Venezuela : All√ī la gauche ?
par Edouard Diago
Article publiť le 19 juillet 2006

√€ six mois de l’√©lection pr√©sidentielle v√©n√©zu√©lienne, la consolidation du chavisme au pouvoir montre deux directions contradictoires : le succ√®s de la politique internationale du pays et l’exacerbation des contradictions en mati√®re de politique int√©rieure, qui pourrait bien voir les r√©formistes prendre le dessus sur les r√©volutionnaires. √€ moins que la r√©√©lection de Chavez ne soit l’occasion d’une offensive conjugu√©e des r√©volutionnaires contre l’appareil d’√‰tat et le pouvoir de la bourgeoisie.

Bush a de bonnes raisons d’√™tre ¬« inquiet de l’√©rosion de la d√©mocratie au Venezuela et en Bolivie ¬ ». Il d√©sesp√®re de voir le continent poursuivre son basculement vers la gauche. Et la politique internationale de Chavez n’y est pas pour rien. D’o√Ļ le placement du Venezuela sur la liste des pays ne collaborant pas √ la lutte contre le terrorisme et l’annonce d’un embargo sur les ventes d’armes au Venezuela - dont Chavez n’a que faire puisque s’installera, dans les prochains mois, une usine de Kalachnikovs en partenariat avec la Russie.

La pr√©sence du Venezuela sur la sc√®ne internationale s’est consid√©rablement accrue. En Bolivie, l’√©lection d’Evo Morales est le fruit du soutien sans rel√Ęche que lui a apport√© le pr√©sident v√©n√©zu√©lien depuis trois ans. Les deux pays ont engag√© une collaboration de grande envergure dans les domaines sociaux, avec l’aide de Cuba (√©ducation et m√©decine), ainsi que dans le domaine √©conomique. Le Venezuela va investir en Bolivie les deux milliards de dollars que le Br√©sil a √©t√© oblig√© de retirer avec la nationalisation de l’industrie gazi√®re. Dans le m√™me mouvement, Cuba, le Venezuela et la Bolivie ont sign√© un trait√© de commerce entre les peuples, extension du projet anti-Zone de libre-√©change des Am√©riques d√©fendue par les √‰tats-Unis. Dans le P√©rou voisin, malgr√© sa d√©faite, la perc√©e remarquable de Ollanta Humala traduit l’influence croissante de Chavez dans la r√©gion et la progression de la r√©sistance anti-imp√©rialiste des peuples latino-am√©ricains [1]. Ainsi, Alan Garcia, √©lu au deuxi√®me tour avec l’appui de la bourgeoisie p√©ruvienne, a autant fait campagne contre son challenger que contre le ¬« petit dictateur de l’Am√©rique latine ¬ », accus√© de financer la subversion gr√Ęce √ ses p√©trodollars. Seule la Colombie, alli√©e des √‰tats-Unis, semble relativement √©pargn√©e par ce mouvement politique, malgr√© les progr√®s spectaculaires de la gauche.

Trublion international

√€ une √©chelle plus large, le Venezuela vient de quitter la Communaut√© andine des nations (CAN), la blessant √ mort, afin de d√©noncer les signatures de la Colombie et du P√©rou de trait√©s de libre-√©change avec les √‰tats-Unis, compromettant ainsi toute perspective d’int√©gration r√©gionale [2]. Morales et Chavez ont propos√© de la remplacer par la Communaut√© anti-imp√©rialiste des nations.
Les r√©actions am√®res du Br√©sil, au lendemain de la nationalisation des hydrocarbures boliviens [3], appuy√©e par Cuba et le Venezuela, montre que deux options diff√©rentes s’affirment en Am√©rique latine. Malgr√© tout, le Venezuela a d√©cid√© de maintenir un front unique international entre ces diff√©rentes orientations. Washington est d’autant plus irrit√© que Chavez ne se limite pas √ une politique latino-am√©ricaine. Apr√®s avoir accueilli le Forum social mondial √ Caracas, le Venezuela poursuit une offensive sur tous les fronts. De passage en Alg√©rie, Hugo Chavez a r√©affirm√© son hostilit√© √ une baisse des quotas de production de p√©trole de l’Opep, contribuant √ alourdir la facture p√©troli√®re des pays les plus consommateurs tandis qu’il pratique des r√©ductions aux pays les plus pauvres, voire aux communaut√©s d√©favoris√©es des √‰tats-Unis. Il s’assure du soutien de son ¬« ami ¬ » Khadafi, qui vient de redevenir fr√©quentable pour les √‰tats-Unis, et il d√©fend le droit des Iraniens √ ma√ģtriser l’√©nergie atomique.

