Menaces sur les réserves naturelles en Amérique latine
Les charlatans du tourisme vert
par Anne Vigna
Article publiť le 2 octobre 2006

Les visites au temple d’Angkor au Cambodge confi√©es √ une soci√©t√© de tourisme ; des villes historiques comme celle de Hu√™ au Vietnam soumises √ un flot touristique non ma√ģtris√©... Malgr√© l’inscription de certains sites au patrimoine mondial de l’humanit√© par l’Organisation des Nations unies pour l’√©ducation, la science et la culture (Unesco), les objectifs financiers finissent par l’emporter, au d√©triment des lieux eux-m√™mes et des populations. Certes, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a promu l’id√©e d’¬« √©cotourisme ¬ ». Un mot qui sonne bien aux oreilles des voyageurs soucieux d’√©cologie. Mais, en l’absence de d√©finition pr√©cise, des gouvernements et des groupes priv√©s parent de ce label des projets fort peu √©cologiques et carr√©ment antisociaux. Comme par exemple sur les sites en Am√©rique latine.

Dans le nord du Guatemala et de la r√©serve biosph√®re maya (RBM), la plus importante aire prot√©g√©e d’Am√©rique centrale, le site arch√©ologique du Mirador √©tait un joyau bien gard√© par la for√™t. Hormis les communaut√©s locales et les arch√©ologues, personne ne connaissait l’existence de ces vingt-six cit√©s mayas, datant de la p√©riode pr√©classique et ant√©rieures de mille √ mille huit cents ans aux autres grands sites mayas (Palenque, Cop√°n, Tikal). Les sp√©cialistes consid√®rent le Mirador comme le berceau de la civilisation maya ; il abrite les pyramides les plus √©lev√©es jamais construites en M√©so-Am√©rique (147 m√®tres de haut). Un arch√©ologue am√©ricain, M. Richard Hansen, a vu dans ce patrimoine une nouvelle mine d’or : ¬« Nous avons ici une combinaison unique de for√™t tropicale et de sites arch√©ologiques d’une valeur inestimable, qui cr√©ent un potentiel touristique √©norme pour le Guatemala. ¬ »

Et de proposer la construction d’un complexe touristique permettant, selon lui, d’assurer des revenus pour, √ la fois, restaurer le site, stopper le pillage arch√©ologique et conserver les ressources naturelles. Le projet El Mirador est donc n√©, affubl√© du label ¬« √©cotourisme ¬ », et appuy√© par le pr√©sident du Guatemala, M. Oscar Berger, ainsi que par une longue liste d’institutions assurant n’Ň“uvrer que pour la conservation de la r√©serve [1]. Pourtant, avec l’arriv√©e pr√©vue de cent vingt mille touristes par an dans ce milieu pr√©serv√©, l’affaire divise les communaut√©s jusqu’alors unies ; elle conduit √ privatiser un patrimoine, sous couvert d’objectifs scientifiques et/ou touristiques peu clairs [2].

Avant que le projet ne soit connu dans le d√©tail, et son impact √©cologique un tant soit peu √©tabli, El Mirador est d√©j√ annonc√© dans la presse comme une tr√®s bonne nouvelle pour l’√©conomie du pays et la conservation de la plan√®te. La question de l’eau n’est m√™me pas abord√©e. Or il n’y en a pas au Mirador ; pour les fouilles, elle est achemin√©e par h√©licopt√®re. Et pour les touristes, le jour o√Ļ ils arriveront ? Aucune r√©ponse. Mais, pour M. Hansen, il serait urgent d’agir (c’est-√ -dire d’exproprier) : ¬« La richesse de la RBM doit √™tre pr√©serv√©e ; les communaut√©s locales sont responsables de sa d√©t√©rioration. ¬ »

Une justification particuli√®rement scandaleuse. La communaut√© incrimin√©e appartient au r√©seau de l’Association des communaut√©s foresti√®res du Pet√©n (Acofop), prim√©e au Sommet de la Terre √ Johannesburg, en 1992, pour ¬« sa gestion durable de 500 000 hectares de la r√©serve ¬ » sous les contraintes du label forestier Forest Stewardship Council (FSC) [3]. ¬« En aucun cas, Acofop n’est responsable de la d√©forestation de la RBM, s’insurge Mme Ileana Valenzuela, du groupe Actions et propositions du Pet√©n. M. Hansen sait pertinemment qu’elle est d√©truite par l’exploitation p√©troli√®re, foresti√®re [priv√©e] et par les routes du narcotrafic. Or le tourisme va cr√©er des d√©placements et des activit√©s suppl√©mentaires dans une zone encore pr√©serv√©e de la r√©serve justement gr√Ęce au travail d’Acofop. ¬ »

