Entretien avec Walden Bello, de Focus on the Global South
Trahison br√©silienne √ l’Organisation mondiale du commerce
par Jo√£o A. Peschanski
Article publiť le 3 avril 2006

Quand le leader des pays en voie de d√©veloppement devient le repr√©sentant du statu quo... Tel a √©t√© le chemin suivi par la diplomatie br√©silienne lors de la 6e r√©union minist√©rielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), √ Hong Kong, entre les 13 et 18 d√©cembre 2005. Selon le sociologue philippin Walden Bello, ¬« Le ministre br√©silien des Affaires √©trang√®res, Celso Amorim, et le ministre indien du Commerce et de l’Industrie, Kamal Nath, ont permis la survie de l’OMC ¬ ». Les gouvernements du Br√©sil et de l’Inde ont utilis√© leur image pour convaincre les nations en voie de d√©veloppement d’accepter un accord au sein de l’organisation. Bello enjoint les mouvements sociaux et les ONG br√©siliennes √ lutter contre l’OMC et √ ¬« emp√™cher l’alignement du Br√©sil sur les int√©r√™ts des grandes puissances ¬ ». Le chercheur a pris part aux mouvements de protestation organis√©s lors du sommet de l’OMC √ Hong Kong o√Ļ il a √©t√© t√©moin de la violence et de l’arbitraire de la police chinoise (des centaines d’activistes [√©trangers surtout] ont √©t√© faits prisonniers).

Quel a √©t√© l’impact du sommet de l’OMC √ Hong Kong ?

Au cours des n√©gociations, les pays en voie de d√©veloppement ont fait des concessions substantielles dans les domaines des services, de l’acc√®s aux march√©s pour les produits non agricoles (AMNA) et de l’agriculture. Les pays d√©velopp√©s sont les grands b√©n√©ficiaires de ces n√©gociations.

Quelles concessions ont √©t√© faites ?

L’objectif des grandes puissances √©tait de cr√©er des m√©canismes afin de maintenir l’OMC en vie et de consolider l’institution en vue de futures n√©gociations. Apr√®s les sommets de Seattle, en 1999, et Canc√ļn, en 2003, un nouvel √©chec aurait signifi√© la fin de l’OMC. Au vu de ces enjeux, les r√©sultats de la rencontre de Hong Kong sont loin d’√™tre modestes, comme l’ont pourtant affirm√©, entre autres, les analystes br√©siliens. L’accord principal, selon lequel l’OMC est apte √ poursuivre le cycle de n√©gociations entam√© √ Doha [1], porte pr√©judice aux pays sous-d√©velopp√©s.

Pour quelles raisons les pays en voie de d√©veloppement ont-ils fait des concessions allant √ l’encontre de leurs int√©r√™ts ?

Les pays d√©velopp√©s ne se sont pas montr√©s pr√™ts √ faire des concessions, surtout en ce qui concerne l’agriculture. Les Etats-Unis et l’Union europ√©enne ne voulaient pas renoncer aux aides agricoles - cette attitude pouvait faire √©chouer la rencontre de Hong Kong. La t√Ęche de ressusciter l’OMC est donc revenue aux pays en voie de d√©veloppement qui devaient pour ce faire accepter de n√©gocier les accords commerciaux. Les Etats-Unis et l’Union europ√©enne ont fait pression pour que les pays en voie de d√©veloppement adoptent cette ligne d’action. Des concessions ont √©t√© faites, principalement en ce qui concerne la privatisation des services et la d√©finition de r√®gles pour l’ANMA.

Les groupes de pays en voie de d√©veloppement, comme le G-20 [2], ont-ils tent√© de freiner les n√©gociations ?

Bien au contraire. Les deux principaux leaders du G-20, le Br√©sil et l’Inde, ont fait pression sur les pays en voie de d√©veloppement pour qu’ils acceptent les termes des n√©gociations. Ils ont us√© de leur influence pour convaincre les autres pays. Le ministre des Affaires √©trang√®res, Celso Amorim, a jou√© un r√īle important dans les n√©gociations. Son nom figure sur les listes de pr√©sence des principales r√©unions ainsi que sur les documents fondamentaux distribu√©s √ Hong Kong. Avec le ministre du Commerce et de l’Industrie de l’Inde, Kamal Nath, il a permis le maintien en vie de l’OMC. D√©cid√©s √ conclure un accord d√®s leur arriv√©e √ Hong Kong, le Br√©sil et l’Inde ont r√©ussi √ mettre les pays en voie de d√©veloppement de leur c√īt√©. Il nous faut encore analyser ce que ces deux pays ont gagn√© gr√Ęce √ cette strat√©gie. Ils n’ont obtenu aucun gain substantiel mais ont √©t√© reconnus par les grandes puissances comme des acteurs d√©cisifs des jeux de pouvoir au sein de l’OMC.

