Bolivie
Le gouvernement Morales
par Hervé Do Alto
Article publi le 28 mars 2006

Au lendemain de sa triple investiture, devant les peuples indigènes d’Amérique au temple inca de Tiahuanaco, dans l’enceinte du Congrès où il devint officiellement président de la République bolivienne, puis sur l’historique Plaza San Francisco où il fit allégeance devant les mouvements sociaux, Evo Morales présenta son cabinet gouvernemental le 23 janvier  La Paz.

L’annonce du gouvernement du Mouvement vers le socialisme (MAS) a sans doute déjoué de nombreux pronostics : alors que certains s’attendaient  ce que Morales et García Linera (le vice-président) montrent des signes de modération aux ‰tats-Unis et aux multinationales présentes en Bolivie, c’est finalement un gouvernement  la hauteur des espérances des mouvements populaires qui a été intronisé, au cours d’une cérémonie qui vit de nombreux ministres accepter leur nouvelle fonction le poing levé, en signe de la poursuite de la lutte anti-impérialiste et pour la justice sociale. Un gouvernement qualifié de « radical  » par la presse de droite, de « porteur d’espoir  » par celle de gauche.

A l’évidence, la première caractéristique saillante de ce cabinet est la présence massive de leaders de mouvements sociaux. C’est le cas par exemple du syndicaliste ouvrier Santiago Gálvez, nommé ministre du Travail, du chef de la Fédération des comités de quartiers de El Alto (FEJUVE) [1] Abel Mamani, intronisé ministre des Eaux, ou encore de Walter Villarroel, mineur coopérativiste, aujourd’hui ministre des Mines. Certaines nominations ont même pris  rebours toutes les expectatives : ainsi en est-il de la présence de Casimira Rodríguez, dirigeante du syndicat des femmes de ménage, au ministère de la Justice. Notons enfin que c’est le syndicaliste radical Hugo Salvatierra, ouvertement haï par certains latifundistes [grands propriétaires terriens] de la région de Santa Cruz, qui est  la tête du ministère du Développement rural.

Certaines de ces nominations ont suscité quelques mécontentements, souvent dus aux clivages qui traversent les secteurs sociaux dont les nouveaux ministres sont issus, comme dans le cas de Villarroel qui est contesté par les mineurs d’‰tat. Toutefois, le sentiment qui prédomine est que ce gouvernement est représentatif du monde du travail bolivien. A tel point que même le secrétaire de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) Jaime Solares, en dépit de ses critiques permanentes  l’encontre du MAS, s’est félicité de la présence de Gálvez en son sein.

Les ministères dits « politiques  » ont pour la plupart été confiés  des hommes et des femmes de confiance de Morales : le ministre de la Présidence (Premier ministre) est le sociologue Juan Ramón Quintana, celui des Affaires étrangères, l’indigéniste aymara David Choquehuanca, tandis que l’Intérieur est dirigé par l’ex-sénatrice du MAS Alicia Muñoz, le vice-ministère en charge de la question de la coca étant attribué au cocalero [2] du Chapare Felipe Cáceres. Il en va de même pour le principal portefeuille économique, celui de la planification, dont est en charge le keynésien Carlos Villegas.

Certains ministres suscitent néanmoins quelques interrogations, comme l’entrepreneur de Santa Cruz Salvador Ric, nommé ministre des Services publics, soupçonné de représenter le secteur privé cruceño [3], mais pourtant impliqué dans le MAS depuis plusieurs années. Le ministre de la Défense Walker San Miguel, proposé par un allié électoral du MAS, le Mouvement sans peur (MSM), est en revanche ouvertement mis en cause par de nombreux dirigeants sociaux : sa collaboration au processus de « capitalisation  » (privatisation) mis en oeuvre par l’ex-président Sánchez de Lozada, chassé de Bolivie lors des événements d’octobre 2003, est un fait avéré. S’agit-il d’une simple erreur de casting ? Le profil radical du reste du gouvernement rend cette hypothèse plausible, même si pour le moment, en dépit des critiques, Morales a décidé de le maintenir au sein de son cabinet.

Au-del des noms des ministres, il est intéressant de constater que les premières positions du MAS sur les dossiers « br »lants  » laissent augurer d’une posture sans concession tant  l’égard des ‰tats-Unis que des multinationales. Andrés Soliz Rada, en charge du ministère-clé des hydrocarbures, qui s’opposa longtemps au MAS auquel il reprochait de ne pas défendre une authentique nationalisation du gaz, a annoncé un audit de toutes les compagnies pétrolières présentes en Bolivie. Il est d’ores et déj parvenu  faire reculer l’espagnole Repsol, en la contraignant  admettre que celle-ci avait fraudé en inscrivant  la bourse de New York des réserves de gaz appartenant en fait  l’‰tat bolivien.

Autre pomme de discorde, l’appel d’offre concernant l’exploitation du gisement minier du Mutún : Morales lui-même donna son aval en décembre pour que celle-ci se poursuive, alors même que de nombreux syndicats signalaient que les conditions de partage des royalties ne laisseraient que des miettes  l’‰tat bolivien. Or, le ministre des Mines Villarroel a finalement annoncé sa suspension pour revoir l’actuel Code minier, afin de redonner  l’‰tat la souveraineté sur l’ensemble des gisements miniers, et réviser le partage des profits que ceux-ci génèrent pour le rendre largement plus favorable  la Bolivie.

S’il faudra encore du temps avant de pouvoir formuler les premiers jugements sur l’action menée par le gouvernement du MAS, il ne fait néanmoins aucun doute que ses premiers tâtonnements vont dans le sens de la satisfaction des revendications populaires du fameux « agenda d’octobre  ». Et entretiennent ainsi l’espoir de la construction d’une réelle alternative en Bolivie.

Notes :

[1[NDLR] Consultez le dossier « El Alto, ville rebelle  » sur RISAL.

[2[NDLR] Les cocaleros sont les paysans cultivateurs de coca.

[3[NDLR] Santa Cruz est un département oriental du pays. Un comité « civique  », regroupant les organisations syndicales et patronales (ces dernières y étant majoritaires) de la région, exige plus d’autonomie - et certains l’indépendance - pour contrôler les ressources naturelles concentrées dans cette partie du pays. La vigueur depuis l’an 2000 des mouvements sociaux remet en cause leur mainmise sur ces ressources. Le comité civique est considéré par certains de ses membres comme le « gouvernement moral  » et légitime des Cruceños (habitants de Santa Cruz).

Source : Inprecor (www.inprecor.org), janvier-février 2006.

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