pour leur autoconsommation ou pour le march√© local interne - √©taient consid√©r√©es comme marginales. Cependant, avec les changements climatiques de ces derni√®res ann√©es, notamment en ce qui concerne l’augmentation des pluies, ces terres √ faible valeur productive ont √©t√© revaloris√©es. De plus, au cours des ann√©es 90, le gouvernement de Carlos Menem [1] a mis en Ň“uvre une s√©rie de politiques qui ont chang√© le mod√®le agraire √©tabli, et ces terres sont alors devenues attractives. ¬« A partir de 1991, par un d√©cret “de n√©cessit√© et d’urgence“, tous les arrangements institutionnels qui avaient permis, au cours du XXe si√®cle, cette coexistence entre la petite unit√© agraire et la grande exploitation agraire et d’√©levage ont √©t√© modifi√©s ¬ », soutient Norma Giarraca, chercheuse √ l’Universit√© nationale de Buenos Aires dans une interview publi√©e par la revue Desaf√≠os urbanos. Les arrangements qui permettaient cette coexistence √©taient la Junta Nacional de Granos (Comit√© national pour les grains) et la Junta Nacional de Carnes (Comit√© national pour la viande). A partir de la d√©r√©gulation de 1991, les petits producteurs se sont retrouv√©s confront√©s aux grands producteurs et aux grandes entreprises agro-industrielles.

Le modèle de la culture du soja

D’autre part, en 1996, l’Argentine a autoris√© l’exp√©rimentation et la culture massive d’organismes g√©n√©tiquement modifi√©s, ce qui a permis √ des entreprises telles que Cargill ou Monsanto d’√©tendre la production et la commercialisation de semences transg√©niques.
De cette mani√®re, le d√©placement de la fronti√®re agricole a commenc√© et l’agriculture √ grande √©chelle est pass√©e au-del√ de la pampa humide [2].(...) Le soja occupe aujourd’hui 55% des surfaces cultiv√©es et son exportation, ainsi que celle des produits d√©riv√©s, g√©n√®re pr√®s de 30% des devises du pays pour les ventes √ l’√©tranger. A cause de la ¬« fi√®vre du soja ¬ » dans ces champs o√Ļ la valeur de l’hectare ne d√©passait pas 100 pesos, elle peut atteindre d√©sormais jusqu’√ 4 000 pesos. ¬« La fronti√®re agricole s’ouvre et se d√©place vers le nord de la province, non seulement en investissant ill√©galement des montagnes et des for√™ts indig√®nes, mais √©galement en expulsant et en √©crasant des paysans. L’arriv√©e du soja au nord-est de la province a ruin√© les familles paysannes √ cause de l’encerclement des champs, du massacre des animaux, de la fragmentation des communaut√©s, des fumigations et autres ph√©nom√®nes encore inconnus il y a quelques ann√©es. Cela emp√™che le d√©veloppement normal d’un style de vie traditionnel qui se retrouve avec peu d’alternatives de subsistance ¬ », d√©nonce l’Union paysanne du nord-est de C√≥rdoba (Union Campesina del Noreste de C√≥rdoba, Ucan).

L’expansion de ce mod√®le agro-exportateur est en train de d√©truire le patrimoine environnemental et augmente la pauvret√©. L’avanc√©e de la monoculture est pr√©c√©d√©e du d√©boisement des for√™ts indig√®nes. Les cultures transg√©niques impliquent √©galement l’utilisation indiff√©renci√©e d’herbicides, toxiques pour d’autres plantations, pour les animaux et pour les √™tres humains. Les probl√®mes d’approvisionnement en eau dans les zones rurales portent √ la fois sur l’in√©galit√© de la distribution d’eau d’irrigation qui favorise les grands producteurs, sur la pollution et sur le manque d’eau parce que les travaux d’infrastructure pour l’obtenir ne sont pas r√©alis√©s. Cette situation s’aggrave avec l’avanc√©e de la fronti√®re agricole, la concentration des terres (et de l’eau), des d√©boisements et des perforations.
Le boom du soja est source de nouvelles et grandes richesses pour certains, et cause de pauvret√© et de d√©racinement pour beaucoup. Les chefs d’entreprise des secteurs agricoles et de l’√©levage - dans de nombreux cas avec l’aide de policiers, de juges de paix, de procureurs et de fonctionnaires -font irruption dans les champs et font pression sur les paysans pour qu’ils les abandonnent, et montrent parfois des titres obtenus par des adjudications de l√©galit√© douteuse. La majorit√© des petits producteurs agricoles ont un usufruit pr√©caire de la terre : peu sont propri√©taires, certains sont locataires et beaucoup, la grande majorit√© en sont usufruitiers.

