Quand le malheur des uns fait... le malheur des autres
Fruits amers de la ¬« banane dollar ¬ » √©quatorienne
par Philippe Revelli
Article publiť le 7 septembre 2006

Le 22 mars, l’√©tat d’urgence a √©t√© d√©cr√©t√© en Equateur, qui vit au rythme d’importantes manifestations contre le trait√© de libre-√©change commercial envisag√© avec les Etats-Unis. Dans les bananeraies, o√Ļ ils sont exploit√©s sans merci, les Equatoriens connaissent d√©j√ les effets de la mondialisation. Sa g√©n√©ralisation n’am√©liorera pas forc√©ment leur sort, et provoquera en m√™me temps des d√©g√Ęts du c√īt√© europ√©en - en particulier dans les d√©partements d’outre-mer fran√ßais.

Entre Santo Domingo et Machala, sur les terres fertiles situ√©es au pied des Andes √©quatoriennes, les bananeraies s’√©tirent des deux c√īt√©s de la route. Des panneaux portant le nom de l’hacienda - Maria Elisa, La Julia, Norma Gisela - et la gu√©rite d’un garde arm√© marquent l’entr√©e des plantations. Parfois, volant en rase-mottes, surgit une avionnette qui laisse dans son sillage un nuage blanc de pesticides...

Avec une moyenne de 4,3 millions de tonnes de bananes vendues par an au cours des cinq derni√®res ann√©es, l’Equateur se classe au premier rang des pays exportateurs de ce fruit, pourvoyant √ lui seul 25 % du march√© mondial. Cent quatre-vingt mille hectares de plantations, deux cent cinquante mille emplois (14 % de la population active si l’on prend en compte les emplois induits). A la diff√©rence de la situation qui r√®gne dans les autres pays producteurs de ¬« bananes dollars ¬ » [1], o√Ļ les trois grandes multinationales qui dominent le secteur (Dole, Chiquita Brands et Del Monte) poss√®dent leurs propres cultures, les fruits √©quatoriens proviennent essentiellement de quelque six mille producteurs nationaux.

Num√©ro un mondial de l’agro-industrie, Dole a pass√© contrat avec un grand nombre d’entre eux et assure approximativement le quart des exportations de bananes du pays [2]. Moins cependant que la compagnie Bananera Noboa, qui commercialise ses fruits sous la marque Bonita, et exporte pr√®s de la moiti√© des bananes √©quatoriennes. Propri√©t√© de M. Alvaro Noboa, une des plus grosses fortunes d’Am√©rique latine et candidat √ la prochaine √©lection pr√©sidentielle, la compagnie est la b√™te noire des petits et moyens producteurs : ¬« Ce sont des bandits ! ¬ », affirme M. Gustavo Pesantez, pr√©sident de l’Association des producteurs de bananes de Los R√≠os (Aproban) : ¬« pour nous contraindre √ leur vendre nos fruits, ils ont intent√© des proc√®s √ neuf cents d’entre nous et menacent de nous prendre nos terres. ¬ »

En proc√®s lui aussi avec Bananera Noboa, M. Enrique Feijoo, propri√©taire d’une plantation de trente hectares, raconte : ¬« Le contrat sign√© avec Noboa stipulait que mes fruits √©taient vendus √ 3,20 dollars par caisse, le prix officiel. En r√©alit√©, le paiement s’effectuait dans une agence de Banco del Litoral [propri√©t√© du groupe Noboa] qui me r√©glait en liquide. Je devais alors reverser 0,80 dollar par caisse √ la banque, sans aucun justificatif, et Noboa pouvait d√©noncer le contrat √ tout moment. A pr√©sent, c’est moi qui ne veux plus vendre... alors il m’intente un proc√®s ! ¬ » Bananera Noboa a √©t√© condamn√©e √ plusieurs reprises pour √©vasion fiscale ou infractions √ la l√©gislation commerciale, et tous les exportateurs n’ont pas une attitude aussi brutale. Majoritairement, ils s’opposent pourtant aux tentatives de r√©gulation de ce secteur par l’Etat et imposent des prix ridiculement bas aux producteurs, laissant √ ceux-ci la t√Ęche de g√©rer les conflits sociaux occasionn√©s par les salaires de mis√®re et les dures conditions de travail en vigueur dans les bananeraies.

