Pérou : le courant progressiste endigué ?
par Benito Pérez
Article publi le 15 juin 2006

S’il a manqué la présidence, Ollanta Humala a ouvert la voie  une reconstructionde la gauche péruvienne.

La fin d’un cycle ? En cet automne austral, la victoire du conservateur colombien Alvaro Uribe et la défaite du nationaliste péruvien Ollanta Humala exhalent un parfum de revanche pour les tenants de l’orthodoxie libérale. Le courant progressiste, qui ne cessait de se renforcer dans le sud du continent américain depuis une dizaine d’années, commence-t-il  refluer ? Il est certain que les projets d’Hugo Chávez - qui s’était fortement investi dans la campagne de M. Humala - ont subi un sévère contretemps le dimanche 4 juin, avec la victoire d’Alan García. Après l’élection d’Evo Morales en Bolivie et le possible succès de la gauche équatorienne en octobre prochain, le président vénézuélien misait sur cet ancien militaire au discours sinueux pour compléter son alliance andino-amazonique. A mi-chemin entre Quito et La Paz, riche en minerais et hydrocarbures, pour le leader bolivarien, Lima, c’était le Pérou ! Un Eldorado qui s’éloigne, tant le nouveau président García aime  se présenter comme l’anti-Hugo Chávez !

Nationaliste avant tout

Pour autant, identifier Ollanta Humala au processus qui a mené Morales, Lula, Kirchner ou Vásquez au pouvoir, c’est aller un peu vite en besogne. Contrairement  eux, le candidat d’Union pour le Pérou (UPP) n’a été porté par aucun mouvement social ou parti de masse.

Novice en politique, M. Humala provient d’une famille nationaliste et n’hésite pas  se présenter comme le champion de la loi et de l’ordre. Son adhésion  la cause des plus pauvres est récente et idéologiquement floue, comme en témoignent ses appels  la concorde nationale mâtinés de promesses de redistribution des richesses qu’il sait inacceptables pour l’oligarchie.

S’il avait été élu, le lieutenant-colonel Humala aurait d » trancher. Aurait-il radicalisé son discours et mis la barre  gauche  l’instar du lieutenant-colonel Hugo Chávez ? Ou aurait-il « trahi  » les espoirs populaires, comme avant lui l’ancien président équatorien, le colonel Lucio Gutiérrez [1] ? La question reste entière...

Pourtant, face au gouffre social qui sépare les deux Pérou, ces incertitudes n’ont pas pesé bien lourd. L’immense majorité des démunis et la plupart des militants altermondialistes se sont regroupés - ouvertement ou tacitement - derrière le seul candidat qui prétendait redonner un rôle régulateur et redistributeur  l’Etat.

Cette force de frappe s’est révélée conséquente : le candidat identifié  la gauche a non seulement terminé le premier tour en tête, mais il a obtenu près de 48% des suffrages au second, malgré l’union de la presse, de la droite, du centre et de l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) de M. García !
Nettement devancé  Lima et sur la côte, M. Humala est arrivé en tête dans quinze des vingt-quatre régions du pays, avec des pointes  76%  Huancavelica - la plus pauvre - et respectivement 70% et 81% dans les bastions indigènes de Cuzco et Ayacucho. Rappelons, en outre, que l’UPP sera le parti le mieux représenté au nouveau parlement péruvien avec 45 sièges sur 120 contre 36  l’APRA et 17 aux conservateurs de l’Unité nationale (UN).

Du coup, faire passer la droite péruvienne - dont la candidate Lourdes Flores n’est même pas arrivée au second tour - pour la grande gagnante des élections est une gageure... que la presse de Lima n’a pas manqué de réaliser : « Ce n’est pas un chèque en blanc, Monsieur García !  » s’est empressé d’avertir Perú 21, reprenant le discours de l’UN qui parle de « victoire prêtée  ». Autrement dit : le nouveau chef de l’Etat ayant été élu grâce au report de voix conservatrices, la bourgeoisie entend imposer la continuité. « Maintenir la confiance des investisseurs  », dit-on en novlangue néolibérale.

L’inconnue Alan García

Reste l’inconnue Alan García. Elu une première fois en 1985 sur un programme réformateur de gauche, le leader « apriste  » avait échoué  juguler l’inflation et la corruption. Le Fonds monétaire international (FMI) qu’il avait défié au début de son mandat avait fini par pousser son gouvernement dans la tombe en coupant les lignes de crédit. Ce premier quinquennat avait en outre été entaché de graves violations des droits humains commises au nom de la lutte contre le Sentier lumineux [2].

Malgré ces déboires et une certaine dérive clientéliste, l’APRA compte encore dans ses rangs des militants fidèles aux aspirations sociales-démocrates, qui pourraient voir d’un bon oeil un rapprochement avec l’UPP de M. Humala. L’objectif étant de trouver une majorité parlementaire stable et surtout de répondre aux aspirations de cette majorité de Péruviens qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Il est toutefois probable qu’Alan García poursuive son recentrage entamé entre les deux tours de la présidentielle, au risque de renforcer le mécontentement social qui s’est exprimé dans les urnes. D’aucuns n’hésitent pas  lui prédire le même destin qu’ Gonzalo Sánchez de Lozada, l’ex-président bolivien vainqueur d’Evo Morales en 2002, avant d’être chassé en 2004 par la vindicte populaire.

La comparaison paraît audacieuse. Faible numériquement et très fragmenté, le mouvement social péruvien ne ressemble en rien  son homologue bolivien. De même, l’UPP d’Humala n’a pas les racines populaires du MAS de Morales.

Alternative en construction

A plus long terme, le fort soutien exprimé dans les urnes aux thèses d’Ollanta Humala pourrait toutefois se révéler décisif. De crainte de rater le bon train, les divers courants anti-néolibéraux péruviens sont appelés  faire taire rapidement leurs divergences. La lutte contre le Traité de libre-échange avec les Etats-Unis - qu’Alan García s’apprête  ratifier - leur offre l’occasion rêvée de construire ce mouvement populaire, cohérent et articulé, qui fait cruellement défaut.

Paradoxalement, au Pérou comme en Colombie, les défaites de Carlos Gaviria et d’Ollanta Humala ont peut-être marqué la renaissance d’une alternative progressiste dans les deux pays.

Notes :

[1[NDLR] Consultez le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez  » sur RISAL.

[2[NDLR] Guérilla maoïste.

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), samedi 10 juin 2006.

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