Concentration de la terre

Selon le Code civil argentin, celui qui peut prouver l’usufruit public, pacifique et ininterrompu d’une terre pendant plus de vingt ans est consid√©r√© comme propri√©taire. Cependant, ce droit n’est pas √ la port√©e de la majorit√© de la population √ cause des co√ »ts √©lev√©s du jugement d’usucapion [3], des honoraires des avocats et des plans de mesure du terrain. ¬« L’usurpation a toujours √©t√© l’unique fa√ßon d’obtenir un acte, mais cela co√ »te dix mille pesos. C’est pourquoi, depuis que la fronti√®re agricole se d√©place, de tr√®s nombreux chefs d’entreprise expulsent les paysans avec m√™me parfois des contrats d’achat et de vente et d’autres papiers ¬ », signale Rub√©n Santill√°n, de l’Association des petits producteurs du nord de C√≥rdoba (Asociacion de Peque√Īos Productores del Norte Cordob√©s - Apenoc).
Ceux qui r√©sistent √ l’expulsion sont en g√©n√©ral poursuivis en justice pour usurpation. Pablo Toranzo, de l’Union paysanne de Traslatierra (Uni√≥n Campesina de Traslatierra - Ucatras) raconte : ¬« Nous avons plusieurs cas de r√©sistance √ l’expulsion en cours de proc√®s, mais il y a √©galement beaucoup d’expulsions silencieuses qui se produisent depuis longtemps : des gens d’ailleurs se pointent et brandissent des titres et les gens d’ici, qui ne connaissent pas leurs droits finissent par quitter leurs terres sans violence ¬ ».
Beaucoup de paysans, contraints d’abandonner leurs champs, sans plus aucune possibilit√© de produire pour assurer leur subsistance, se font employer comme ouvriers agricoles ou bien √©migrent vers les villes. ¬« A ne pouvoir vivre sans eau ils doivent s’exiler dans les villes et vivre dans des bidonvilles. C’est un cercle vicieux de moins en moins puni ¬ » d√©clare Marcelo Besana, d’Ucatras. Le probl√®me est que non seulement on en finit avec la culture agricole des familles de la zone et on leur enl√®ve leur autonomie, mais en plus le syst√®me de travail rural est extr√™mement injuste. Les grandes entreprises agricoles disposent d’√©quipements technologiques de haut niveau et requi√®rent donc peu de main d’Ň“uvre. De plus, les conditions de travail en milieu rural sont pr√©caires : sans s√©curit√© sociale, sans assurance pour les accidents du travail, sans assurance vie ou de sant√©, alors qu’en contrepartie les journ√©es de travail sont de 10 heures, dans des conditions climatiques difficiles et avec de faibles r√©mun√©rations. Santill√°n assure qu’il existe dans les exploitations agricoles ¬« un syst√®me d’esclavage terrible. Une journ√©e de travail est pay√©e entre 10 et 12 pesos, les journaliers sont emmen√©s √ 6h du matin et ramen√©s √ 20h. Ils ne peuvent pas sortir et il n’y a m√™me pas d’arbre √ l’ombre duquel ils pourraient se mettre √ l’abri ¬ ».

Un nouveau sujet politique

Apr√®s le retour √ la d√©mocratie (1983), et gr√Ęce √ des fonds provenant de pr√™ts d’organismes internationaux de cr√©dits destin√©s √ des programmes pour les secteurs ruraux en Am√©rique latine, les petits producteurs ont commenc√© √ s’organiser. Au cours de la derni√®re d√©cennie, les organisations argentines actuelles se sont consolid√©es face √ l’imposition du mod√®le n√©olib√©ral dans les campagnes. Leur principale revendication est le respect du droit d’usufruit de la terre. Besana r√©sume la situation ainsi : ¬« De la terre et de l’eau pour produire et pouvoir vivre. Ce sont les deux axes de base de la revendication du mouvement paysan de C√≥rdoba car ce sont les bases de la vie paysanne. ‚€˜Gr√Ęce √ la terre nous vivons, nous mangeons, elle a mang√© nos anc√™tres et nous mangera quand nous serons redevenus poussi√®re, pour pouvoir nourrir nos enfants’, a dit un vieux sage de la montagne l√ -bas derri√®re la for√™t. ¬ » Ils recherchent √©galement des alternatives pour garantir la r√©serve d’eau potable. Belen Agnelli, d’Apenoc, raconte : ¬« Dans une zone o√Ļ tu es pr√©par√© culturellement √ √™tre agriculteur, si on t’enl√®ve une ressource aussi importante que l’eau, on t’emp√™che de faire ce que tu as toujours su faire. Dans la zone s√®che o√Ļ il n’y a jamais eu d’irrigation, la situation est diff√©rente, on fait traditionnellement de l’√©levage, on a une autre fa√ßon de produire et donc une autre relation √ l’eau. Mais dans les zones qui ont toujours bas√© leur production sur la double ressource, la terre et l’eau, en leur enlevant l’une des deux on les a pratiquement oblig√©s √ arr√™ter d’√™tre producteurs, √ arr√™ter d’√™tre paysans. ¬ »

