Naviguer vers le sud sur le Casiquiare et le Rio Negro
Amazonas : état oublié du Venezuela (2e partie)
par Jeroen Kuiper
Article publié le 4 juillet 2006

L’état de l’Amazonas au sud du Venezuela est la partie la moins explorée du pays. Parcourir les rivières de l’Amazonas relève toujours de l’expédition. Ceci est la seconde et dernière partie [1] du récit sur l’Amazonas qui parle d’un canal unique en son genre, du fameux peuple Yanomami et des politiques d’aujourd’hui.

Quelques kilomètres après Tamatama, notre bateau arrive au niveau où l’Orénoque laisse de côté environ un tiers de son eau dans le canal Casiquiare. Nous quittons alors l’Orénoque pour le Casiquiare, une rivière plus petite mais toujours assez large. C’est ce passage qui fut rendu célèbre par le géographe allemand Alexander von Humboldt qui voyagea dans la région il y a 205 ans. Il fut le premier àdécouvrir que les bassins de l’Orénoque et de l’Amazonie, deux rivières qui font partie des rivières les plus grandes au monde, communiquent par un canal : le Casiquiare, aussi appelé la bifurcation.

Cette partie du trajet traverse une des régions les moins habitées. Aucun village en vue pendant des heures. Aucun bateau croisé sur le canal pendant des jours. Là, on est seul avec les jejenes [2]. De temps en temps quelques perroquets s’envolent des cimes des arbres. Il y a des martins-pêcheurs qui volent àla surface de l’eau. La jungle est pleine de bruits, mais je ne vois pas les animaux.

Un peuple fier

Le jour d’après, on traverse le petit hameau désert de Capibara où quelques familles vivaient autrefois, mais elles se sont déplacées àLa Esmeralda, où leurs enfants peuvent aller àl’école. On longe l’entrée de la lagune de Pasiba, làoù on emmène les touristes américains pêcher pendant la saison sèche. On dépasse Momoni, un petit hameau de deux maisons où quelques indiens Geral vivent. Des milliers de papillons couleur citron font des cercles au-dessus de l’eau. Dans l’après-midi, on se rend àl’un des endroits que j’étais vraiment impatient de voir. De loin, je vois le village de Viriunaveteri, un des villages le plus àl’ouest du Venezuela, ceux du fameux peuple Yanomami.

Beaucoup de livres ont été écrits sur ce peuple et la plupart d’entre eux ont mis les Yanomami dans une perspective presque mythologique. Cependant, certains des anthropologues qui les ont décrits, sont aujourd’hui en conflit sérieux avec l’Etat vénézuélien. L’anthropologue le plus connu, Napoléon Chagnon qui dans son livre Le peuple fier a décrit les Yanomani comme une sorte de peuple magnifique mais sauvage, n’est plus autorisé àentrer au Venezuela. Selon Lucho, il en est de même pour Kenneth Good, un anthropologue américain qui a vécu environ 12 ans avec les Yanomani et qui est ensuite rentré aux Etats-Unis avec sa femme Yanomami, Yarima. Aujourd’hui ils ont divorcé cependant et Yarima est supposée être rentrée au Venezuela.

Quand on arrive àViriunaveteri la question est : qui regarde qui ? Sur le bord de la rivière Casiquiare, des douzaines de Yanomami àmoitié nus apparaissent, ils nous dévisagent, nous occidentaux vêtus de longs pantalons. La plupart des hommes Yanomami portent des shorts et c’est tout. Les femmes portent des jupes ; la majorité d’entre elles sont seins nus. La plupart des femmes et des filles ont les traditionnels bouts de bois autour de leur bouche et au nez : deux bouts de bois sortent de chaque côté de la bouche et un autre se trouve sous la lèvre inférieure. Elles ont aussi un bout de bois au niveau des narines.