El Mirador a d√©j√ d√ » revoir sa copie pour une pr√©sentation plus ¬« verte ¬ », apr√®s le toll√© g√©n√©ral qui a accompagn√© ses premiers plans : un train et un h√©liport ont remplac√© les routes et l’a√©roport initialement pr√©vus. Cependant, rien ne dit que cette zone ne sera pas, un jour, parcourue par les bus des touristes ou par les camions des entreprises foresti√®res, si les ¬« routes touristiques ¬ » que projette l’organisation Mundo Maya, une composante du plan Puebla-Panam√° [4], voient le jour. Mundo Maya regroupe la Banque interam√©ricaine de d√©veloppement (BID) et les ministres du tourisme du Mexique, du Guatemala, du Honduras, du Salvador et du Belize pour d√©velopper un tourisme ¬« vert ¬ » et b√©n√©fique pour les populations locales... tout au moins dans les intentions.

Dans les faits, les objectifs de Mundo Maya visent √ ¬« faciliter les d√©placements des touristes entre les sites arch√©ologiques mayas et cr√©er des infrastructures de tourisme  [5] ¬ ». Autrement dit, √©tablir des voies de communication entre les sites de Palenque et Tulum au Mexique, Tikal au Guatemala et Cop√°n au Honduras, qui traverseront la zone encore intacte de la RBM, tr√®s pr√®s du Mirador [6]. Officiellement, la r√©gion s’est engag√©e √ d√©velopper ¬« un tourisme plus respectueux des cultures et de l’environnement dont les b√©n√©fices permettent de combattre la pauvret√©  [7] ¬ ». En r√©alit√©, cette politique risque de provoquer rapidement le contraire.

Au Mexique, les c√ītes du pays se b√©tonnent, avec cent quarante-deux projets en cours de r√©alisation (sur deux cent soixante pr√©vus) pour accro√ģtre l’¬« offre plage ¬ » [8]. A l’exception notable du Costa Rica, qui met en Ň“uvre une politique de conservation, l’Am√©rique centrale a compris que la nature se vend bien. Toutefois, les projets class√©s ¬« √©cotourisme ¬ » impliquent bien souvent que l’activit√© se d√©roule dans la nature, sans pr√©voir ni participation des habitants √ la d√©finition et √ la gestion du projet ni am√©nagements √©cologiques pour r√©duire l’impact de l’activit√©. Les investisseurs priv√©s √©tant demandeurs de lieux vierges, prot√©g√©s, les pays fournissent la mati√®re premi√®re et, employant les recettes du tourisme classique, chaque administration r√™ve de d√©velopper un ¬« grand projet ¬ » pendant son mandat.

Le pr√©sident mexicain Vicente Fox a soutenu d√®s son √©lection, en 2000, une d√©sastreuse initiative de Fonatur, l’instance f√©d√©rale charg√©e de l’essor du tourisme. Il s’agit d’exploiter le ¬« dernier aquarium mondial ¬ », en Basse-Californie, r√©gion d’une biodiversit√© marine unique et lieu de reproduction de la baleine grise et du requin-baleine. Sur deux cent quarante-quatre √ģles [9], tr√®s sensibles aux sources de pollutions sonore et chimique, le projet Mar de Cort√©s veut attirer les yachts am√©ricains, construire vingt-quatre marinas susceptibles de recevoir cinquante mille embarcations priv√©es. Cinq millions de touristes sont esp√©r√©s d’ici √ 2014.

