L’Equateur, un pays de nationalistes ¬« dollaris√©s ¬ »
par Pablo Stefanoni
Article publiť le 4 août 2006

La population croit que la convertibilit√© est une mauvaise chose, mais la crainte du chaos √©conomique freine la d√©valuation. Pendant ce temps, l’id√©e d’un front √©lectoral entre l’indig√©nisme et le centre-gauche pour les √©lections pr√©sidentielles qui auront lieu en octobre suit son chemin.

Pour la plupart des habitants de Quito, ¬« en ce moment ici on ne parle que du Mondial ¬ », apr√®s la victoire contre la Pologne et peu de temps avant que le nouveau triomphe de la s√©lection nationale contre le Costa Rica fasse monter de fa√ßon exponentielle les attentes ¬« mondialistes ¬ » des Equatoriens [1]. De la m√™me fa√ßon que dans l’Argentine de la convertibilit√© [2], la dollarisation mise en œuvre par le pr√©sident Jamil Mahuad en janvier 2000 a g√©n√©r√© un effet de ¬« modernisation ¬ » √©vident, visible dans l’acc√®s des secteurs moyens et ais√©s √ des biens d’importation, et d√©j√ perceptible dans l’esth√©tique de la capitale, y compris dans le renouvellement de son parc automobile et dans l’ouverture de dizaines de restaurants chics.

¬« D’apr√®s les sondages, 60% de la population croit que la dollarisation est l’un des pires maux de notre pays, mais elle s’oppose √ son abandon par crainte d’un chaos financier ¬ », affirme l’√©conomiste Alberto Acosta dans son bureau √ l’Instituto Latinoamericano de Investigaciones Sociales (Ildis), expliquant ce paradoxe apparent par des arguments devenus familiers pour n’importe quel Argentin ayant v√©cu l’√©poque du 1 contre 1 [1 peso pour 1 dollar]. Seulement, l’Equateur a fait un pas que l’Argentine a √©vit√© : la disparition de sa monnaie nationale, qui a √©t√© compl√®tement remplac√©e dans le pays andin par la devise nord-am√©ricaine.

Les ¬« forajidos ¬ », le mouvement qui a renvers√© Lucio Guti√©rrez l’ann√©e derni√®re - qui tirent leur nom de l’insulte prof√©r√©e par le pr√©sident contre leur mouvement [3] - n’ont pas fait √©merger des porte-parole ou des organisations stables, mais plut√īt un nouveau sentiment commun en faveur d’une plus grande ind√©pendance nationale et une expectative latente de quelque chose de nouveau. Radio La Luna est rest√©e comme un des √©chos de ces journ√©es qui mobilis√®rent des dizaines de milliers de quite√Īos [habitants de Quito]. Le gouvernement d’Alfredo Palacio a interpr√©t√© ces revendications sociales en r√©siliant par exemple le contrat avec la firme √©tats-unienne Occidental Petroleum (Oxy), dont les champs d’exploitation, qui ont √©t√© transf√©r√©s dans les mains de l’entreprise publique Petroecuador [4], produisent le cinqui√®me du p√©trole √©quatorien. Cette mesure, r√©clam√©e par de fortes mobilisations sociales et per√ßue comme peu amicale par Washington, a exclu l’Equateur du Trait√© de libre-√©change (TLC, sigles en espagnol) [5].

Le mouvement indig√®ne a ainsi r√©alis√© deux objectifs centraux de son agenda : la modification de la politique p√©troli√®re et l’enterrement du TLC, per√ßu comme une ¬« recolonisation du pays ¬ ». Pour Acosta, on ne peut pas parler aujourd’hui de ¬« crise de la dollarisation ¬ » dans le sens o√Ļ on pourrait anticiper sa fin prochaine. Malgr√© ses effets n√©gatifs pour une partie de l’appareil productif, le r√©gime de dollarisation b√©n√©ficie d’abondantes sources de financement. Parmi elles, l’√©conomiste mentionne l’augmentation des revenus de l’Etat provenant du p√©trole depuis la nouvelle loi √©tablissant une r√©partition √ 50/50 des revenus extraordinaires g√©n√©r√©s par l’augmentation exceptionnelle du prix de l’or noir ; les envois de devises (¬« remesas ¬ ») des √©migrants, se montant √ environ 2 milliards de dollars annuels (en plus des exportations de bananes, de caf√©, de crevettes, de cacao et de poisson) ; la croissance √©conomique des Etats-Unis, qui absorbe plus de 40% des exportations √©quatoriennes, et les non n√©gligeables narco-dollars. Le 1 contre 1 soutient √©galement l’endettement priv√© externe massif qui a √©t√© multipli√© par quatre depuis le d√©but de la dollarisation, d√©passant actuellement les 8 milliards de dollars. Cette ann√©e, on s’attend √ une croissance √©conomique de 4%, un point de plus que l’an dernier.

