Entretien avec le vice-président de la Bolivie
Alvaro Garcia Linera : ¬« La nationalisation du gaz bolivien constitue le pilier de notre projet ¬ »
par Benito Pérez , Barbara Engel
Article publiť le 26 juillet 2006

Souvent pr√©sent√© comme l’√©minence grise d’Evo Morales, le vice-pr√©sident Alvaro Garc√≠a Linera √©voque les contours de la ¬« r√©volution d√©mocratique et r√©aliste ¬ » que vit depuis six mois son pays.

A la cinqui√®me cuill√©r√©e de sucre, Alvaro Garc√≠a Linera se met √ remuer m√©thodiquement son caf√©. L’esprit plong√© dans sa prochaine r√©ponse. Lorsqu’il nous re√ßoit dans le Palais pr√©sidentiel, difficile d’imaginer que cet √©l√©gant intellectuel fut l’un des piliers de l’Arm√©e gu√©rillera Tupac Katari (EGTK) d’¬« el Mallku ¬ » Felipe Quispe, l’√©ternel rival indig√®ne d’Evo Morales. Le nouveau vice-pr√©sident bolivien n’√©voquera pas son mythique pass√© gu√©rillero, ni les longues ann√©es pass√©es √ l’ombre, encore moins sa rupture avec Quispe, aujourd’hui marginalis√© et retir√© de la politique. Lucide, Alvaro Garc√≠a Linera est un intellectuel ancr√© dans le pr√©sent et les r√©alit√©s objectives du moment. Premier ¬« collaborateur ¬ » du pr√©sident comme il se d√©finit, l’√©minent sociologue est aussi mesur√© et introverti qu’Evo Morales est charmeur et impulsif. Ce qui n’emp√™che pas ce marxiste de formation de cultiver inlassablement l’utopie.

Vous √™tes vice-pr√©sident depuis presque six mois. Quelle a √©t√© la mesure la plus importante du gouvernement ?

Alvaro Garc√≠a Linera : (Il r√©fl√©chit longuement.) J’insisterai sur deux grandes r√©formes. La premi√®re serait la nationalisation des hydrocarbures, car elle marque, je dirais, le mod√®le de ce que doit √™tre la gestion des ressources naturelles : participation et contr√īle de l’Etat, coexistence avec le capital √©tranger et industrialisation de ces richesses pour g√©n√©rer plus de valeur ajout√©e. Cette orientation g√©n√©rale guidera, avec des nuances, notre politique vis-√ -vis des autres ressources naturelles (for√™ts, min√©raux, etc.). La nationalisation du gaz constitue le pilier de notre projet de d√©veloppement, centr√© sur l’interne mais ouvert sur l’ext√©rieur. La seconde serait la convocation de l’Assembl√©e constituante et du r√©f√©rendum sur les autonomies. On nous accuse d’√™tre un gouvernement autoritaire, mais nous sommes parvenus √ d√©gager un large consensus dans l’√©laboration de la loi √©lectorale, malgr√© l’intense lutte pour le pouvoir que conna√ģt le pays.
Pour la premi√®re fois, la dynamique d’un changement constitutionnel vient des indig√®nes. Lors de la premi√®re Constituante qu’a connue la Bolivie, les indig√®nes - alors 92% de la population - n’√©taient m√™me pas pr√©sents pour servir le caf√©.

Avez-vous rencontr√© des difficult√©s inattendues ?

Beaucoup ! Le Mouvement vers le socialisme (MAS) n’avait aucune exp√©rience de gestion d’un Etat. Nous manquons cruellement de cadres, notamment indig√®nes. Les structures coloniales ont segment√© la formation professionnelle et le march√© du travail. Dans le meilleur des cas, vous trouverez des sociologues ou des anthropologues indig√®nes, mais pas d’ing√©nieurs, ni d’administrateurs. Sachant cela, nous avons d’abord conserv√© les fonctionnaires qui le d√©siraient, afin de nous familiariser aux m√©canismes de gestion. Depuis peu, nous nous s√©parons des corrompus et des moins efficients. L’autre grande difficult√© fut la tension avec le Br√©sil au sujet du gaz. Imposer le principe de la souverainet√© de l’Etat bolivien a g√©n√©r√© un conflit auquel nous esp√©rons apporter une solution dans les prochains mois...

La volont√© de lutter contre la corruption a √©t√© fondamentale dans l’√©lection d’Evo Morales. Comment comptez-vous l’√©radiquer ?

Ce sera une longue bataille. Nous misons sur une combinaison de deux m√©canismes. D’abord, sanctionner de fa√ßon exemplaire. Ensuite, tenter de changer la culture administrative. La rationalit√© weberienne est absente de la bureaucratie bolivienne. A la place, on a une logique de pillage par les partis au pouvoir. En Bolivie, l’Etat est le principal m√©canisme d’ascension sociale, bien plus que l’entreprise priv√©e. Nous voulons cr√©er une √©cole nationale d’administration qui puisse changer cette mentalit√© et instaurer une m√©ritocratie dans la fonction publique.