Les investisseurs priv√©s ont les mains libres : le projet Para√≠so del Mar (¬« Paradis de la mer ¬ »), une des composantes de Mar de Cort√©s, a d√©but√© sans disposer des autorisations n√©cessaires ni d’√©tude d’impact en bonne et due forme. Sur 500 hectares, il pr√©voit la construction de mille cinq cents villas, deux mille chambres d’h√ītel, deux golfs, un centre commercial, un parc r√©cr√©atif et deux h√īpitaux priv√©s, pour un investissement estim√© √ 900 millions de dollars. Face aux agissements des investisseurs (construction de routes sans autorisation, destruction de mangroves...), l’Organisation des Nations unies pour l’√©ducation, la science et la culture (Unesco) vient de classer les √ģles du golfe de Californie, cens√©es √™tre prot√©g√©es par le Mexique depuis 1978, au Patrimoine mondial de l’humanit√©. Il est significatif que ni le gouverneur de l’Etat, M. Narciso Ag√ļndez, ni le maire de La Paz, M. Victor Castro Cos√≠o, n’aient assist√© √ la c√©r√©monie officielle de classement du site par l’Unesco, le 23 ao√ »t 2005, alors que tous les deux avaient inaugur√© le chantier de Para√≠so del Mar. ¬« L’Unesco ne pourra r√©glementer quoi que ce soit face au tourisme, elle n’en a pas les facult√©s ¬ », d√©plore M. Gonzalo Halffter, expert aupr√®s de l’organisation, qui ne peut intervenir que si un gouvernement le lui demande - et ce n’est pas le cas de l’Etat mexicain. En revanche, un r√©seau d’associations locales, Ciudadanos Preocupados AC, a attaqu√© en justice ces projets priv√©s en raison ¬« des √©tudes d’impact qui oublient la pr√©sence des baleines ou des mangroves ¬ ». D’apr√®s ce r√©seau, ¬« le contexte social est ni√©, et le d√©veloppement local est tout sauf une priorit√© ¬ ».

Le Honduras pratique aussi l’¬« √©cotourisme ¬ » sur une des plus belles portions de la c√īte cara√Įbe, √ l’entr√©e du parc national Jeanette Kawas, terre des Garifunas, population afro-cr√©ole install√©e ici depuis 1880. Sur la c√īte, le pays a d√©j√ ¬« vendu ¬ » aux Nord-Am√©ricains ses √ģles pour la plong√©e - autour de Roat√°n, o√Ļ l’on parle anglais et paie en dollars - et ses terres agricoles pour les ananas de la compagnie am√©ricaine United Fruit (devenue, depuis 1990, Chiquita Brands Company). Restait donc cette partie de c√īte ourl√©e de cocotiers jusqu’ici oubli√©e du gouvernement de Tegucigalpa.

Au nom du tr√®s pratique ¬« int√©r√™t national ¬ », l’Institut du tourisme du Honduras a purement et simplement expropri√© 300 hectares de littoral sans indemniser les Garifunas. En 2004, il a vendu cette bande de terre 19 millions de dollars √ la soci√©t√© priv√©e qui s’est constitu√©e pour r√©aliser le grand projet Micos Beach & Golf Resort. Cette d√©nomination a d’ailleurs √©mu plus d’un Garifuna. ¬« Dans notre langue, micos signifie singe et il n’y a jamais eu de singe par ici. Leurs seuls singes sur la plage, c’est nous, les Garifunas ! ¬ », explique le jeune Alex Podilla, pr√©sident de P√©lican Caf√©, association de promotion de la culture garifuna. Pas de singes donc, mais un golf de 25 hectares, deux mille chambres d’h√ītel, cent soixante-dix villas, un centre de convention, une marina, etc. Si l’attraction principale est bien le parc national o√Ļ doivent se d√©rouler, sans plus de pr√©cisions, ¬« plusieurs activit√©s ¬ », selon les promoteurs, ¬« la danse et la musique garifunas ont aussi beaucoup d’attraits ¬ ». Les antres du tourisme sexuel sont-ils d√©j√ pr√©vus ?

Dans ces trois grands projets - El Mirador, Mar de Cort√©s et Micos Beach -, la nature est exploit√©e et vendue, comme l’a √©t√©, il y a quarante ans, la magnifique baie d’Acapulco. Les m√©thodes employ√©es n’ont gu√®re chang√© : corruption des autorit√©s, information tronqu√©e, indemnisation ridicule ou inexistante des terres, d√©ni continuel des cons√©quences √©cologiques et sociales. A l’origine, on trouve les m√™mes promoteurs et investisseurs (d√©nomm√©s aussi ¬« coyotes du tourisme ¬ » pour l’achat √ bas prix des terrains), en qu√™te des derniers bijoux intacts de la plan√®te.

On est tr√®s loin des engagements pris par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) et par les Etats en la mati√®re, √ travers le code mondial d’√©thique du tourisme et la d√©claration de Qu√©bec sur l’√©cotourisme [10]. Et √ des ann√©es-lumi√®re d’une v√©ritable d√©finition de ce dernier. Sous couvert de conservation (r√©elle ou non), cette d√©nomination conduit √ une privatisation encore plus rapide des ressources naturelles que ce que permettait le tourisme classique. Les projets affichent parfois des am√©nagements √©cologiques, mais tous exigent des garanties sur la propri√©t√© de la terre et poussent les habitants vers la sortie.