C’est dans ce contexte que se positionnent les forces pour les √©lections pr√©sidentielles du 15 octobre. Depuis le ¬« qu’ils s’en aillent tous ¬ » repris surtout dans la sierra [la cordill√®re des Andes] (sur la c√īte survit une forte h√©g√©monie des partis traditionnels, comme le social-chr√©tien du vieux caudillo Le√≥n Febres Cordero), aujourd’hui beaucoup craignent ¬« qu’ils restent tous ¬ » et que la droite triomphe √ cause de la division de la gauche et des indig√®nes. ¬« Il est certain qu’ici aussi souffle le vent du changement, mais il souffle aussi des vents conservateurs et beaucoup verraient d’un bon œil un Uribe [actuel pr√©sident de la Colombie] √©quatorien ¬ », signale Acosta, qui appuie la candidature de l’ex-ministre de l’Economie de Palacio Rafael Correa. Consid√©r√© comme un ¬« Stiglitz [6] √©quatorien ¬ » par un analyste politique, Correa est le candidat de Alianza Pa√≠s, qui b√©n√©ficie de la sympathie du V√©n√©zu√©lien Hugo Ch√°vez et qui tente d’obtenir le nombre de voix n√©cessaire pour passer au second tour ; pour le moment, les sondages lui donnent autour de 15% des intentions de votes. ¬« Le TLC est un projet qui d√©truit le pays, nous devons emp√™cher cette intromission de l’ambassade √©tats-unienne ¬ », a d√©clar√© l’ex-ministre pour ne laisser aucun doute. Et d’ajouter que ¬« s’il √©tait √©lu pr√©sident, il expulserait le repr√©sentant du FMI et de la Banque mondiale ¬ ». Pour acc√©der au second tour, Correa devra supplanter les candidats du syst√®me politique traditionnel : le social-d√©mocrate et avocat des banques, Le√≥n Rold√≥s, qui a abandonn√© r√©cemment le Parti socialiste ; la d√©put√© social-chr√©tienne et ex-pr√©sentatrice de t√©l√©vision Cynthia Viteri et le multimillionnaire de la banane Alvaro Noboa, qui fut battu au second tour par Lucio Guti√©rrez en 2003 et auparavant par Jamil Mahuad en 1998 [7].

Le soutien dont b√©n√©ficie actuellement Guti√©rrez, renvers√© par une r√©volte populaire en 2005, est significatif. Si l’ex-colonel parvenait √ vaincre les actuels obstacles l√©gaux et constitutionnels et √ se porter candidat, il serait cr√©dit√© aujourd’hui par les sondages d’environ 10%, un chiffre non n√©gligeable √©tant donn√© qu’aucun candidat ne d√©passe les 25%. Selon Marc Saint-Up√©ry, politologue fran√ßais install√© √ Quito, ¬« il ne faut pas oublier le c√īt√© raciste de la r√©bellion anti-Guti√©rrez. Bien que minoritaires, certains ont parl√© du Cholo [8] Guti√©rrez et pour des secteurs populaires qui ont b√©n√©fici√© de ses politiques client√©listes, il a √©t√© renvers√© par l’oligarchie ¬ ».

