Amérique latine
Mouvements sociaux et élections
par Raúl Zibechi
Article publi le 10 juillet 2006

L’occupation récente de la Chambre des députés  Brasilia par un groupe de travailleurs sans terre dissident du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) [1] a été l’occasion de réactions féroces de la part de la droite, qui en est même venue  demander l’intervention militaire. A gauche, les réponses  l’action extemporanée ont recouvert une large palette de réactions, de la condamnation pure et dure jusqu’ l’approbation, en passant par ceux qui assurent que parmi les assaillants exaltés du parlement, il y avait des [agents] infiltrés.

João Pedro Stédile, coordinateur du MST, a souligné une nouvelle fois les difficultés auxquelles doivent faire face les mouvements en période électorale, « car c’est [la période] la plus fertile pour que les forces obscures fassent tout type de provocations  », a-t-il déclaré au quotidien Folha de São Paulo (le 9 juin). Il a également critiqué de manière voilée le gouvernement du Parti des travailleurs (PT) en affirmant que les ennemis de la réforme agraire - dont la paralysie virtuelle est l’un des points centraux de la crise sociale - sont les banques, les latifundios [2], et les entreprises transnationales, et qu’il faut un « nouveau projet  » pour le Brésil.

Pour ce qui est des élections d’octobre, où Luiz Inácio Lula da Silva prétend être réélu, et il est très probable qu’il y parvienne, les bases du MST sont divisées en trois courants : un secteur soutient Lula, un autre soutient Heloisa Helena, du PSOL (Parti Socialisme et Liberté), formé de parlementaires radicaux expulsés du PT, et un autre qui opte pour le vote en blanc, ou nul. Le discrédit de la politique et de l’utilité du vote augmente de manière telle qu’une bonne partie du dernier article de Frei Betto (Por que votar [3]) a pour objectif de combattre l’abstention et le vote nul. Bien que la Centrale unique des travailleurs (CUT) [4] ait décidé il y a quelques semaines de son soutien  Lula, le MST semble, lui, décidé  ne faire campagne pour aucun des candidats de gauche.

En octobre, il y aura aussi des élections en Equateur, qui peuvent se révéler stratégiques pour la configuration de la carte régionale andine, étant donné que les victoires récentes d’Alvaro Uribe en Colombie, et d’Alan Garcia au Pérou, ont mis un cran d’arrêt  la série de victoires de la gauche, et font pencher la balance régionale en faveur des Etats-Unis. Un axe formé par la Colombie et le Pérou (qui viennent de signer un traité de libre-échange avec Washington) renforcerait ces gouvernements de gauche qui se limitent  administrer un modèle néolibéral au Chili, en Uruguay et au Brésil, et isolerait Hugo Chávez et Evo Morales.

En Equateur, la gauche aussi est divisée : le Parti socialiste, le Mouvement populaire démocratique et Pachakutik [5] représentent des secteurs sociaux aux intérêts différents, et se présentent séparément aux élections. La situation est complexe car le mouvement indigène, même s’il promeut la candidature de Luis Macas (président de la Confédération de nationalités indigènes d’Equateur, Conaie, et candidat pour Pachakutik) ne semble pas disposé  passer des alliances ou des accords électoraux ne reposant pas sur un projet commun et n’étant pas le fait de candidats appartenant aux organisations populaires ou de gauche. Les indigènes indiquent ainsi qu’ils ne veulent pas commettre  nouveau les erreurs du passé, quand ils avaient été amenés  soutenir Lucio Gutiérrez [6], et avec qui ils avaient d » rompre six mois après son arrivée au gouvernement. Plus encore : ils font le bilan des co »ts politiques et moraux très lourds engendrés par la décision de miser sur des alliances où l’aspect électoral prime le projet et l’éthique.

Les élections équatoriennes d’octobre - comme toutes les autres - se jouent dans deux décors différents où interviennent des acteurs aux intérêts divers : le rapport de forces régional et le futur du projet historique du mouvement indigène, consistant en la création d’un Etat plurinational. Personne ne peut dire que l’un doit être sacrifié par rapport  l’autre et, au vu des résultats dans d’autres pays, il ne serait pas opportun de s’aventurer  dire qu’une victoire de la gauche assurera la consolidation du bloc anti-impérialiste. Pour le mouvement indigène, seul acteur de confiance et crédible en Equateur, la marge de man“uvre entre l’électoralisme et le projet historique est étroit, et en dernière instance, il est décidé  ne pas lâcher prise sur le second.

Dans les deux cas, les gauches politiques sont divisées et les mouvements doivent faire face aux défis propres des conjonctures électorales, où les espaces-temps de la politique sont ceux qu’impose l’Etat. Ce ne sont pas les temps propices pour la lutte pour les projets populaires : ni l’Etat plurinational que défend la Conaie, ni la réforme agraire pour un nouveau Brésil que propose le MST.

Pour les indigènes comme pour les « sans terre  », qui gouverne ne leur est pas indifférent. La défaite de Lula aggraverait la situation précaire de la gauche et la fragmentation électorale peut consolider le projet des élites équatoriennes. Cela dit, dans le meilleur des cas, les mouvements semblent loin d’être enthousiastes, même avec les candidats qu’ils considèrent comme les « leurs  ». Car ne s’agit pas de personnes, de bons, de mauvais ou de pires, mais de quelque chose de bien plus profond. Quel que soit le vainqueur - si la gauche l’emporte il est probable que la répression soit moindre que si c’est la droite qui s’impose -, il faudra continuer  lutter pour arriver  ce que la réforme agraire et d’autres revendications avancent. Les « sans terre  » nous rappellent qu’aucun gouvernement ne donne rien sans une puissante mobilisation de ceux d’en bas.

Notes :

[1[NDLR] En réaction  cet article, le MST a tenu  spécifier  l’auteur que le MLST n’est pas ni n’a jamais été une dissidence du MST. Depuis le départ ce mouvement s’est constitué en tant qu’organisation autonome, formée par un courant de gauche du Parti des travailleurs, appelé "Brasil Socialista", qui applique les vieux principes selon lesquels chaque parti ou courant doit avoir son front de masse paysanne. Ainsi l’a fait le PSOL, qui a organisé son Mouvement de lutte pour la terre, le MLT, ou encore le PCdoB.

[2[NDLR] Un latifundio est une grande propriété foncière, le plus souvent inexploitée ou considérée improductive au regard d’un certain nombre de critères officiels. C’est le système de répartition de la terre dominant au Brésil, et contesté par les mouvements luttant pour une véritable réforme agraire.

[3[NDLR] Article  lire en espagnol sur le site de ALAI, Agencia Latinoamericana de Información : www.alainet.org/active/11773&lang=es.

[4[NDLR] La Centrale Unique des Travailleurs, la CUT, a été créée le 28 ao »t 1983 notamment par des militants du Parti des travailleurs (PT). Elle est liée historiquement  ce parti.

[5[NDLR] Le Mouvement plurinational Pachakutik - Nouveau Pays (MUPP-NP) est le « bras politique  » de la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie).

[6[NDLR] Consultez le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez  » sur RISAL.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), 16 juin 2006.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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