Les organisations paysannes pr√©voient que ces conflits augmenteront √ mesure que se r√©duiront les possibilit√©s de subsistance des petits producteurs si le projet de Zone de libre-√©change des Am√©riques (ALCA, sigles en espagnol) [4] s’impose. Ces organisations assurent que cet accord impliquerait une continuit√© et un approfondissement des politiques n√©olib√©rales mises en Ň“uvre en Argentine au cours de la pr√©c√©dente d√©cade. ¬« Pendant les ann√©es 90, l’ALCA √©tait pr√©sente, m√™me s’il lui manquait une l√©gitimation sur papier. La privatisation du secteur agricole et l’entr√©e du soja transg√©nique sans aucune discussion en ont √©t√© les premiers signes. Avec l’ALCA, les zones d√©j√ d√©t√©rior√©es, comme le nord-est de la province, seront enti√®rement d√©truites. Nous croyons que l’ALCA va continuer √ porter atteinte √ la vie, comme cela a √©t√© fait ces derni√®res d√©cades : en usurpant des terres, en produisant des semences transg√©niques, en d√©truisant les for√™ts indig√®nes. De plus, avec l’ALCA, la production d’exportation va se fortifier, et celle destin√©e √ la consommation interne diminuer ¬ », affirme Juan Herrero, de Apenoc.

Face aux cons√©quences du mod√®le agro-exportateur, en plus de leurs revendications et des actions pour am√©liorer les conditions de vie des paysans, les mouvements paysans d’Argentine commencent √ envisager une r√©forme agraire int√©grale et un mod√®le alternatif pour la branche agraire. ¬« Tant qu’il n’y aura pas de politique agraire, ce sera le march√© qui d√©cidera de la voie √ suivre et la tension entre l’avanc√©e des entreprises et la d√©fense paysanne va s’aggraver. L’Etat est le principal coupable, par omission ou pour avoir c√©d√© aux lobbies des grandes corporations ¬ », soutient Besana. ¬« Aujourd’hui l’Etat n’a pas de politiques sociales pour le milieu rural avec lesquelles il pourrait garantir la distribution d’eau, des cr√©dits ou l’aide aux petits producteurs afin qu’ils puissent continuer √ exister, en produisant et en nourrissant leurs familles √ la campagne. On continue avec le m√™me mod√®le : les d√©boisements, la concentration de la terre et l’expulsion des usufruitiers ¬ », dit √ son tour Santill√°n. Et il ajoute : ¬« Tant qu’il n’y aura pas de conscience d’Etat qui prendra en compte les petits producteurs, la lutte continuera. C’est la consigne qu’ont tous les camarades du milieu rural aujourd’hui. ¬ »

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En 1990, face aux tentatives de d√©placer les producteurs de leurs terres, s’est cr√©√© le Mouvement paysan de Santiago del Estero, la province qui a la plus grande population rurale du pays et o√Ļ ce secteur s’est organis√© en premier. A C√≥rdoba, en 1999, a √©t√© cr√©√©e la Apenoc, et deux ans plus tard ont surgi l’Union des paysans de Traslatierra et l’Organisation des paysans unis du nord de C√≥rdoba, la Ucan ainsi que l’Organisation des paysans et artisans de la pampa d’Achala qui forment ensemble le Mouvement paysan de C√≥rdoba. A la Table nationale des producteurs familiaux d’Argentine, participent √©galement le R√©seau Puna de Jujuy, l’Union des travailleurs ruraux sans terre de Mendoza, le Mouvement paysan de Formosa, la F√©d√©ration des associations et des coop√©ratives de producteurs familiaux de Corrientes et le Mouvement agricole des missions, entre autres.

Notes :

[1[NDLR] Carlos Menem, pr√©sident ¬« p√©roniste ¬ » de l’Argentine de 1989 √ 1999. Son gouvernement est associ√© √ la corruption et √ l’imposition de politiques n√©olib√©rales agressives.

[2[NDLR] La pampa est une vaste plaine qui s’√©tend sur une superficie de 650 000 km¬≤. Elle ne pr√©sente pas de relief sensible et les eaux de pluie se concentrent dans de vastes zones d√©prim√©es. Limit√©e au nord par la r√©gion du Chaco, √ l’est par le Rio Parana, au sud par le Rio Colorado et √ l’ouest par les Andes, c’est une zone o√Ļ r√®gne une intense activit√© agricole et d’√©levage. C’est √©galement le pays des Gauchos. Sa partie orientale est nomm√©e Pampa humide et sa partie occidentale Pampa s√®che. Buenos Aires, capitale de l’Argentine, se trouve dans cette r√©gion.

[3[NDLR] Mani√®re d’acqu√©rir par la possession, par l’usage.

[4[NDLR] √ rea de Libre Comercio de las Am√©ricas - ALCA ; Free Trade Area of the Americas - FTAA ; Zone de libre-√©change des Am√©riques - ZLEA.
Consultez le dossier ¬« L’ALCA en panne¬ » sur RISAL.

Source : Brecha (www.brecha.org.uy/) ; Rebelion (www.rebelion.org/), janvier 2006.

Traduction : Elise Vallade, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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