Le gouverneur vient acheter nos votes

Le village de Viriunaveteri consiste en 13 grandes maisons recouvertes de feuilles de palmier et disposées autour d’une place ouverte et boueuse. Bien qu’ils y aient 150 habitants, il n’y a pas de magasin. « Nous n’en avons pas besoin  », dit Guillermo, le capitaine du village. Guillermo est le genre d’homme avec qui on ne veut pas avoir de problème. Il a trois femmes et encore plus d’enfants. Il me dit qu’il n’y a pas de docteur non plus dans le village, en revanche un enseignant Yanomami, oui. Il enseigne àla fois l’espagnol et le Yanomami. Les gens du village vivent de la pêche et de la chasse et de la nourriture qu’ils trouvent dans la jungle. A part ça, ils ont aussi leur conuco, des morceaux tailladés de la jungle qu’ils utilisent pour l’agriculture. Les Yanomami font pousser des bananes, du manioc et du tabac sur les conucos. Le village attend Liborio pour demain, le gouverneur de l’état d’Amazonas, parce qu’il est en campagne électorale. Pourquoi vient-il ici ? « Il apportera un moteur pour nos bateaux  », affirme Guillermo. « Il vient acheter nos votes  ».

On entre dans une des huttes des Yanomami. Dans l’obscurité, je vois une grille en bois avec un petit feu en dessous. Une fois que mes yeux se sont habitués àla lumière je reconnais la viande d’un bakiro abattu, un cochon sauvage. Je vois aussi la queue d’un armadillo. Pratiquement toute la viande est devenue noire. « Ã‡a prend au moins 24 heures pour qu’elle soit fumée  », dit un vieil homme, allongé dans son hamac. « Le cochon sauvage est très frais, nous en avons chassé six ce matin. Il y en a beaucoup ici. On chasse des cochons sauvages, des singes, des petits cerfs et des ratons laveurs.  » On décide d’acheter pour 20 000 bolivars [3] deux grosses pattes qui sont encore en train d’attendre dans un sceau.

La hutte est remplie de hamacs ; j’en compte au moins huit. Ils sont presque tout occupés par des Yanomami de tous les âges. Ils n’ont pas l’air de se soucier de leur intimité. Le vieil homme commence àtousser et crache par terre. Je remarque une espèce de poivrier accroché àcôté de son hamac. Selon Lucho « Ã§a contient de la yoppo, une drogue faite àbase d’herbes.  » Les hommes se l’insufflent mutuellement dans les narines au moyen d’un long roseau creux. « Tu veux essayer ?  »

Dehors, il commence àfaire noir et on décide de rentrer. Cette nuit-là, Natalia me raconte qu’il y a environ 12 000 Yanomami qui vivent au Venezuela et 11 000 autres qui vivent au Brésil. Ces dernières années, un certain nombre de Yanomami ont quitté le Brésil pour le Venezuela, parce qu’ici ils sont mieux protégés. Au Brésil, beaucoup de Yanomami sont assassinés par des chercheurs d’or sur leur territoire. Aussi, beaucoup de chercheurs d’or brésiliens se sont déplacés vers le sud est de l’état d’Amazonas, qui est traditionnellement la patrie des Yanomami du Venezuela. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’entre eux se sont déplacés vers l’ouest.

Natalia ne sait que penser exactement des contacts que les Yanomami ont avec le monde extérieur. « La majorité de leurs contacts sont avec des mineurs, des hommes politiques ou des missionnaires. Je doute que ces gens leur donnent une image exacte de ‘notre’ monde. Sur de nombreux aspects, leur vie est complètement différente de la nôtre. S’ils ont des déchets, ils les jettent tout simplement au loin. Le raccourci serait vite fait de penser qu’ils ne se soucient pas de l’environnement, mais bien sà»r ce n’est pas le cas. C’est juste qu’ils ont toujours eu l’habitude de jeter leur détritus comme ça, parce que jusqu’àrécemment ils n’avaient que des déchets organiques, qui se décomposaient en quelques jours.  »

Ambassadeurs du tourisme

Le jour d’après on reprend le bateau en passant par l’embouchure de la rivière Sapia et le village de Solano. Une heure plus tard environ, on quitte le Casiquiare et on entre dans le Rio Negro. Il porte bien son nom : l’eau est vraiment très noire ici. Nous naviguons maintenant de nouveau le long de la frontière colombienne et on se rapproche de San Carlos de Rio Negro. Comme pour annoncer que San Carlos, le centre régional, est proche, soudainement, trois navires nous dépassent en l’espace de 20 minutes alors que nous n’avions pas vu un seul bateau depuis plus de deux jours.

