Entretien avec Ollanta Humala
√‰lections au P√©rou : un nouvel espoir ?
par Hervé Do Alto
Article publiť le 2 juin 2006

Le premier tour des √©lections g√©n√©rales p√©ruviennes, dimanche 9 avril, a d√©livr√© son verdict : malgr√© une campagne √©lectorale tr√®s agressive √ son √©gard, le candidat nationaliste, Ollanta Humala, s’est impos√© avec plus de 30 % des voix. (...)

Malgr√© des sondages qui lui attribuaient un score plus important, ce r√©sultat est un v√©ritable succ√®s pour Humala, que les √‰tats-Unis per√ßoivent comme un potentiel ¬« second Chavez ¬ », et que la bourgeoisie p√©ruvienne craint de voir acc√©der √ la fonction pr√©sidentielle. Ainsi, la veille de l’√©lection, Alejandro Toledo, pr√©sident en exercice, s’adressa aux P√©ruviens par le biais d’un ¬« message √ la nation ¬ » t√©l√©vis√©, au cours duquel il d√©clara qu’il fallait que le peuple ¬« r√©fl√©chisse ¬ », et ne vote pas ¬« pour une candidature qui repr√©sente l’instabilit√© et l’autoritarisme ¬ ». En somme, une attaque directe √ l’encontre de Humala.

Le jour m√™me de l’√©lection fut marqu√© par un √©v√©nement inattendu : au moment de voter dans une universit√© priv√©e situ√©e dans un quartier bourgeois de Lima, Humala a d√ » faire face √ un demi millier de militants de droite criant ¬« Asesino ! ¬ » (¬« Assassin ! ¬ »). Une fois dans le bureau de vote, il se vit litt√©ralement bloqu√© durant plus d’une heure : une sc√®ne pour le moins surr√©aliste, qui n’a √©t√© possible que gr√Ęce √ la passivit√© de forces de police.

L’incident, loin d’√™tre anecdotique, souligne toute l’ambigu√Įt√© du personnage qui, aujourd’hui, f√©d√®re les aspirations de la majorit√© des couches populaires. Accus√©, tout au long de la campagne, de violation des droits humains, Humala est suspect√© d’avoir particip√©, en tant que militaire, √ des actes de torture, en 1992, alors que l’ancien pr√©sident, Alberto Fujimori, menait sa ¬« guerre contre la subversion ¬ » √ l’encontre d’un Sentier lumineux - la gu√©rilla mao√Įste d’Abima√« l Guzman, n√©e quelques ann√©es plus t√īt - particuli√®rement actif au sein de la paysannerie p√©ruvienne. Des accusations que, paradoxalement, l’√‰tat ne peut prouver, sous peine de discr√©diter l’ensemble de l’arm√©e elle-m√™me. Il est √©galement soup√ßonn√© d’avoir tiss√© des liens avec la ¬« mafia militaire ¬ » de Vladimir Montesinos, l’ancien chef de l’arm√©e sous Fujimori, liens qui n’auraient √©t√© rompus qu’apr√®s sa r√©bellion contre ce dernier, √ Tacna, dans le sud du P√©rou, aux c√īt√©s de son fr√®re, Antauro, en 2000.

Dans un cadre √©lectoral polaris√© √ l’extr√™me, le succ√®s de Humala s’explique en partie par l’√©tat d’errance d’une gauche dont une partie s’est fourvoy√©e dans le ¬« fujimorisme ¬ », et qui est aujourd’hui totalement absente du panorama politique. Militaire de carri√®re ayant initialement √©pous√© ¬« l’ethnocac√©risme ¬ », une id√©ologie nationaliste teint√©e de racisme √©labor√©e par son p√®re Isaac, et dont se revendique toujours son fr√®re actuellement emprisonn√© apr√®s une nouvelle r√©bellion arm√©e en janvier 2005, Ollanta a, depuis son entr√©e en politique l’an dernier, consid√©rablement mod√©r√© son discours, lui donnant un caract√®re plus clairement nationaliste, d√©sormais fond√© sur la r√©cup√©ration des ressources naturelles du pays.

Se revendiquant ¬« ni de droite, ni de gauche ¬ », d√©veloppant une gestuelle dans le plus pur style du caudillo latino-am√©ricain, c’est pourtant lui qui parvient aujourd’hui √ donner une voix aux secteurs sociaux les plus appauvris du P√©rou, notamment le sud andin. Il nourrit √©galement l’espoir d’un coup d’arr√™t √ une politique √©conomique que Toledo, en signant, mercredi 12 avril, un trait√© de libre-√©change (TLC) avec les √‰tats-Unis, pr√©tend mener jusqu’au bout de son mandat. C’est l√ tout l’enjeu du second tour qui aura lieu le dimanche 4 juin.

