Porto Rico : r√©sistance contre le militarisme
par Iv√°n J. Broida Font√°nez
Article publiť le 19 avril 2006

√€ Porto Rico, l’ann√©e 2005 a √©t√© marqu√©e par la hausse du prix de la plupart des services publics et la faible r√©action que ces augmentations ont suscit√©e au sein des syndicats et des mouvements sociaux. Parmi les services publics touch√©s, citons les services de l’eau, les transports en commun, les p√©ages, le lait, le caf√© et l’inscription √ l’universit√© de Porto Rico (UPR). √€ cela, il faut ajouter la proposition du gouvernement, qui a fait long feu, visant √ faire passer la semaine de travail des fonctionnaires √ quatre jours et donc √ baisser leur salaire de 20 %. Enfin, on a enregistr√© une intensification de la r√©pression exerc√©e par les agences f√©d√©rales des Etats-Unis √ Porto Rico.

Hausse du prix des services publics

La premi√®re hausse annonc√©e a √©t√© celle de l’inscription √ l’UPR. Invoquant un d√©ficit budg√©taire, la direction de l’universit√© a d√©cid√© fin mars 2005, de mani√®re unilat√©rale et sans consulter personne, d’augmenter les frais d’inscription ainsi que le prix de tous les services administratifs de 33 %. L’annonce en a √©t√© faite peu de temps avant la fin du semestre, de mani√®re √ tenter d’√©viter une gr√®ve estudiantine de grande ampleur, car, historiquement, la hausse des frais d’inscription a toujours √©t√© la plus grande cause de conflit entre les √©tudiants et l’administration universitaire.

Les √©tudiants ont r√©agi imm√©diatement. Sur les onze campus que compte l’universit√©, cinq se sont mis en gr√®ve illimit√©e alors que les autres ont men√© des gr√®ves limit√©es. La gr√®ve d√©cid√©e sur le campus Rio Piedras, la premi√®re de la liste, a dur√© 26 jours et a √©t√© la plus longue depuis 1982.

Cette gr√®ve estudiantine n’a toutefois pas emp√™ch√© la hausse, ni r√©ussi √ obtenir l’appui de la population en g√©n√©ral. Mis √ part celui de quelques syndicats, les √©tudiants de l’universit√© n’ont pratiquement re√ßu aucun soutien. Selon certaines analyses, la hausse et la r√©action de la population qui s’en est suivie ont servi de barom√®tre pour imposer les hausses de prix relatives aux autres services publics.

Une fois la gr√®ve termin√©e, le rectorat de l’UPR √ Rio Piedras a d√©cr√©t√©, au moyen du R√®glement 90 √©tabli par la direction, l’interdiction totale de fermer les portes de l’√©tablissement durant un conflit universitaire. Le rectorat a √©galement cr√©√© une agence de s√©curit√© dans le but pr√©tendu de ¬« veiller au bien-√™tre des √©tudiants ¬ » selon la rectrice Gladys Escalona de Motta. Cependant, bon nombre d’√©tudiants consid√®rent qu’il s’agit d’une forme suppl√©mentaire de r√©pression et d’une reprise de la politique d’intimidation des ann√©es 1960 et 1970.

La r√©action suscit√©e par les hausses du prix des autres services publics a √©t√© beaucoup plus mod√©r√©e et d√©sorganis√©e. Certains dirigeants ont appel√© √ la gr√®ve g√©n√©rale, mais les syndicats et les militants n’ont pas trouv√© le terreau qui aurait permis √ leur proposition de prendre.

Les chauffeurs et les propri√©taires de camions ont √©t√© les seuls √ parvenir √ articuler une protestation offensive exigeant du gouvernement de Porto Rico la r√©duction des droits de douanes en raison de l’augmentation alarmante des prix du p√©trole. En juillet 2005, ils ont instaur√© une assembl√©e permanente et emp√™ch√© les produits et les biens de sortir du port de San Juan. Cela a entra√ģn√© le rationnement des carburants et men√© l’√©conomie au bord de l’effondrement, si bien que le gouvernement a √©t√© forc√© de d√©clarer un moratoire sur l’augmentation des tarifs.