Hacienda Ipanema (province de Los R√≠os). Il est pr√®s de midi, l’heure de la pause repas pour les √©quipes de coupe. Dans la bananeraie r√®gne une chaleur de serre. ¬«  Les journ√©es de travail se prolongent jusqu’√ ce que la commande soit partie, explique l’un des travailleurs, c’est-√ -dire fr√©quemment au-del√ des douze heures. Le salaire ? Il varie de 30 √ 70 dollars par semaine selon les postes [3]. Non, les v√™tements de travail et les outils ne sont pas fournis par l’entreprise. Et les frais de transport restent √ notre charge. ¬ » Cette situation existe dans la majorit√© des plantations. Les heures suppl√©mentaires sont rarement r√©mun√©r√©es et, selon la F√©d√©ration nationale des travailleurs agro-industriels, paysans et indig√®nes libres de l’Equateur (Fenacle), seule organisation syndicale pr√©sente dans ce secteur, 90 % des entreprises n’affilient pas leurs ouvriers √ l’IESS (s√©curit√© sociale), la part salariale des cotisations √©tant, en revanche, d√©compt√©e des salaires et jamais revers√©e.

Les sanctions arbitraires - amendes, licenciements non motiv√©s - sont monnaie courante, et la pr√©carisation de l’emploi est aggrav√©e par le recours √ la sous-traitance : ¬« D’un mois sur l’autre, explique un ouvrier pass√© par de multiples employeurs, un travailleur peut √™tre embauch√© par diff√©rentes soci√©t√©s d’int√©rim tout en continuant √ travailler pour la m√™me hacienda et au m√™me poste. C’est un tour de passe-passe destin√© √ lui faire perdre son droit √ l’anciennet√©. ¬ » L’exposition des ouvriers aux produits chimiques, massivement employ√©s, fait aussi l’objet de d√©nonciations r√©p√©t√©es : ¬« Des substances toxiques sont utilis√©es sans protection ad√©quate et, raconte M. Alfredo Rosalbal, de la petite exploitation El Zapote, durant toute ma carri√®re, je n’ai connu qu’une entreprise qui fasse sortir les travailleurs de la plantation pendant les fumigations a√©riennes. ¬ »

En 2002, en r√©action √ un rapport de l’association humanitaire Human Rights Watch (HRW) [4], le congr√®s am√©ricain avait fait de l’√©radication du travail des enfants dans les bananeraies un pr√©alable √ l’ouverture de n√©gociations sur le trait√© de libre commerce (TLC) - dont la prochaine signature, sans autre forme de proc√®s, provoque de tr√®s fortes mobilisations populaires [5]. Pourtant, quand HRW estime que peu de choses ont chang√©, M. Eduardo Ledesma, directeur de l’Association des exportateurs de bananes de l’Equateur (AEBE), s’insurge : la loi √©quatorienne n’autorise-t-elle pas le travail des mineurs √ partir de 15 ans ?

A Guayaquil, les 22 et 23 janvier 2006, et √ l’invitation de l’AEBE, le gratin des exportateurs et des producteurs de bananes se r√©unit dans les salons de l’h√ītel Sheraton pour d√©battre des ¬« nouveaux d√©fis du march√© bananier ¬ ». Entre deux tables rondes d√©di√©es √ l’analyse des march√©s et √ la productivit√©, une matin√©e est consacr√©e aux ¬« acquis sociaux de l’industrie banani√®re ¬ ». Mandat√©s par les principaux producteurs, les intervenants se congratulent les uns les autres : ¬« Trois dispensaires et une unit√© m√©dicale mobile de sant√© offrent des prestations gratuites aux salari√©s de la compagnie ¬ », annonce la charg√©e de communication de Dole. ¬« Dix √©coles cr√©√©es et vingt et une autres soutenues par notre fondation ¬ », surench√©rit le porte-parole de la soci√©t√© Reybanpac, pr√©cisant au passage : ¬« malgr√© l’opposition du syndicat enseignant, qui d√©non√ßait une privatisation de l’√©ducation. ¬ » Mme Alexandra Moncada, repr√©sentante du projet Soy [6], fait √©tat d’avanc√©es encourageantes dans le domaine de l’√©radication du travail des enfants.