Les leaders politiques br√©siliens et indiens ont marqu√© des points. Mais qu’ont gagn√© les populations de ces pays ?

Peu de chose. On peut m√™me se demander si elles ont gagn√© quelque chose. Dans le cas du Br√©sil, l’agrobusiness est sorti gagnant, mais on ne peut pas dire que cela soit une bonne nouvelle pour la population br√©silienne. En effet, les n√©gociations sur l’ANMA et les services ont des cons√©quences n√©gatives pour le Br√©sil. Si on fait le bilan des gains et des pertes, le Br√©sil est sorti diminu√© des n√©gociations de l’OMC. Mais il a gagn√© en force dans la structure de pouvoir en participant au groupe qui d√©termine l’agenda des n√©gociations de l’OMC : le nouveau Quatuor, qui compte, en plus du Br√©sil, l’Inde, les Etats-Unis et l’Union europ√©enne.

Comment Amorim et Nath ont-ils r√©ussi √ convaincre les pays en voie de d√©veloppement d’accepter des n√©gociations qui leurs portaient pr√©judice ?

Ils ont convaincu les pays moins d√©velopp√©s d’accepter une s√©rie d’accords commerciaux qu’ils ont appel√© ¬« paquet de d√©veloppement ¬ » [3], en affirmant que cela stimulerait la croissance √©conomique. Mais c’est un m√©canisme qui augmente l’endettement des pays pauvres, donc la d√©pendance envers les pays riches. Le Br√©sil et l’Inde ont utilis√© leur prestige : ils ont fait pression pour convaincre les pays en voie de d√©veloppement d’accepter les termes des n√©gociations et pour faire taire les m√©contents comme l’Indon√©sie, l’Afrique du Sud et le Venezuela.

Comme si les gouvernements brésiliens et indiens avaient trahi les pays pauvres qui comptaient sur eux...

Oui, ceci est tr√®s clair. Le Br√©sil et l’Inde ont neutralis√© les voix des m√©contents qui s’√©levaient au cours des n√©gociations, notamment √ propos du ¬« Nama 11 ¬ » [4] qui exigeait des concessions dans le domaine de l’agriculture de la part des pays d√©velopp√©s en contrepartie d’une lib√©ralisation accrue de l’industrie et de la p√™che. En ce qui concerne les services, l’Afrique du Sud et l’Indon√©sie, r√©ticents aux n√©gociations, ont d√ » accepter les accords sous la pression. Le Br√©sil et l’Inde ont trahi les int√©r√™ts du G-20. Ils ont √©galement isol√© Cuba et le Venezuela de mani√®re √ ce que les prises de positions de ces pays - contraires aux concessions d√©s√©quilibr√©es - n’aient pas d’impact.

Quelles sont les prochaines √©tapes des n√©gociations ?

En 2006, il s’agit de consolider l’appareil institutionnel pour permettre la poursuite du cycle de Doha. Il y aura des pressions pour que les pays en voie de d√©veloppement fassent de nouvelles concessions. La rencontre de Hong Kong va provoquer des r√©alignements aussi bien dans les relations de pouvoir au sein de l’OMC que dans la politique internationale. Comme le Br√©sil et l’Inde ont d√©cid√© de devenir des tenants du statu quo, d’autres pays vont prendre la t√™te du groupe des pays sous-d√©velopp√©s.

Quel sera le r√īle du nouveau Quatuor dans cette conjoncture ?

Il d√©terminera l’agenda des n√©gociations et fera pression pour que celui-ci soit accept√©. Il exposera les limites de la politique commerciale internationale.

Cette nouvelle donne, √ l’OMC et en politique internationale, a-t-elle des cons√©quences sur la strat√©gie des mouvements sociaux ?