Dans un contexte d√©favorable, le mouvement Pachakutik, bras politique de la Conf√©d√©ration des nationalit√©s indig√®nes d’Equateur (CONAIE), pr√©sente comme candidat Luis Macas, qui a dirig√© le soul√®vement indig√®ne historique de 1990. Mais les sondages ne sont pas avec lui. Apr√®s son soutien frustr√© √ Lucio Guti√©rrez, avec qui il a co-gouvern√© pendant six mois, jusqu’√ ce que le pr√©sident d’alors l’exclue du gouvernement, le mouvement indig√®ne n’est pas parvenu √ r√©cup√©rer sa capacit√© de s√©duire les non indig√®nes. En Equateur, les ¬« natifs ¬ » repr√©sentent, au mieux, √ peine 15% de la population. C’est pour cette raison que l’appui du Pr√©sident bolivien Morales a √©t√© si valoris√©. ¬« Au risque d’√™tre accus√© d’interf√©rer dans des affaires int√©rieures de l’Equateur, je donne mon soutien au mouvement Pachakutik ¬ », a d√©clar√© Morales le mardi 13 juin ici, devant la foule. Pour le remercier, les indig√®nes l’ont propos√© pour le prix Nobel de la Paix.

Selon le pronostic d’Acosta, ¬« sans un front social comprenant Correa et Macas, il n’y a aucune possibilit√© pour une candidature progressiste au second tour ¬ », et il responsabilise tous les acteurs de l’actuelle division politique des secteurs progressistes. ¬« Le probl√®me pour Pachakutik, c’est que la majorit√© des pauvres se trouve sur la c√īte et qu’ils ne votent pas pour les indig√®nes de la Sierra ¬ », ajoute Saint-Up√©ry.

Notes :

[1[NDLR] L’√©quipe nationale √©quatorienne a √©t√© √©limin√©e en 1/8e de finale e la Coupe du monde 2006 (9 juin - 9 juillet 2006).

[2[NDLR] Ce que l’on a coutume d’appeler le Plan de Convertibilit√©, c’est le plan de parit√© entre le peso et le dollar instaur√© en 1991.

[3[NDLR] Au cours d‘une conf√©rence de presse, alors que la mobilisation sociale commen√ßait √ cro√ģtre de fa√ßon inattendue la nuit du 13 avril 2005, le pr√©sident Lucio Guti√©rrez lan√ßa avec m√©pris l’√©pith√®te de ¬« hors-la-loi ¬ » (¬« forajidos ¬ ») en parlant de ceux qui s’√©taient rassembl√©s devant son domicile. Son discr√©dit √©tait d√©j√ si grand cependant, que ce qualificatif, en √©tant diffus√© par la presse, prit un sens positif pour g√©n√©rer une identit√© commune de l’opposition civique non partisane qui commen√ßa alors √ dire : ¬« Nous sommes tous des hors-la-loi ¬ ». C’est ainsi que, du 14 au 21 avril 2005, s’est d√©velopp√©e ¬« la r√©bellion des hors-la-loi ¬ ».
Consultez le dossier ¬« La trahison de Lucio Gutierrez ¬ » sur le RISAL.

[4[NDLR] Le 15 mai 2006, le gouvernement √©quatorien a r√©sili√© le contrat d’exploitation de l’entreprise transnationale Occidental Petroleum Corporation (OXY) qui op√©rait dans l’ouest du pays suite √ des irr√©gularit√©s l√©gales commises par l’entreprise. Il s’agit sans conteste d’une victoire du mouvement social qui r√©clamait depuis longtemps l’expulsion de cette transnationale √©tats-unienne.

[5[NDLR] Le gouvernement √©quatorien n√©gociait un tel trait√© avec les Etats-Unis. Ces n√©ociations ont √©t√© interrompues alors qu’elles ont abouti pour la Colombie et le P√©rou.

[6[NDLR] Economiste, ancien vice-pr√©sident et √©conomiste en chef de la Banque mondiale de 1997 √ 2000.

[7[NDLR] Le 9 juillet 2006, apr√®s la r√©daction de cet article, Noboa s’est retir√© de la course √ la pr√©sidentielle, all√©guant que son apport au pays se ferait par d’autres biais que la politique partisane. Officieusement, la chute vertigineuse de sa popularit√© dans les sondages des semaines r√©centes semble √™tre la vraie raison de sa d√©cision.

[8[NDLR] Le terme ¬« cholo ¬ » d√©signe en g√©n√©ral le m√©tisse fruit de l’union entre europ√©en et am√©rindien. En Equateur, comme au P√©rou d’ailleurs, le terme a une connotation n√©gative. En plus de signifier l’ascendance indig√®ne, il d√©signe une personne ayant un faible niveau d’√©ducation, de mauvaises habitudes, qui s’habille mal. Il est l’expression d’un m√©pris racial et de classe.

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