Constituante pétrolière

Aussi, le Venezuela infl√©chit sa politique europ√©enne. Conscient de l’importance des mouvements sociaux dans les pays imp√©rialistes pour une rupture anticapitaliste, Chavez ne privil√©gie plus uniquement les relations intergouvernementales. Ainsi, √ l’occasion du sommet Europe-Am√©rique latine √ Vienne, il boycotte les discussions intergouvernementales et d√©clare que le v√©ritable sommet est le contre-sommet ¬« Enlazando Alternativas ¬ », o√Ļ il s’affiche en compagnie de Morales et du vice-pr√©sident cubain. Puis il se rend √ Londres, √ l’invitation du maire, Ken Livingstone. Il ne rencontre pas Tony Blair, mais tient meeting dans la capitale pour d√©noncer la politique imp√©rialiste et guerri√®re du gouvernement britannique, tout en offrant du p√©trole aux communaut√©s pauvres europ√©ennes. Il propose √ Livingstone d’√™tre la premi√®re ville europ√©enne √ rejoindre une alliance socialiste internationale.

Pour autant, ses r√©ussites en politique internationale ne peuvent masquer les difficult√©s auxquelles sont confront√©s, dans plusieurs domaines, les partisans de la ¬« r√©volution dans la r√©volution ¬ » au Venezuela m√™me. Contrairement aux aspirations de d√©veloppement du contr√īle ouvrier dans l’industrie v√©n√©zu√©lienne, celle-ci demeure g√©r√©e selon des sch√©mas traditionnels hi√©rarchiques et assez opaques, alors que ce sont les travailleurs du p√©trole qui sauv√®rent le pays en reprenant le contr√īle de PDVSA au moment du lock-out patronal de 2003. La bataille men√©e par les syndicalistes et le meilleur du mouvement populaire v√©n√©zu√©lien pour une constituante p√©troli√®re qui permettrait que l’ensemble du peuple d√©cide de la gestion de cette immense richesse demeure d’actualit√©. En d√©clarant l’industrie √©l√©ment de la s√©curit√© nationale, l’√‰tat v√©n√©zu√©lien se prot√®ge de toute ing√©rence des travailleurs dans la politique p√©troli√®re [4].

Unir les luttes

Salu√©e par le Mouvement des sans-terre (MST) du Br√©sil qui conseille depuis quelques mois le gouvernement v√©n√©zu√©lien, la r√©forme agraire est une grande victoire de la ¬« r√©volution bolivarienne ¬ ». Des centaines de milliers d’hectares ont √©t√© remis en production sous des formes diverses de propri√©t√©s collectives. Cependant, en plus d’un d√©ficit criant de paysans form√©s, la r√©forme s’affronte aux anciens r√©seaux de grands propri√©taires qui ont su conserver une influence, y compris dans les institutions chavistes, donnant corps √ l’id√©e que la prise du pouvoir n’est que partielle si on ne s’en prend pas aux structures et √ la culture politique h√©rit√©es de plusieurs dizaines d’ann√©es de client√©lisme et de corruption √ grande √©chelle. L’arrestation r√©cente de dirigeants du Frente campesino Ezequiel Zamora par la police d’un √‰tat du sud-ouest du Venezuela montre √ quel point la bourgeoisie v√©n√©zu√©lienne conserve une capacit√© d’influence au sein m√™me de l’√‰tat. [5]

