Opération Partnership of the Americas
ManŇ“uvres militaires dans les Cara√Įbes : Le Venezuela et Cuba en ligne de mire
par Emilio Marin
Article publiť le 4 mai 2006

D√©but avril, la marine des Etats-Unis a lanc√© en mer des Cara√Įbes des manŇ“uvres navales d’une envergure in√©gal√©e. Cette d√©monstration de force, qui vise le Venezuela et Cuba et, par extension, toute l’Am√©rique latine, se d√©roulera jusqu’√ la fin mai.

Si les Etats-Unis consid√®rent l’Am√©rique latine comme leur ¬« arri√®re-cour ¬ », ils voient les Cara√Įbes comme leur piscine. Qu’importe que ces territoires ou ces eaux territoriales ne leur appartiennent pas ? Rappelons que le canal de Panama a √©t√© sous leur administration jusqu’√ la signature des accords Carter-Torrijos, en 1978 [1] ; que la base de Guantanamo, bien qu’√©tant sur l’√ģle de Cuba, est occup√©e depuis 1902 et que les Marines se sentent comme chez eux √ Aruba et √ Cura√ßao, en d√©pit du fait que ces deux √ģles battent pavillon n√©erlandais.

Pour l’Empire, les Cara√Įbes n’appartiennent pas aux quatorze pays de la Communaut√© des Cara√Įbes (CARICOM), mais √ lui seul. C’est ce dont on a pu se rendre compte en octobre 1983 quand 5 000 soldats de la 82e division a√©roport√©e et des Marines ont occup√© l’√ģle de Grenade. Sur cette √ģle, un certain Maurice Bishop avait pris √ cŇ“ur l’ind√©pendance de son pays et t√©moignait en plus de la sympathie √ l’√©gard de Cuba.

A cette occasion, une partie de la VIIe Flotte des Etats-Unis qui voguait vers la M√©diterran√©e changea de cap et prit position pour se d√©barrasser de ce gouvernement g√™nant pendant que des membres de ce m√™me gouvernement √©liminaient Bishop. L’occupation de la Grenade s’av√©ra facile, car, quelques mois plus t√īt, l’infanterie de marine s’√©tait entra√ģn√©e en terrain similaire, √ Vieques, sur l’√ģle de Porto Rico. Cette derni√®re fait √©galement partie des possessions extraterritoriales des Etats-Unis, qui y font des exercices de tir et polluent.

Depuis 1983, les Cara√Įbes n’avaient pas √©t√© infest√©es d’autant de requins de l’US Navy que ces derniers jours, quand a d√©but√© l’op√©ration Partnership of the Americas. Le porte-avions nucl√©aire George Washington, le plus moderne de la flotte, a quitt√©, le 4 avril, sa base de Norfolk, en Virginie, et est arriv√© dans le port de Mayport, en Floride, o√Ļ se trouve le quartier g√©n√©ral du Commandement Sud de l’arm√©e [2]. Des conf√©rences regroupant les chefs militaires et quelques politiciens et diplomates ont √©t√© organis√©es. William Brownfield, l’ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela, a particip√© √ cette r√©union, ce qui a permis de lui attribuer l’id√©e tordue d’utiliser le terme ¬« Partnership ¬ » pour d√©signer une intervention de l’administration Bush contre le Venezuela.

√‰tant √ la t√™te de la Force op√©rationnelle n¬ļ 10, ce porte-avions transporte 70 chasseurs F 15, F-16, F-18 et Harrier ainsi que des h√©licopt√®res. Il ne navigue pas seul, mais est escort√© par le croiseur Monterrey, le destroyer Stout et la fr√©gate lance-missiles Underwood, appui de la s√©curit√© maritime.

Le 14 avril, cette armada a quitt√© les eaux territoriales des Etats-Unis et est entr√©e dans la mer des Cara√Įbes, qu’elle consid√®re comme sa ¬« Mare nostrum ¬ », √ l’instar des Romains par rapport √ la M√©diterran√©e.

Hugo Chavez s’est senti vis√©

L’irruption de la marine des Etats-Unis a alarm√© des gouvernements latino-am√©ricains et cara√Įb√©ens qui ne mangent pas dans la main de George Bush (comme le font le Mexique, le P√©rou, le Honduras, le Nicaragua et le Salvador).