En 2006, le gouvernement portoricain envisage d’entreprendre une r√©forme fiscale qui instaurerait l’imposition d’une taxe sur les ventes de 7%, c’est-√ -dire une taxe bien plus √©lev√©e que dans la plupart des √©tats des Etats-Unis [1].
Cette taxe viendrait s’ajouter aux autres augmentations d√©j√ impos√©es aux Portoricains, qui affectent de plus en plus les travailleurs. La proposition de r√©duire la semaine de travail des fonctionnaires √ quatre jours et donc de baisser leur salaire de 20 %, qui devait entrer en vigueur en janvier 2006, n’a pu √™tre mise en Ň“uvre en raison de la forte opposition de l’opinion publique.

La guerre en Irak

Depuis le d√©but de la guerre en Irak, 49 soldats portoricains sont morts sur le champ de bataille. Historiquement, le nombre de soldats portoricains tu√©s au combat a proportionnellement toujours √©t√© sup√©rieur √ celui des soldats des autres √©tats. Ainsi, en raison de la situation coloniale de l’√ģle, les Portoricains servent dans l’arm√©e des Etats-Unis.

La Legislatura (l’organe l√©gislatif) de Porto Rico s’est pench√©e sur un projet de r√©solution demandant le retrait des soldats portoricains qui combattent en Irak. Bien que la r√©solution n’ait pas √©t√© adopt√©e, cette d√©marche a √©t√© per√ßue comme un progr√®s par les organisations pacifistes oppos√©es √ la guerre. En effet, lors de la guerre du Vietnam, la Legislatura de Porto Rico avait √©t√© le seul corps l√©gislatif des Etats-Unis √ adopter une r√©solution appuyant la guerre et l’envoi de soldats.

Les protestations contre la guerre se sont fait entendre constamment gr√Ęce √ des groupes comme Madres Contra la Guerra (M√®res contre la guerre), qui organise mensuellement des piquets de gr√®ve devant les bureaux de recrutement de l’arm√©e, et Coalici√≥n Ciudadana Contra el Militarismo (Coalition citoyenne contre le militarisme), qui m√®ne en outre une campagne sur ce th√®me dans les √©coles publiques. De plus, le tout r√©cent groupe Pueblo Contra la Guerra (Peuple contre la guerre), regroupant un grand nombre d’organisations, pr√©pare une manifestation pour comm√©morer le troisi√®me anniversaire de d√©claration de la guerre [2] et entend continuer de faire pression sur les m√©dias et d’exiger le retour des soldats et la fin de la guerre contre l’Irak et l’Afghanistan.

L’assassinat de Filiberto Ojeda Rios

Le 23 septembre 2005, malgr√© les querelles intestines des ind√©pendantistes, a eu lieu la comm√©moration du Cri de Lares qui, en 1868, a marqu√© le d√©but de la r√©volution portoricaine contre l’Empire espagnol. Le m√™me jour, le FBI (Federal Bureau of Investigation) a encercl√© la maison de Filiberto Ojeda Rios, chef de l’Arm√©e populaire Boricua-Los Macheteros [3]. Durant cette journ√©e, la couverture m√©diatique, notamment √ la radio, a √©t√© tr√®s confuse, √©tant donn√© que le FBI n’a voulu faire aucune d√©claration sur l’op√©ration et qu’il a emp√™ch√© la presse de p√©n√©trer √ l’int√©rieur du p√©rim√®tre qu’il avait d√©limit√© en collaboration avec la police de Porto Rico.

De multiples appels ont √©t√© lanc√©s, y compris par les journalistes, pour que Ojeda Rios ne soit pas assassin√©. Le 23 septembre, vers midi, la presse a commenc√© √ rapporter l’assassinat du dirigeant clandestin. Ce n’est que quelques jours apr√®s l’op√©ration que l’on a appris qu’Ojeda Rios avait √©t√© bless√© par balle et que le FBI l’avait laiss√© pendant des heures se vider de son sang.