Une heure plus tard, sur la rive gauche de la rivière, les premières maisons de San Carlos de Rio Negro apparaissent. Une étrange sensation s’empare de moi, comme si je visitais New York pour la première fois, bien que San Carlos soit un très petit endroit, comptant peut-être 2 000 habitants. Déjàde loin nous entendons ‘des bruits digne d’une grande ville’, venant de San Carlos. Alors que l’on se rapproche, on comprend que les bruits viennent des militants du PPT (Patria Para Todos, Partie pour tous) : le gouverneur actuel de l’Amazonas, Liborio est attendu àSan Carlos l’après-midi même. Quand on arrive àhauteur des orateurs près du port, où une centaine de militants du PPT se sont rassemblés, nous sommes chaleureusement accueillis. « Mesdames et Messieurs ! S’il vous plaît applaudissons chaleureusement notre gouverneur !  » Quelques minutes plus tard, l’homme derrière le micro s’avère être un vrai professionnel : « Excusez-moi ! Il ne s’agit pas encore du gouverneur mais voici Lucho et Natalia les ambassadeurs du tourisme en Amazonas !  ».

Une demi-heure plus tard, Liborio arrive vraiment àbord d’une navette rapide. Pour célébrer son arrivée, le comité organisateur commence àallumer des feux d’artifice sur la rivière, dans la direction de San Felipe, la ville frontière colombienne. J’espère que de ce côté-làde la rivière les gens comprendront qu’il s’agit d’un feu amical. Des soldats, des enfants et des supporteurs de Liborio bloquent presque son passage le long du quai peint en bleu en scandant “Chávez y Liborio 4 años más.” (Chavez et Liborio pour 4 ans de plus)

Sur les docks de la baie, la campagne électorale bat maintenant son plein. Tout le monde est habillé en bleu. La musique àplein volume s’entend dans toute la ville, un grand changement par rapport àla tranquillité que nous avons connue la semaine dernière. Liborio s’assoit sous une hutte en feuilles de palmier et écoute les hommes politiques locaux faire son éloge et chanter les louanges de San Carlos. Vient ensuite le moment du discours de Liborio. Il insiste beaucoup sur son origine ethnique « Je suis le seul gouverneur indigène du Venezuela ! Grâce àla nouvelle constitution, pour la première fois en plus de 300 ans il y a des représentants indigènes au parlement ! C’est pour cela que nous voulons continuer avec le MVR [4] ! C’est pour ça qu’il faut voter pour moi !  »

Bien que Liborio n’appartienne pas au parti politique de Chavez, le MVR, le PPT le parti de Liborio, est au niveau national un allié du MVR. Ici dans l’état d’Amazonas, la situation est toutefois différente. Le PPT est en compétition avec le MVR, mais Chavez a quand même décidé de soutenir Liborio comme candidat.

A la Chavez

Après son discours, j’ai pu parler àLiborio pendant que nous marchions vers l’église du village. Alors que je demandais àLiborio combien des missions [5] étaient déjàarrivées en Amazonas, une vieille femme s’approche de lui et lui murmure ses problèmes àl’oreille. Liborio met sa main dans sa poche et en sort 10 000 bolivars, il prend la femme dans ses bras àla manière de Chavez et elle s’en va. On marque un arrêt devant la statue de Simon Bolivar au milieu de la place entourée par la Garde nationale et les supporteurs du parti. « Elles sont ici les missions  », me dit Liborio. « Certaines d’entre elles du moins. Il y a des médecins cubains [6] dans différents villages, même si nous n’en avons pas encore partout làoù nous aimerions. Vous ne devez pas oublier que l’Amazonas est un état àpart. Les distances sont très grandes et ce n’est pas facile d’obtenir des missions partout. En plus de cela, les problèmes de santé que l’on rencontre ici ne sont pas les mêmes que ceux des quartiers des grandes villes du Nord. Par ailleurs, les programmes éducatifs tels que les missions Robinson et Ribas représentent des défis àrelever en ce moment. Avec la nouvelle constitution, chaque groupe ethnique a le droit àl’enseignement dans sa propre langue. Ce qui signifie que nous avons dà» traduire tous les ouvrages scolaires en très peu de temps dans toutes les langues que les indiens parlent ici.  »

