Entretien avec Dom Tomás Balduino, Commission pastorale de la terre
Brésil, Eldorado dos Carajás : 10 ans d’impunité
par Beatriz Pasqualino
Article publi le 17 avril 2006

Entretien avec l’évêque Dom Tomás Balduino, président de la Commission pastorale de la terre (CPT), pastorale créée en 1975, pendant la dictature militaire, par l’aile progressiste de l’Eglise catholique, inspirée de la théologie de la libération. Elle a été (et est encore) un acteur politique fondamental pour le renforcement des organisation paysannes, la défense de la réforme agraire et la dénonciation des crimes pratiqués contre les travailleurs ruraux.

Quelle est la situation de la politique agraire au Brésil ?

La question a changé ces dernières années. Au niveau des institutions, l’élection de Lula a fait diminuer la répression que Fernando Henrique Cardoso [1] avait déchaînée sur les mouvements sociaux, surtout sur le Mouvement sans terre (MST). Parce que les tucanos [2] n’acceptaient pas la montée des luttes populaires comme facteur d’opposition.

Sous le gouvernement Lula, la liberté de remettre en question, de faire pression a augmenté, pas dans le sens de s’opposer uniquement, mais de revendiquer. La Plan national de réforme agraire (PNRA) [3] n’a pas été quelque chose de spontané, mais le fruit de la pression exercée par les mouvements. Cela dit, il y a aussi un côté négatif : le fait que ce gouvernement poursuit les politiques de son prédécesseur, qui avait opté pour le capital, et non pour le social. Dans ce gouvernement, le manque de ressources pour l’investissement dans la réforme agraire, la santé, l’éducation est d »  la priorité donnée au superavit primaire [4], dont l’objectif est de remplir les engagements pris avec le capital international.

Je pense que le gouvernement Lula a aussi des engagements avec le peuple, mais la priorité est encore le capital international. Du côté des organisations populaires, il y a eu une évolution dans la prise de conscience de la place qu’elles occupent, du rôle qu’elles ont  jouer dans la lutte pour la réforme agraire et pour les changements dans les campagnes. Parmi toutes les choses qui se font au niveau de la réforme agraire, 80%, sinon plus, est d » aux revendications et aux actions des mouvements populaires. Evidemment, il y a eu un certain refroidissement dans la lutte populaire du fait de l’expectative créée par l’élection de Lula. Les changements que tous pensaient qu’il allait faire ne se sont pas produits, et en conséquence, beaucoup de fronts de luttes se sont éteints. Cela n’a pas été le cas pour le MST, mais d’autres mouvements populaires se sont incorporés  la structure gouvernementale.

10 ans après, quel sentiment provoque Carajás [5] ?

Que l’impunité continue. Malgré le scandale provoqué par l’affaire dans la société, le système judiciaire est parvenu  maintenir l’impunité des agresseurs des travailleurs et travailleuses ruraux. L’unique exception  cela a été le cas de s“ur Dorothy Stang, qui en raison de la répercussion et de la perspective de la fédéralisation des crimes contre les droits humains, a provoqué une course accélérée au sein du pouvoir judiciaire du Pará pour juger immédiatement l’affaire [6]. Cependant, de manière générale, le climat d’Eldorado dos Carajás continue. Nous ne voyons pas de changements substantiels dans la structure du pouvoir judiciaire pour faire diminuer les crimes contre les travailleurs ruraux.

Qui peut-on responsabiliser pour ces crimes ?

Je pense que toute l’institution gouvernementale est impliquée l -dedans, même les gouvernements d’états, et dans le cas présent, celui du Pará. Il existe une certaine union entre le législatif, le judiciaire et l’exécutif, qui s’auto-protègent et maintiennent cette situation. Evidemment, l’opinion publique veut des proposition de contrôle du judiciaire. Mais au moment de la plus grande pression populaire, l’institution se défend, puis fait taire, et le même processus d’impunité continue.