C’est la presse qui a mis le gouvernement portoricain au courant de l’op√©ration. Le gouverneur Anibal Acevedo Vila a gard√© le silence et le chef de la police, Pedro Toledo, s’est content√© de faire savoir qu’il avait √©t√© contact√© par le FBI et que ce dernier lui avait demand√© de surveiller le p√©rim√®tre de l’op√©ration sans lui donner de plus amples explications. Le ministre de la Justice, Roberto Sanchez Ramos, a indiqu√© qu’une enqu√™te serait ouverte, mais elle est toujours en cours et l’on ignore √ ce jour o√Ļ elle en est.

La r√©action de la population a √©t√© imm√©diate : dans la nuit du 23 septembre, un groupe de jeunes a pris l’avenue Roosevelt, une des principales art√®res de la r√©gion m√©tropolitaine [de San Juan, la capitale], pour d√©noncer l’op√©ration. Des milliers de personnes se sont rassembl√©es devant la Cour f√©d√©rale des Etats-Unis √ Porto Rico pour protester contre l’assassinat d’Ojeda Rios. Il y a √©galement eu des marches de protestation spontan√©es dans la partie ouest de l’√ģle, o√Ļ s’est d√©roul√©e l’op√©ration. Le 25 septembre, √ la suite d’une manifestation de milliers d’√©tudiants condamnant l’assassinat, l’universit√© de Porto Rico a √©t√© ferm√©e pour permettre √ tous ceux qui le d√©siraient d’assister aux fun√©railles du leader ind√©pendantiste.

La d√©pouille de Filiberto Ojeda Rios a √©t√© expos√©e, le 25 septembre, dans l’Ateneo portoricain o√Ļ des milliers de personnes sont venues lui rendre un dernier hommage. Le 26, son corps a √©t√© transport√© dans les locaux de l’Ordre des avocats de Porto Rico en attendant d’√™tre inhum√© le 27 √ Naguabo, le village o√Ļ Ojeda Rios est n√© et o√Ļ il a grandi. Des milliers de personnes, y compris les √©tudiants des √©coles publiques, lui ont dit adieu avec des fleurs et des pancartes depuis l’autoroute. Le trajet de San Juan √ Naguabo, qui habituellement dure une heure, a dur√© quatre heures et demie. Certains ont estim√© que, jamais dans l’histoire du pays, des obs√®ques avaient attir√© un si grand nombre de personnes.

La Coordinadora Nacional Rompiendo el Per√≠metro (Coordination nationale Briser le p√©rim√®tre), n√©e √ la suite de l’assassinat, a organis√© des journ√©es d’action pour d√©noncer l’assassinat et les interventions f√©d√©rales √ Porto Rico. Cette coordination r√©alise des activit√©s comm√©moratives tous les 23 du mois. Dans diverses villes des Etats-Unis, les communaut√©s portoricaines ont √©galement organis√© des activit√©s en signe de protestation.

La communaut√© internationale a, elle aussi, exprim√© sa solidarit√© et notamment l’Assembl√©e nationale du Venezuela, qui a adopt√© et fait parvenir √ la veuve de Filiberto Ojeda Rios une r√©solution faisant l’√©loge du leader ind√©pendantiste.

La répression du FBI

Le 24 septembre 2005, le Movimiento Independentista Nacional Hostosiano (MINH -Mouvement ind√©pendantiste national hostosien [4]) a d√©clar√© qu’il avait √©t√© inform√© que le FBI avait lanc√© pr√®s de 125 mandats d’arr√™t contre d’autres dirigeants ind√©pendantistes dans le cadre de la strat√©gie de d√©mant√®lement des r√©seaux ind√©pendantistes apr√®s la mort de Filiberto Ojeda Rios.

Le 10 f√©vrier 2006, le FBI a perquisitionn√© la maison de cinq ind√©pendantistes et un centre communautaire sous pr√©texte de ¬« pr√©venir une √©ventuelle attaque terroriste de l’Arm√©e populaire Boricua dans l’√ģle, visant des int√©r√™ts priv√©s et le public en g√©n√©ral ¬ ». Ces perquisitions ont √©t√© conduites en vertu du Patriot Act √©tats-unien qui donne carte blanche √ des services de renseignements, comme le FBI, pour r√©aliser des op√©rations de ce type sans consulter le gouvernement local.