Chasse aux sorcières syndicales

Fausse note dans ce concert de louanges, M. Joaquin Orrantia, intervenant au nom des producteurs, reconna√ģt avec une franchise brutale que la monoculture banani√®re a un impact n√©gatif sur l’environnement. Mais la faute en est aux exportateurs, se d√©fend-il, qui imposent des prix insuffisants pour mettre en Ň“uvre les mesures environnementales n√©cessaires. La table ronde se cl√īt cependant sur une note optimiste, M. Ledesma pr√©sentant les projets sociaux de l’AEBE et annon√ßant que l’organisation patronale envisage de cr√©er un championnat de football interprovincial des entreprises banani√®res ! La question des salaires ne sera, quant √ elle, jamais √©voqu√©e - sinon pour souligner que toute augmentation nuirait √ la comp√©titivit√© -, et aucun repr√©sentant des travailleurs ne prendra la parole.

A l’hacienda Josefa, les ¬« extr√©mistes ¬ » de la Fenacle limitent leurs revendications √ r√©clamer l’application du code du travail : paiement des charges sociales et respect du droit √ s’organiser syndicalement. C’est encore trop pour le propri√©taire de cette plantation produisant pour Dole et qui, suivant les suggestions d’un technicien de la multinationale, d√©cide, en janvier dernier, de licencier dix ouvriers, dont quatre dirigeants de la jeune section syndicale. La gr√®ve est vot√©e ; les quatre-vingt-cinq salari√©s qui occupent l’entreprise accrochent leurs hamacs sous l’auvent de l’atelier de conditionnement des fruits. L’occupation dure depuis pr√®s d’un mois quand, le 11 f√©vrier 2006, la police intervient pour d√©loger les gr√©vistes. A l’officier de police, venu en compagnie du propri√©taire de la plantation, ceux-ci demandent √ voir l’ordre d’expulsion sign√© par un juge. Refus du fonctionnaire. Et pour cause : la d√©cision a √©t√© prise en toute ill√©galit√©, pour complaire √ un propri√©taire qui saura, le moment venu, se montrer reconnaissant [7].

Si l’affrontement est, cette fois, √©vit√© - les travailleurs acceptant de se retirer dans le calme -, il n’en va pas toujours ainsi. ¬« En 2002, lors du conflit de Los Alamos, rappelle M. Guillermo Touma, pr√©sident de la Fenacle, l’intervention des forces de police, appuy√©es par deux cents pistoleros √ la solde de Noboa, a √©t√© d’une extr√™me violence, faisant un mort et plusieurs bless√©s, dont l’un avait d√ » √™tre amput√© d’une jambe. ¬ » Le conflit avait pourtant d√©bouch√© sur certains am√©nagements - les principales compagnies acceptant d√©sormais de r√©gler les prestations sociales de leurs salari√©s permanents - et marqu√© la r√©surgence du mouvement syndical dans les bananeraies : ¬« Nous sommes aujourd’hui organis√©s dans vingt-deux plantations, explique M. Touma, dont sept disposent d’une section syndicale l√©galement enregistr√©e. ¬ »

Toutefois, la chasse aux sorci√®res syndicales se poursuit, et le recours aux soci√©t√©s d’int√©rim constitue une arme de plus en plus utilis√©e. Le code du travail √©quatorien impose en effet un minimum de trente affili√©s pour pouvoir constituer un syndicat d’entreprise, et l’embauche des salari√©s par l’interm√©diaire de plusieurs soci√©t√©s d’int√©rim interdit d’atteindre ce quota. ¬« Il s’agit le plus souvent de soci√©t√©s fant√īmes, pr√©cise M. Touma, dont plusieurs dizaines peuvent √™tre regroup√©es dans une m√™me officine, avec un m√™me num√©ro de t√©l√©phone, et qui, lorsque vous appelez r√©pondent : “Bananera Noboa, j’√©coute ...” [8] ¬ »