La communaut√© locale perd sa terre, sa r√©serve de p√™che ou sa source d’eau, c’est-√ -dire tout ce qui lui permet de survivre. Parfois, les zones f√©d√©rales (plages, bords des rivi√®res, for√™ts) tombent dans les mains du priv√© par un tour de passe-passe d’une ill√©galit√© d√©concertante. En fait, ces programmes r√©servent les derni√®res baleines, les ultimes ceibas (l’arbre embl√®me du Guatemala) ou le lagon des Garifunas aux plus fortun√©s, ceux qui justement auront contribu√© le plus √ leur destruction. Il deviendra alors normal de payer, et de payer cher, pour profiter d’une nature pr√©serv√©e. El Mirador compte sur le tourisme europ√©en (plus cultiv√©), quand Mar de Cort√©s et Micos Beach sont taill√©s sur mesure pour les Am√©ricains.

L’utilisation frauduleuse de la d√©nomination ¬« √©cotourisme ¬ » n’est pourtant gu√®re d√©nonc√©e. L’√©cotourisme en g√©n√©ral b√©n√©ficie d’une bonne image, et son d√©veloppement est d’actualit√©. Pour les agences de d√©veloppement internationales, il semble m√™me √™tre devenu une panac√©e. En Am√©rique centrale et au Mexique, agences de l’Organisation des Nations unies (ONU) [11], organismes de financement, BID, Banque mondiale, United States Agency for International Development (Usaid) et Union europ√©enne ont dans leurs cartons de multiples projets pour les communaut√©s locales [12]. Ils justifient les avantages de cette politique, au nom de la cr√©ation d’une √©conomie locale, de la formation professionnelle et de la prise de conscience par les habitants de la richesse de leur patrimoine naturel et culturel. Une formule presque parfaite en somme, qui r√©pondrait √ la n√©cessit√© de valoriser le patrimoine tout en assurant sa conservation.

Des organismes comme l’organisation non gouvernementale (ONG) Conservation internationale et la BID, pourtant tr√®s critiqu√©s pour les politiques qu’ils ont men√©es dans la r√©gion, ont quand m√™me financ√©, dans les ann√©es 1990, de petits projets de tourisme 100 % communautaires dans lesquels les habitants assurent une vraie pr√©servation du milieu gr√Ęce aux gains obtenus du tourisme.

Dans les projets du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), explique M. Diego Masera, responsable du tourisme pour l’Am√©rique au sein de cette organisation, ¬« la participation de la communaut√© est le moteur du processus de conservation, et aucune activit√© de tourisme ne se fait sans la population ¬ ». En revanche, du c√īt√© des Etats, la donn√©e ¬« communautaire ¬ », c’est-√ -dire la cr√©ation et la gestion du projet par les habitants, pose un nouveau probl√®me. Une communaut√© organis√©e et consciente de la valeur de ses ressources naturelles, se r√©v√®le moins √ m√™me de vendre sa terre √ bas prix, de laisser privatiser sa source d’eau ou sa cascade.

Au Chiapas, les projets d’√©cotourisme promus par les gouvernements (local et f√©d√©ral) ne se fondent pas sur le mod√®le communautaire, mais tendent √ promouvoir un tourisme familial et priv√©. Le gouvernement local ne cesse de vanter l’√©cotourisme comme la ¬« solution aux probl√®mes √©conomiques du Chiapas ¬ », mais finance depuis quelques ann√©es les pires projets d’√©cotourisme du Mexique... Selon M. Maxime Kieffer, consultant dans ce secteur, qui vient d’enqu√™ter au Chiapas, ¬« les habitants n’ont pas √©t√© consult√©s dans la phase pr√©paratoire. On leur pr√©sente l’activit√© et les cabanes toutes pr√™tes, en b√©ton, sans aucun am√©nagement √©cologique pour limiter les pollutions. Les responsables ne sont pas form√©s, il n’y a pas de gestion collective, pas de projet de d√©veloppement local, m√™me pas une r√©flexion sur les d√©chets ¬ ». Pis : quand les communaut√©s refusent un projet sur leurs terres, les m√©thodes employ√©es pour les convaincre laissent pr√©sager un sombre avenir dans la r√©gion. Ainsi, le conseil autonome de la communaut√© zapatiste Roberto Barrios a d√©nonc√© √ plusieurs reprises les intimidations de fonctionnaires publics comme celles d’investisseurs priv√©s pour cr√©er un projet d’√©cotourisme proche de ses cascades. Or le premier droit d’une communaut√© est de pouvoir refuser l’arriv√©e de visiteurs sur ses terres - donc de ne pas se voir imposer de projets, m√™me s’¬« ils sont tr√®s, tr√®s bien ¬ », comme le r√©p√®te sans cesse √ la presse la responsable du tourisme au Chiapas.