La question des autonomies a monopolis√© l’attention lors de l’√©lection √ la Constituante. Quelle structure verriez-vous pour le pays ?

(Il prend un instant de r√©flexion.) Comment √©galiser les droits et opportunit√©s collectives des diverses cultures dans l’Etat ? Telle est la question que devra r√©soudre la Constituante. Personnellement, je penche pour un semi-f√©d√©ralisme. Il pourrait y avoir une combinaison entre des r√©gimes autonomistes de base ethnico-linguistique et des r√©gimes d√©partementaux. Mais, au regard de l’histoire, les grands d√©fis seront de d√©finir l’autogestion indig√®ne dans les zones o√Ļ ceux-ci sont majoritaires et d’ouvrir l’Etat central √ ces populations marginalis√©es.

Quels autres d√©fis devra affronter la Constituante ?

D’abord, la redistribution du pouvoir d’Etat. Dans ce pays, la capacit√© d’influer sur les d√©cisions a toujours √©t√© concentr√©e dans les mains d’un seul secteur. Aujourd’hui, nous avons d’autres groupes qui demandent √ participer. Ce conflit ne peut se r√©soudre que de trois fa√ßons : soit l’ancien groupe au pouvoir parvient √ reprendre le dessus en r√©primant le secteur √©mergeant ; soit ce dernier s’impose ; soit les deux trouvent un accord. Les deux premi√®res voies sont celles de la contre-r√©volution ou de la r√©volution violente, la troisi√®me est celle de la Constituante. Personnellement, je suis optimiste. Nous sommes dans un processus de redistribution graduelle du pouvoir. La victoire d’Evo Morales est un premier pas. Ensuite, la Constituante devra garantir un acte fondateur. Une assembl√©e de ce type est aussi un rite d’adh√©sion collective.

La fin ¬« des profits extraordinaires ¬ »

En mati√®re √©conomique, vous dites vouloir substituer le n√©olib√©ralisme par un ¬« capitalisme andin amazonien ¬ ». Qu’est-ce que √ßa signifie ?

(Un silence.) C’est un regard r√©aliste sur ce que nous pouvons r√©aliser en tant que gouvernement r√©volutionnaire. J’ai une formation radicale, marxiste, avec un peu de Weber, de Bourdieu et d’indianisme. J’ai toujours d√©fendu une grande transformation sociale. Je consid√®re que le communisme constitue encore un horizon, comme disait Sartre, ind√©passable de notre temps. Mais il faut s’interroger en termes strat√©giques, en termes de gouvernement : jusqu’o√Ļ pouvons-nous avancer ? Quel est le rapport de forces ? En tant que marxiste, je consid√®re que le socialisme n’est pas une th√©orie, mais le mouvement r√©el qui se d√©roule devant nos yeux. Et quel est-il aujourd’hui, en 2006 ? Une classe ouvri√®re d√©sorganis√©e : 8% des travailleurs sont syndiqu√©s. Reconstruire des organisations ouvri√®res - capables de conduire des processus de socialisation des richesses - prendra vingt ou trente ans. A c√īt√©, nous avons des organisations communautaires assi√©g√©es, affaiblies, individualis√©es. Aujourd’hui, en Bolivie, les forces sociales mobilis√©es ont comme base l’√©conomie familiale : les producteurs de coca, les mineurs coop√©rativistes, les habitants d’El Alto, les paysans de Cochabamba qui ont men√© la Guerre de l’eau... Et avec l’√©conomie familiale, on ne construit pas le socialisme. Ce qu’on va faire, donc, c’est d√©velopper le capitalisme. Mais pas le capitalisme de libre march√©, il n’y a pas non plus de march√© interne en Bolivie ! Nous ne ferons pas non plus une √©conomie √©tatiste, ce serait ignorer la force des secteurs communautaires et familiaux. L’id√©e du capitalisme andin amazonien est de faire coexister un secteur moderne, globalis√©, ouvert, avec le secteur familial, qu’il s’agira d’aider √ s’ouvrir des march√©s et √ se former, afin qu’il ne produise plus comme au XIXe si√®cle, et finalement une √©conomie communautaire, paysanne, bloqu√©e au XVIe et qui doit s’adapter au XXIe si√®cle. Comment faire pour que ces trois civilisations coexistent de fa√ßon plus √©quilibr√©e ? En transf√©rant √ travers l’Etat les exc√©dents de l’√©conomie moderne vers les autres. Cela permettra peu √ peu de cr√©er un march√© interne et des processus d’ascension sociale. C’est cela le capitalisme andin amazonien, une lecture r√©aliste de ce que nous pouvons construire pour les cinquante prochaines ann√©es.

Apr√®s le gaz, avez-vous pr√©vu d’autres nationalisations ?

Non. Mais nous allons revoir les concessions donn√©es par l’Etat. Nous confirmerons les productives, pas les sp√©culatives. En outre, nous allons reprendre en main la partie de service public des soci√©t√©s privatis√©es, comme Entel [t√©l√©phonie] ou l’√©lectricit√©.

L’Etat va-t-il prendre des participations majoritaires ?