C’est que les navires mentionn√©s transportent 6 500 soldats des troupes d’assaut des Marines que le Pentagone utilise, comme l’histoire nous l’a montr√©, pour d√©barquer et occuper les territoires ayant un gouvernement g√™nant.

Une telle agression n’aura pas lieu au cours de l’exercice ¬« Partnership ¬ », mais, chose certaine, ces manŇ“uvres permettront de d√©terminer, au millim√®tre pr√®s, quel sera l’endroit id√©al pour lancer de futures op√©rations. Elles permettront √©galement de tester sur le terrain la coordination des divers groupes de la Force op√©rationnelle 10 et la collaboration de ces derniers avec les forces arm√©es des divers pays visit√©s.

Par communiqu√©, les chefs du Commandement Sud des Etats-Unis ont fait conna√ģtre la raison officielle de ces manŇ“uvres : il s’agit d’entra√ģner les alli√©s r√©gionaux des Etats-Unis √ lutter contre le narcotrafic et la traite des √™tres humains. Il e√ »t √©t√© plus sage de ne rien dire, car cette explication met en √©vidence qu’ils prennent les populations d’Am√©rique latine et des Cara√Įbes pour des idiots. Comment une flotte si puissante, compos√©e de centaines d’avions, de milliers de soldats et d’on ne sait combien de missiles, pourrait-elle servir √ lutter contre le narcotrafic et la traite des √™tres humains ?

M. Brownfield √©tait plus proche de la v√©rit√© quand il a d√©clar√© que ¬« ce n’est pas la premi√®re fois que le gouvernement des Etats-Unis organise des manŇ“uvres dans les Cara√Įbes et ce ne sera pas la derni√®re. ¬ »

On sait que la fr√©gate lance-missiles Underwood participera √ l’exercice ¬« Partnership ¬ » √ partir de la Colombie et le destroyer Stout, de Cura√ßao. D’apr√®s le journal Newsday, de Trinit√©-et-Tobago, les premiers ports √ recevoir les Marines seront ceux du Honduras, du Nicaragua, de Jama√Įque, de Trinit√©-et-Tobago, d’Aruba, de Cura√ßao et de Saint-Kitts-et-Nevis.

Le v√©n√©zu√©lien Hugo Chavez a d√©nonc√© √ l’avance le caract√®re interventionniste de l’exercice naval. Devant des √©tudiants r√©unis dans l’√©tat de Falcon, situ√© au nord-ouest du Venezuela, il a d√©clar√© : ¬« Ils utilisent des territoires des Cara√Įbes contre nous. Les manŇ“uvres qu’ils font repr√©sentent une menace pour nous. Cette menace plane non seulement sur le Venezuela, mais √©galement sur Cuba.¬ » Et d’ajouter : ¬« Des porte-avions qui transportent on ne sait combien d’avions ont commenc√© √ faire mouvement. Mais, ils ne nous font pas peur et s’il leur prenait l’envie de revenir, nous les vaincrions ici. ¬ »

La conspiration

On peut se demander si le dirigeant bolivarien ne r√™ve pas ou s’il n’invente pas des conspirations. La r√©ponse est non, si on tient compte des ant√©c√©dents : en avril 2002, un coup d’Etat l’a oblig√© √ c√©der le pouvoir pendant deux jours et il a fr√īl√© le peloton d’ex√©cution. Ce putsch auquel ont particip√© l’arm√©e, le milieu des affaires et les m√©dias a √©t√© organis√© par le D√©partement d’√‰tat, l’opposition oligarchique de Caracas et les d√©l√©gu√©s militaires des Etats-Unis bas√©s au Fort Tiuna [3]. A cette √©poque, deux navires de l’US Navy avaient p√©n√©tr√© dans les eaux territoriales du pays sud-am√©ricain et ne s’√©taient retir√©s qu’une fois le retour triomphal de Chavez au pouvoir confirm√© [4].

Depuis le coup d’Etat manqu√© de 2002, l’ambassade des Etats-Unis, successivement dirig√©e par Charles Schapiro, Donna Hrinak et, aujourd’hui, William Brownfield, multiplie les tentatives de d√©stabilisation.