En d√©pit des strat√©gies antisyndicales du patronat, les conflits se multiplient dans les plantations - El Sapote, Josefa, San Luis, Maria Elisa, El Tesoro, Maravilla... - mais demeurent isol√©s, la Fenacle pr√©f√©rant n√©gocier au coup par coup plut√īt que de chercher √ √©largir et radicaliser le mouvement. Elle attend en revanche beaucoup de ses appuis internationaux : ¬« Lors des √©v√©nements de Los Alamos, les d√©nonciations d’organisations comme la Coordination des syndicats bananiers d’Am√©rique latine [Colsiba], l’Organisation r√©gionale interam√©ricaine des travailleurs [CIOSL-ORIT], l’US-LEAP ou Banana Link [9], ont donn√© √ ce conflit un √©cho international et, estime M. Touma, les campagnes d’information sur les activit√©s de multinationales comme Chiquita ou Dole constituent un appui inappr√©ciable √ nos luttes. ¬ »

En Europe, une taxe unique de 176 euros par tonne a remplac√©, en janvier 2006, le pr√©c√©dent syst√®me de quotas et de certifications qui r√©gulait tant bien que mal l’acc√®s des bananes au march√© communautaire. ¬« Il est probable que la nouvelle r√©glementation europ√©enne se traduira d’abord par une pression accrue sur les salaires, estime Mme Maude Feral, de l’organisation non gouvernementale Peuples solidaires. Les grandes multinationales de l’agro-industrie et les supermarch√©s jouant un r√īle d√©terminant dans les conditions de travail impos√©es aux salari√©s de l’industrie banani√®re, c’est sur eux, en Europe ou aux Etats-Unis, qu’il faut faire pression. ¬ »

Notes :

[1Nom donn√© aux bananes export√©es par les pays d’Am√©rique centrale et du Sud. Lire Ghislain Laporte, ¬« La banane, fruit de toutes les convoitises ¬ », Le Monde diplomatique, octobre 1996.

[2Depuis 2002, Dole a acquis une vingtaine de plantations en Equateur.

[3Les salaires repr√©sentent de 1,5 % √ 2 % du prix d’une banane dollar vendue dans un supermarch√© europ√©en, la part du producteur de 10 % √ 15 %, le supermarch√© encaissant, lui, 40 % du prix du fruit.

[5[NDLR] Suite √ la d√©cision du gouvernement d’Alfredo Palacio de r√©silier le contrat avec la firme √©tats-unienne Occidental Petroleum (Oxy), le gouvernement des Etats-Unis a exclu l’Equateur du Trait√© de libre-√©change (TLC) , d√©j√ sign√© avec la Colombie et le P√©rou.

[6Le projet Soy, ¬« d’appui √ notre jeunesse ¬ », est soutenu par les organisations non gouvernementales Care, Save the Children, Children’s Relief Services, ainsi que par la Conf√©rence √©piscopale √©quatorienne et la soci√©t√© Reybanpac. Il est √©galement g√©n√©reusement financ√© par l’United States Department of Labor (Usdol). Contraints de pr√©senter un profil acceptable par le Congr√®s des Etats-Unis, les exportateurs de bananes ont, depuis 2002, adopt√© un certain nombre de mesures minimales.

[7L’auteur de cet article √©tait pr√©sent sur les lieux au moment de l’intervention de la police. T√©moin g√™nant, sans doute, il est interpell√© et d√©tenu durant quarante-huit heures.

[8Un r√©cent rapport du minist√®re du travail r√©pertorie 4 264 soci√©t√©s d’int√©rim dont seulement 920 sont l√©galement enregistr√©es.

Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), mai 2006.

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