Que souhaite t-il faire contre les exploitations minières illégales en Amazonas ? « Pour être honnête, nous n’avons pas vu une politique coordonnée au niveau national pour lutter contre. Souvent la responsabilité de la lutte contre les exploitations minières illégales n’est pas clairement définie, est-ce la responsabilité de la Garde nationale ? De la police d’état ? des ministères ? ... Mais ce qui est clair c’est que nous devons y mettre un terme. Ce n’est pas seulement néfaste pour l’environnement, les exploitations minières ont aussi beaucoup d’autres répercussions négatives, comme les problèmes de santé et la corruption. La chose la plus importante est de créer une source de revenu alternative pour les gens ici. L’une des activités économiques pour le futur ici devrait être le tourisme. Et nous voulons faire de la région la porte d’entrée du commerce vers le Brésil. Nous devrions devenir le port d’entrée du Mercosur [7]  » Quels sont les problèmes les plus importants de la région ? « A part l’exploitation minière, beaucoup de gens ont des problèmes d’approvisionnement en essence. Nous voulons améliorer l’approvisionnement. Et nous voulons faire de San Carlos une vraie ville. On veut ouvrir une banque et améliorer la piste d’atterrissage.  »

C’est l’effet que ça fait

Avant que San Carlos ne devienne une vraie ville, plusieurs décennies pourront s’écouler et plusieurs milliards de litres d’eau pourront couler le long du Rio Negro. Ce serait peut-être mieux si cet endroit endormi restait comme il est aujourd’hui. Un endroit où les indiens arrivent tranquillement dans leur bongo, pendant que le soleil se couche sur la Colombie voisine.

Liborio est déjàparti depuis longtemps mais la musique de l’équipe de campagne continue àtourner àplein volume sur le Rio Negro. Au loin, trois hommes saouls se pavanent arrogants de l’autre côté de la rue. Le soleil descend un peu plus. Un peu plus tard, un autre homme flanque soudainement une gifle àsa femme qui s’éloigne en colère, en le traitant de tous les noms. Le soleil se couche rapidement maintenant.

Les membres de l’équipe de soutien àLiborio qui sont responsables du choix de la musique ne parlent probablement pas anglais. Une musique techno ne cesse de répéter la même phrase àfond : « c’est l’effet que ça fait / de baiser sous cocaïne  ». Il fait presque noir maintenant. Demain matin je quitte l’Amazonas en avion.

Notes :

[1[NDLR] Pour lire la première partie : www.risal.collectifs.net/article.ph....

[2[NDLR] Insectes se nourrissant notamment de sang.

[3[NDLR] 1 euro = 2 700 bolivares.

[4[NDLR] MVR, Mouvement Cinquième République, parti du président Chavez.

[5[NDLR] Les missions sont les programmes sociaux de santé, d’éducation, de formation socio-professionnelle, etc. du gouvernement national.

[6[NDLR] Des milliers de médecins cubains sont présents sur le territoire vénézuélien pour participer au programme social gouvernemental de médecine gratuite et préventive Barrio Adentro.

[7[NDLR] Le Marché commun du Cône Sud, ou Mercosur, a été créé en 1991. Il rassemble àl’origine le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela a entamé son processus d’adhésion en décembre 2005. Plusieurs pays ont le statut de "pays associé" : la Bolivie et le Chili, depuis 1996 ; le Pérou, depuis 2003 ; la Colombie et l’Equateur, depuis 2004.

Source : Venezuelanalysis.com (http://www.venezuelanalysis.com), aoà»t 2005.

Traduction : Raphaelle Barret, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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