Radicaliser la r√©volution, avancer vers une forme de socialisme, tel est le d√©fi auquel est confront√© le mouvement populaire. En la mati√®re, les travailleurs traditionnellement organis√©s, issus des concentrations industrielles, ont une responsabilit√© de premier plan. Une des grandes conqu√™tes de la r√©volution au Venezuela est la construction et le d√©veloppement d’une grande centrale syndicale, l’UNT, qui a balay√© la CTV, notoirement corrompue. Mais, dans ce domaine aussi, les contradictions s’accroissent (lire ci-dessous). Le deuxi√®me congr√®s de l’UNT a mis √ jour de fa√ßon brutale cette fracture et donne raison √ ceux qui privil√©gient les luttes sociales sur la d√©fense du gouvernement. [6]

Dans ces circonstances, le d√©fi qui est pos√© est de regrouper au sein d’une force politique l’ensemble des mouvements sociaux qui d√©fendent la radicalisation de la r√©volution, b√Ętir un programme et des pratiques en rupture avec l’appareil d’√‰tat et ses pratiques bureaucratiques. En la mati√®re, l’initiative de la gauche v√©n√©zu√©lienne visant √ lancer une campagne nationale intitul√©e ¬« Unissons toutes nos luttes ¬ » semble de bon augure.

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L’Union nationale des travailleurs, un deuxi√®me congr√®s inqui√©tant

N√©e en 2003 d’un accord entre les syndicalistes partisans de la cr√©ation d’une nouvelle centrale face √ la trahison de la CTV, qui participa au lock-out patronal, l’Union nationale des travailleurs (UNT) regroupe des syndicalistes de ¬« lutte de classe ¬ », des secteurs proches du gouvernement, mais aussi des bureaucrates opportunistes. Depuis trois ans, les bases syndicales attendent la r√©alisation d’un congr√®s et d’√©lections l√©gitimant la nouvelle direction. Apr√®s de multiples tergiversations, le congr√®s s’est finalement tenu le dernier week-end de mai dans une ambiance d√©l√©t√®re.

Le congr√®s est parvenu √ deux accords importants - un programme de lutte pour la classe ouvri√®re et la participation de l’UNT √ la campagne pour la r√©√©lection de Chavez en d√©cembre -, mais il s’est gravement divis√© sur la question de la l√©gitimation par des √©lections de la nouvelle direction. Pr√©textant une priorit√© √ la campagne pour la r√©√©lection de Chavez, l’ensemble des courants gouvernementaux s’est alli√© contre le Courant classiste unitaire r√©volutionnaire et autonome (CCura), dirig√© par Chirino, qui d√©fend depuis plus de deux ans l’organisation des √©lections. Une majorit√© de dirigeants provisoires cherche, en fait, √ se perp√©tuer √ la direction sans √©lections.

Au final, sur le millier de d√©l√©gu√©s √©tant rest√©s jusqu’au bout, 75 % ont appuy√© les propositions de la CCura d’organiser les √©lections en septembre, tandis que les autres se retiraient du congr√®s - mena√ßant l’UNT de scission - et annon√ßaient aux m√©dias des r√©sultats contraires au vote. Le CCURA a depuis annonc√© qu’il √©tait pr√™t √ des compromis avec tous les courants s’ils √©taient ent√©rin√©s par les bases syndicales.

Notes :

[1[NDLR] Consultez le dossier ¬« L’√©nigmatique Ollanta Humala ¬ » sur RISAL.

[2[NDLR] Consultez le dossier ¬« Int√©gration latino-am√©ricaine ¬ » sur RISAL.

[3[NDLR] Consultez le dossier ¬« La Bolivie nationalise ses hydrocarbures ¬ » sur RISAL.

[5[NDLR] Consultez le dossier ¬« R√©forme agraire en marche ¬ » au Venezuela sur RISAL.

[6[NDLR] Consultez le dossier ¬« Mouvement ouvrier et syndical ¬ » au Venezuela sur RISAL.

Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste r√©volutionnaire (www.lcr-rouge.org), juin 2006.

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