Nous essaierons. Nous l’avons fait avec les hydrocarbures, car il s’agit d’un secteur strat√©gique. Aujourd’hui le gaz g√©n√®re 1,6 milliard de dollars. En comparaison, notre produit int√©rieur brut (PIB) est de 8 milliards. Soit 20%. Gr√Ęce au nouvel accord tarifaire pass√© avec l’Argentine et celui que nous n√©gocions avec le Br√©sil, en 2008, gaz et p√©trole repr√©senteront de 30% √ 35% du PIB. Comment l’Etat pourrait-il √™tre absent de ce secteur ? Nous serions stupides ! En r√©sum√©, nous entendons √™tre majoritaires dans les activit√©s strat√©giques et plus mall√©ables dans les autres.

Comment avancent les n√©gociations avec les transnationales ?

Plut√īt bien. Elles montrent des pr√©dispositions favorables. Elles n’ont, de toute fa√ßon, pas le choix. La Bolivie demeure un bon business. Nous leur garantissons de r√©cup√©rer leurs investissements et des profits raisonnables en comparaison internationale. C’est pourquoi elles resteront, m√™me si la transition est douloureuse : jusqu’√ pr√©sent elles ramassaient 70% ou 80% des b√©n√©fices. Une aberration ! Le temps des profits extraordinaires est termin√©.

¬«  Un gouvernement de mouvements sociaux ¬ »

Y a-t-il une sp√©cificit√© de l’exp√©rience bolivienne au regard des autres gouvernements progressistes d’Am√©rique latine ? Est-ce son caract√®re indig√®ne ?

Oui. Je suis convaincu qu’en Bolivie est en train de surgir ce qu’on pourrait appeler l’¬« evisme ¬ », qui est diff√©rent du ¬« chavisme ¬ » ou du ¬« lulisme ¬ ». D’abord, en effet, parce que nous avons pour la premi√®re fois un pr√©sident indig√®ne. Au regard de l’histoire de la colonisation, ce leadership compte beaucoup. L’¬« evisme ¬ » diff√®re aussi des exp√©riences cubaine, br√©silienne, argentine ou v√©n√©zu√©lienne par le fait que sa base active est constitu√©e par les organisations sociales. Dans le cas du Venezuela, la soci√©t√© civile a √©t√© construite d’en haut. Au Br√©sil, Lula a pris le pouvoir gr√Ęce aux mouvements sociaux mais s’en est imm√©diatement distanc√©. Ici, gouvernement et mouvements cheminent ensemble. Par exemple, la d√©signation des ministres s’est faite en concertation avec eux. Cela repr√©sente un potentiel de tensions tr√®s int√©ressantes... Et un bon th√®me de d√©bat pour les sociologues ! Cette exp√©rience d√©mocratique originale inspirera peut-√™tre d’autres pays.

Avec la sortie du Venezuela de la Communaut√© andine des nations et les tensions actuelles entre le P√©rou, la Bolivie, le Br√©sil et l’Argentine, l’int√©gration r√©gionale semble en panne...

C’est une des contradictions de la mondialisation. On ne cesse de dire que les fronti√®res disparaissent, et en Europe, une dizaine de nouveaux Etats se sont cr√©√©s en quinze ans ! Effectivement, l’int√©gration latino-am√©ricaine ne traverse pas un bon moment. Je pense que l’on vit une transition vers de nouvelles formes de collaboration. Ce ne sera pas facile, car il y a beaucoup d’√©go√Įsme et une conception trop verticale de l’int√©gration. Certains pays pr√©f√®rent une int√©gration subordonn√©e aux Etats-Unis, plut√īt qu’horizontale avec d’autres petits pays. C’est un vestige de cette culture du ma√ģtre et de l’esclave, tr√®s forte en Am√©rique, et qui impr√®gne plusieurs pr√©sidents latino-am√©ricains.

Evo Morales ne concentre-t-il pas trop de pouvoirs ?

Non. Il ne prend jamais seul les grandes d√©cisions strat√©giques, telles que la politique de la terre ou la nationalisation des hydrocarbures. Il a deux niveaux de consultation : son gouvernement et les mouvements sociaux. Chaque jour, nous avons une ou deux rencontres avec des organisations sociales. Pour entendre leurs revendications, mais aussi pour les consulter.

Vous vous √™tes donn√© cinq ans pour changer le cours de 500 ans d’histoire. C’est peu.

Tr√®s peu. C’est pour cela que nous courrons (rire). Nous voulons faire le maximum durant ce laps de temps pour conqu√©rir plus d’√©galit√©, de bien-√™tre et d’inclusion. Voil√ notre horizon. Des id√©es des r√©volutions europ√©ennes des XIXe et XXe si√®cles. Ce qui para√ģt √©vident en Europe est une r√©volution en Bolivie. Qu’un indig√®ne ait un revenu moyen annuel de 300 dollars est un fait anti-historique. Cela doit cesser.

Propos recueillis √ La Paz par Barbara Engel et B√©nito P√©rez.

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), Gen√®ve, 8 juillet 2006.

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