Tout comme pour l’op√©ration du 23 septembre, le gouvernement de Porto Rico n’avait pas √©t√© mis au courant de ce qui allait se passer et, selon le chef de la police, ses services ont re√ßu du FBI un ¬« appel t√©l√©phonique de politesse ¬ » apr√®s le d√©but des perquisitions. Bien qu’il n’y ait pas eu d’arrestations des activistes mentionn√©s dans les mandats d’arr√™t, le FBI s’est empar√© de documents et d’ordinateurs.

Cette op√©ration de grande envergure s’est d√©roul√©e dans les villes de Mayaguez, San German, Rio Piedras et Trujillo Alto. √€ Rio Piedras, le FBI s’est livr√© √ une violente r√©pression contre la presse, qui s’est fait asperger de gaz lacrymog√®ne pendant qu’elle couvrait la perquisition de la maison de la leader ind√©pendantiste Liliana Laboy. Deux associations de journalistes ont condamn√© la r√©pression qui s’est abattue sur la presse dans l’exercice de ses fonctions.

Le Movimiento Socialista de Trabajadores (MST - Mouvement socialiste des travailleurs) a imm√©diatement appel√© √ manifester devant la Cour f√©d√©rale des Etats-Unis dans la nuit du 10 f√©vrier, et des centaines de personnes ont r√©pondu √ l’appel.

Durant les ann√©es 1960 et 1970, la police de Porto Rico et le FBI avaient, dans le cadre du programme COINTELPRO √©labor√© par le gouvernement des Etats-Unis [5], pers√©cut√© plus de 100 000 sympathisants portoricains de la cause ind√©pendantiste dans l’√ģle.

Les mouvements sociaux face √ la situation actuelle

Une manifestation de grande ampleur pour d√©noncer les guerres en Irak et en Afghanistan est en cours de pr√©paration. Le groupe M√®res contre la guerre a appel√© √ manifester le 18 mars et le groupe Peuple contre la guerre, le 19 mars. Ces manifestations s’inscriront dans le cadre de la Journ√©e mondiale contre la guerre d√©cid√©e par les mouvements sociaux lors du 6e Forum social mondial qui s’est tenu √ Caracas, au Venezuela.

Enfin, le 1er Forum social de Porto Rico (FSPR) se d√©roulera du 26 au 28 mai 2006, √ Rio Piedras. Ce Forum offrira aux organisations et aux mouvements sociaux un espace qui leur permettra de se rencontrer et de d√©battre sur les √©v√©nements actuels. Un des objectifs du FSPR sera de faciliter, dans le cadre de la lutte men√©e par chacun d’entre eux, la cr√©ation d’alliances et de r√©seaux entre les mouvements sociaux, et de leur permettre de d√©couvrir les convergences de vues qui passent habituellement inaper√ßues.

Notes :

[1[NDLR] Rappelons que Porto Rico a le statut d’ ¬« √‰tat libre associ√© aux Etats-Unis ¬ ».

[2[NDLR] Cet article a été écrit et publié avant le week-end de mobilisation mondiale contre la guerre les 18 et 19 mars 2006.

[3[NDLR] Ojeda R√≠os √©tait recherch√© par le FBI pour l’attaque √ main arm√©e du d√©p√īt de la banque Wells Fargo, √ West Hartford, dans le Connecticut, ainsi que pour s’√™tre enfui alors qu’il √©tait libre sous caution en septembre 1990.

[4[NDLR] ¬« Hostosien ¬ », de Eugenio Mar√≠a de Hostos y Bonilla (1839-1903), √©crivain portoricain qui a consacr√© sa vie √ la lutte pour l’√©mancipation de son pays et l’unit√© des Antilles.

[5[NDLR] Cointelpro, Counter Intelligence Program, cr√©√© en 1956 par Edgar Hoover (directeur du FBI de 1924 √ 1972) pour surveiller notamment les activit√©s des membres et sympathisants du Parti communiste am√©ricain.

Source : revue Am√©rica Latina en Movimiento (www.alainet.org/), n¬°404-405, f√©vrier 2006.

Traduction : Arnaud Br√©art, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/sommaire.php3).

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