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ENTRETIEN AVEC OLLANTA HUMALA

En janvier dernier, alors que le pr√©sident bolivien, Evo Morales, √©tait investi, l’hebdomadaire de la Ligue communiste r√©volutionnaire (LCR) ¬« Rouge ¬ » a rencontr√© Ollanta Humala, candidat √ la pr√©sidence du P√©rou. Plaidant pour la rupture avec le n√©olib√©ralisme, cet ex-militaire se situe √ la crois√©e du nationalisme et de l’indig√©nisme.

Evo Morales est le premier pr√©sident indig√®ne de Bolivie. Que ressentez-vous ?

Beaucoup de bonheur ! C’est l’expression d’un processus politique qui donne une nouvelle orientation et un nouveau visage √ l’Am√©rique latine. De nouveaux leaders viennent de nombreux secteurs sociaux, populaires et divers, dont il √©tait impensable, il y a seulement vingt ou trente ans, qu’ils acc√®dent au pouvoir. Je crois qu’Evo Morales fait partie de cette g√©n√©ration de leaders qui vont donner une nouvelle impulsion √ l’Am√©rique latine dans un contexte mondial.

Pensez-vous faire partie de cette nouvelle g√©n√©ration de leaders ?

Bien s√ »r ! J’ai huit mois d’anciennet√© en politique. Jusqu’alors, j’√©tais militaire en poste en France et, en √ peine huit mois, nous sommes parvenus √ atteindre la premi√®re place dans les sondages. Ceci est l’expression d’un courant progressiste en Am√©rique. L’Am√©rique est √©puis√©e par le n√©olib√©ralisme, qui n’a apport√© aucun des b√©n√©fices que ses d√©fenseurs promettaient. Nous voulons reconstruire notre mod√®le √©conomique. Nous voulons doter les masses de ce pays, qui n’ont jamais √©t√© prot√©g√©es par la loi, d’une nouvelle citoyennet√©. Nous faisons en sorte de leur donner une √©ducation de qualit√©, un syst√®me de sant√© fiable...

De quelle mani√®re la victoire de Evo Morales p√®se sur votre propre campagne ?

Je crois que c’est important que Morales parvienne √ consolider sa position en Bolivie. Je vois beaucoup de joie sur le visage des Boliviens. Ce processus va nous aider, si nous arrivons au pouvoir, √ construire avec Evo Morales un agenda commun entre la Bolivie et le P√©rou, comme par exemple sur le gaz, la culture de la coca, la dette... Autant de th√®mes qui d√©passent les fronti√®res de nos deux pays. Dans mon cas, j’ai une ambition √ long terme, qui est de mener √ bien un projet d’int√©gration entre la Bolivie et le P√©rou.

Justement, concernant la feuille de coca, quelle est votre position exacte sur le sujet ? Pensez-vous qu’il s’agit d’une culture andine traditionnelle qu’il faut d√©fendre ?

Bien s√ »r, √ l’√©vidence ! La feuille de coca fait l’objet aujourd’hui d’une confusion totale avec la coca√Įne, alors qu’elle repr√©sente une culture ancestrale, quoi que veuillent en penser les √‰tats-Unis. En ce sens, nous sommes donc partisans de sa d√©p√©nalisation et nous avons vocation √ d√©fendre les cultivateurs de coca p√©ruviens.

Votre pass√© militaire et votre participation √ une tentative de coup d’√‰tat contre l’ex-pr√©sident Fujimori, en 2000, ont contribu√© √ donner de vous l’image d’un dangereux populiste autoritaire, voire d’un fasciste. Comment r√©agissez-vous √ ces accusations ?

On veut effectivement me discr√©diter √ travers ces affirmations. J’ai effectivement particip√© √ une tentative de coup d’√‰tat mais, aujourd’hui, nous parions sur la voie √©lectorale pour changer notre pays et rompre avec le n√©olib√©ralisme sur une base nationaliste et progressiste, en solidarit√© avec l’ensemble des r√©gimes latino-am√©ricains qui s’engagent dans une perspective similaire √ la n√ītre. De plus, le fascisme a toujours d√©fendu le grand capital, alors qu’en ce qui me concerne, je d√©fends les petits producteurs et les P√©ruviens les plus pauvres.

Propos recueillis par Hervé Do Alto

Source : Rouge (www.lcr-rouge.org/), n¬°2154, avril 2006.

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