Le document de strat√©gie de s√©curit√© nationale, mis √ jour par George Bush en mars dernier, indique que ¬« au Venezuela, un d√©magogue inond√© par l’argent du p√©trole sape les bases de la d√©mocratie et essaie de d√©stabiliser la r√©gion. ¬ »

Exactement deux semaines avant que le navire George Washington ne l√®ve l’ancre de Norfolk, le chef du Commandement Sud, le g√©n√©ral Bantz Craddok, a de nouveau accus√©, devant une commission s√©natoriale, le gouvernement Chavez de constituer ¬« un facteur de d√©stabilisation pour la r√©gion ¬ ».

Le gouvernement des Etats-Unis accuse Hugo Chavez d’√™tre la cause de tous ses malheurs. Si la population en Am√©rique latine vote contre les candidats de Wall Street, comme cela s’est pass√© en Bolivie et √ Ha√Įti, c’est √ cause de Chavez. Si, dans la lutte contre le narcotrafic, les militaires de la base de Manta [5], en √‰quateur, ne r√©ussissent pas √ atteindre leurs objectifs, c’est la faute de Caracas qui ne collabore pas suffisamment. Si le prix du p√©trole monte, c’est encore une manŇ“uvre du Venezuela, cinqui√®me pays exportateur de brut au monde.

Parfois, ce sont les fonctionnaires de Bush eux-m√™mes qui lancent les accusations les plus absurdes. Parfois, ils d√©l√®guent cette t√Ęche √ une de leurs marionnettes, comme Vicente Fox ou encore le ministre de la D√©fense des Pays-Bas, Henk Kamp, qui a d√©clar√© devant le Congr√®s que Chavez √©tudie la possibilit√© d’envahir une des possessions n√©erlandaises dans les Cara√Įbes (Aruba, Cura√ßao et Bonaire).

Caracas a eu beau d√©mentir avoir de telles intentions, ces infamies ont permis √ des pays de la communaut√© des nations, comme les Pays-Bas, la France et le Royaume-Uni, ainsi qu’aux √ģles de Sint Marteen, d’Aruba et de Cura√ßao de participer √ l’exercice ¬« Partnership ¬ ».

Les Etats-Unis veulent que leurs alli√©s europ√©ens leur donnent un coup de main pour √©trangler Caracas et La Havane. C’est l’objectif que vise l’exercice qui, comme l’a dit en langage diplomatique le vice-amiral Mark Fitzgerald, commandant de la 2e Flotte des Etats-Unis, cherche √ ¬« pr√©parer les grandes unit√©s op√©rationnelles et les soldats √ affronter militairement les urgences r√©gionales. ¬ »

Notes :

[1[NDLR] Trait√© sign√© entre les pr√©sidents James Carter et Omar Torrijos, le 7 septembre 1977, au si√®ge de l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA). Il est entr√© en vigueur en octobre 1979 et pr√©voyait le transfert au Panam√°, au 31 d√©cembre 1999, de la souverainet√© sur le canal ainsi que le d√©part progressif des bases militaires am√©ricaines implant√©es dans sa zone de protection.

[2[NDLR] Centre de coordination militaire de l’arm√©e des Etats-Unis pour l’Am√©rique centrale et l’Am√©rique latine.

[3[NDLR] Base de l’arm√©e militaire √ Caracas, si√®ge du haut commandement.

[4[NDLR] Consultez le dossier ¬« Coup d’√‰tat au Venezuela ¬ » sur RISAL.

[5[NDLR] En 1999, les gouvernements √©quatorien et √©tats-unien signaient une convention octroyant, pour une p√©riode de 10 ans renouvelables, l’usage de la base militaire de la c√īte pacifique de Manta √ l’arm√©e nord-am√©ricaine. Les bases navale et a√©rienne de Manta, en √‰quateur, sur la c√īte, √ une heure de vol de la fronti√®re colombienne sont sous la juridiction exclusive de Commandement Sud (US SouthCom) des forces arm√©es √©tats-uniennes. Manta est un centre de commandement de la marine et de l’aviation, dirigeant notamment des op√©rations cl√©s des mercenaires de la Dyncorp.

Source : ALAI, Agencia Latinoamericana de Informaci√≥n (www.alainet.org/index.phtml.es), 25 avril 2006.

Traduction : Arnaud Br√©art, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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