Les mouvements sociaux, particuli√®rement en Inde et au Br√©sil, doivent perfectionner leurs techniques d’opposition √ l’OMC. Ils doivent √©valuer la ligne de conduite de leurs repr√©sentants politiques au sein de l’organisation. Les mouvements sociaux br√©siliens ont accord√© beaucoup d’attention √ la lutte contre la Zone de libre-√©change des Am√©riques (ALCA, sigles en espagnol) [5] mais peu d’attention aux n√©gociations de l’OMC. Avec pour r√©sultat, la ligne d’action adopt√©e par Amorim √ Hong Kong. Le gouvernement br√©silien aurait agi d’une mani√®re diff√©rente, plus d√©fensive, s’il avait √©t√© sous la pression des mouvements sociaux et des ONG. Plus que jamais, la soci√©t√© br√©silienne doit se pr√©parer pour r√©sister aux n√©gociations de l’OMC : elle est la seule √ pouvoir emp√™cher l’alignement du Br√©sil sur les int√©r√™ts des grandes puissances.

Notes :

[1[NDLR] Ce que l’on appelle commun√©ment l’Agenda de d√©veloppement de Doha est l’accord adopt√© lors de la 4e Conf√©rence minist√©rielle de l’OMC qui s’est tenue √ Doha, au Quatar, en 2001. Cet ¬« agenda ¬ » indique la marche √ suivre pour r√©aliser une plus grande lib√©ralisation des √©changes des biens et des services dans l’ensemble des pays membres de l’OMC.
Sur la Conf√©rence de Doha, voir : http://www.urfig.org/nouv-doha-qata....

[2[NDLR] ¬« En juin 2003, √ l’initiative du Br√©sil, l’Inde et l’Afrique du Sud s’unissent pour d√©fendre conjointement leurs int√©r√™ts et, √ cette fin, les trois concluent une nouvelle alliance strat√©gique qui formera le G-3. Ces puissances revendiquent une plus grande place pour les pays du Sud dans les organisations multilat√©rales et, surtout, dans leurs organes de d√©cision. Or, au lendemain d’une de leurs premi√®res sorties publiques, quelques jours avant la Conf√©rence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) √ Canc√ļn, le G-3 conduit √ la formation d’une seconde coalition de pays du Sud, √©galement m√©contents de la tournure des n√©gociations du cycle de Doha, le G-20. La suite est connue. Les n√©gociations commerciales √©chouent en raison d’un d√©saccord majeur concernant les subventions agricoles, et plus pr√©cis√©ment, √ propos du soutien apport√© par les pays du Nord, comme les √‰tats-Unis, √ l’exportation du coton. Contrairement au pr√©c√©dent √©chec essuy√© √ Seattle en 1999, celui de Canc√ļn marque l’entr√©e d’un noyau de puissances du Sud sur la sc√®ne internationale et met en √©vidence le r√īle de chef de file du Br√©sil. ¬ »
Extrait de Marie-Pierre Paquin-Boutin, La nouvelle strat√©gie commerciale des puissances du Sud : le G-3, le G-20 et le cas du Br√©sil, RISAL, 18 mars 2005.

[3[NDLR] Le ¬« paquet de d√©veloppement ¬ » n’inclut que des promesses creuses en mati√®re d’aide au commerce (celles-ci incluant tr√®s peu de nouveaux budgets), et une disposition revue √ la baisse sur l’acc√®s sans quota ni droit de douane qui permet aux pays riches d’exclure certains produits vitaux pour les conditions d’existence de millions de pauvres.

[4[NDLR] L’AMNA a entra√ģn√© la cr√©ation, dans le contexte de la r√©union minist√©rielle, d’un nouveau groupe appel√© le ‚€˜Core Group’, qui comprend neuf pays, sous l’√©gide de l’Inde et de l’Afrique, avec l’Argentine, le Br√©sil, l’Egypte, l’Indon√©sie, les Philippines, la Namibie et le Venezuela.

[5[NDLR] √ rea de Libre Comercio de las Am√©ricas - ALCA ; Free Trade Area of the Americas - FTAA ; Zone de libre-√©change des Am√©riques - ZLEA.
Consultez nos articles sur la ¬« Zone de libre-√©change des Am√©riques et les trait√©s de libre-√©change ¬ ».

Source : Brasil de Fato (www.brasildefato.com.br/v01/agencia...), semaine du 17 au 22 janvier 2006.

Traduction : Anais Fl√©chet pour Autres Br√©sils (www.autresbresils.net/). Traduction revue par l’√©quipe de RISAL.

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