Je crois que Eldorado dos Carajás a eu une répercussion dans l’opinion publique dans le sens où le peuple exige la réforme agraire, une revendication portée par 82% de la population. Ce pourcentage se maintient jusqu’ aujourd’hui, parce que la réforme agraire est acceptée dans l’opinion publique. Eldorado dos Carajás a eu un rôle fondamental dans cette prise de conscience. La preuve en est que Fernando Henrique Cardoso fut obligé de créer le ministère du Développement agraire. Aujourd’hui encore, dans n’importe quel sondage, on verra que la réforme agraire reçoit un soutien toujours croissant, même s’il existe des critiques  l’encontre du MST.

Quel rapport y a-t-il entre la violence et l’agrobusiness ?

D’après le recensement fait dans le Cahier des conflits de la Commission pastorale de la terre, sur l’année 2004, année où l’agrobusiness est devenu plus actif, la violence a augmenté. C’est une constatation, prouvée par le recensement de données. Ainsi, l’agrobusiness apparaît comme étant le grand responsable de la violence. Il s’agit d’un qualificatif de plus pour ce modèle agricole, qui en plus de la violence perpétrée  l’encontre de l’environnement, met au chômage des milliers des personnes en faveur de grosses machines, opprime la classe travailleuse et tue les travailleurs ruraux.

Notes :

[1[NDLR] Fernando Henrique Cardoso, président du Brésil de 1995  2003.
Lire Emir Sader, Huit années qui ont laminé le Brésil, RISAL, octobre 2002 ; Gilberto Ferreira da Costa, François Polet, Bilan de Cardoso et défis de Lula, RISAL, 29 octobre 2002.

[2[NDLR] Les membres du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), parti de Fernando Henrique Cardoso.

[3[NDLR] Plan de réforme agraire élaboré essentiellement sur propositions des mouvements sociaux, et adopté par le gouvernement Lula fin 2003. Ce plan visait notamment  l’installation de 415 000 familles d’ici la fin du mandat présidentiel en 2006. La proposition initiale des mouvements sociaux et experts, dont Plinio Arruda Sampaio, était l’installation d’un million de familles. Le gouvernement n’a pas accepté.

[4[NDLR] Le gouvernement mène une politique d’austérité visant  dégager un excédent budgétaire afin de rembourser ses créanciers.

[5Le 17 avril 1996, un cortège de 1 500 paysans sans terre se rendait  pied  Belém pour exiger des autorités de l’état du Pará, l’expropriation d’une immense propriété foncière non exploitée qu’ils occupaient depuis quelques temps. La réponse des autorités  cette marche fut sanguinaire : pour « désobstruer  » la route, un contingent de plus de 150 hommes de la police militaire prit les manifestants en guet-apens et ouvrit le feu. Bilan connu : 19 morts sur le coup, 2 personnes qui succombèrent ultérieurement  leurs blessures, et près de 70 personnes qui souffrent encore aujourd’hui de séquelles suite  la fusillade. Cet acte odieux est connu comme le massacre d’Eldorado dos Carajás. Parmi les victimes, certaines furent assassinées  bout portant, d’autres mutilées, d’autres les deux  la fois.
Dix ans après les faits, l’impunité est totale : les soldats de la police militaire ont été acquités, et les deux seuls commandants ayant été jugés, et pourtant condamnés par deux fois respectivement  228 et 154 ans de prison, ont été libéré fin 2005, dans l’attente de leur jugement en appel. Quant aux responsables politiques du massacre, ils n’ont toujours pas été inquiétés.
Scandalisés par cette froide barbarie, les paysannes et paysans de la Via Campesina, réunis ce jour-l au Mexique pour leur Conférence internationale, décidèrent de faire de cette date la Journée internationale des luttes paysannes.

[6[NDLR] Dorothy Stang était une missionnaire nord-américaine, qui travaillait au sein de la CPT dans le Pará. Après avoir reçu plusieurs menaces de mort, elle a été assassinée le 12 février 2005. En raison de sa nationalité, une très forte pression internationale s’est exercée sur le gouvernement brésilien, et sur celui du Pará en particulier. Quelques jours seulement après le meurtre, les deux tueurs  gage qui l’ont abattue étaient arrêtés. Ils ont été jugés en décembre 2005, et condamnés respectivement  27 et 17 ans de prison. Les commanditaires du crime quant  eux devraient être jugés courant 2006.

Source : Agência Noticias do Planalto (www.noticiasdoplanalto.net/) ; Brasil de Fato (www.brasildefato.org.br/), avril 2006.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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