Ces projets sont √©galement financ√©s par l’Union europ√©enne √ travers le programme Prodesis. Avec un tel partenaire - le gouvernement pourtant peu recommandable de M. Pablo Salazar (Parti r√©volutionnaire institutionel [PRI]) -, l’Union appuie des projets touristiques qui n’ont rien d’√©cologique et sont, sur bien des points, contraires aux r√®gles de base de l’√©cotourisme. Dans la communaut√© lacandone de Lacanj√° Chansayab, les familles g√®rent des projets priv√©s sans aucune collaboration entre elles. Elles reconnaissent porter toujours leur tunique traditionnelle [13] parce que les formateurs envoy√©s par Sectur (le minist√®re du tourisme) leur ont assur√© que les touristes voulaient les voir ainsi.

Si l’on en croit les d√©pliants, le Chiapas est le royaume de la nature et de la paix. Le vert de l’√©cotourisme ferait ainsi dispara√ģtre le kaki des soldats, qui n’ont pourtant jamais quitt√© la r√©gion depuis 1994, date du soul√®vement zapatiste. La communication est en effet astucieuse et pourrait bien fonctionner. Dans le bureau local de Sectur, √ Tuxtla Guti√©rrez, on reconna√ģt que les projets mont√©s ne respectent pas les principes-cl√©s de l’√©cotourisme, mais que le concept est utilis√© dans toute la promotion du gouvernement.

En copr√©sidant le second Forum international du tourisme solidaire (FITS) au Chiapas en mars 2006, la France a pourtant cautionn√© cette fausse image. M. Fox, le m√™me qui propose la destruction de la Basse-Californie, a √©t√© accueilli par M. Salazar, comme ¬« le grand fondateur du tourisme solidaire ¬ ». Les efforts du Chiapas en la mati√®re ont √©t√© abondamment vant√©s par M. Jean-Louis Dieux, vice-pr√©sident de la r√©gion Provence-Alpes-C√īte d’Azur, pour lequel le Chiapas est un pionnier et bient√īt un mod√®le du tourisme solidaire... Au m√™me moment, les participants au forum venus d’Afrique et d’Asie se plaignaient dans une lettre ouverte aux organisateurs de ¬« n’avoir discut√© avec aucune communaut√© lors des visites de terrain ¬ ». Une preuve suppl√©mentaire que la vision impuls√©e par le gouvernement local n’est pas exactement la m√™me que celle des participants √ ce forum.

Au sein du FITS comme ailleurs, le sauvetage de l’appellation ¬« √©cotourisme ¬ » est devenu une priorit√© des r√©seaux, associations, universitaires qui d√©fendent le concept. Le label, en particulier pour le tourisme solidaire, est apparu au d√©part comme la solution la plus indiqu√©e.

Un label du tourisme solidaire garantirait, en plus d’un souci de pr√©servation du milieu, la gestion par les habitants du projet de tourisme et un r√©investissement d’une part des b√©n√©fices dans des services communs. En France, les voyagistes solidaires regroup√©s dans l’Association pour un tourisme √©quitable et solidaire (ATES) ont invit√© Fairtrade Labelling Organizations (FLO) [14], qui surveille la cha√ģne du commerce √©quitable, √ travailler sur ce th√®me. Ces associations devenues voyagistes ont en effet tout int√©r√™t √ jouer la transparence et √ mettre en avant leurs actions de solidarit√© et leur √©thique, quand d’autres agences se limitent √ un code de bonne conduite mais utilisent les termes attractifs de ¬« tourisme responsable ¬ » dans leur communication.

Mais la certification reste un processus lourd, complexe et co√ »teux. Pour M. Ernest Ca√Īada, responsable de l’ONG espagnole Action pour un tourisme responsable (ATR), ¬« les frais de certification li√©s au label √©cartent les petits projets ¬ ». Au Mexique, par exemple, le co√ »t de certification du label du commerce √©quitable avoisine les 2 000 euros par an pour une organisation de producteurs de caf√©. ¬« De plus, poursuit M. Ca√Īada, en labellisant le caf√© de multinationales comme Nestl√©, McDonald’s ou Carrefour, FLO a pris un autre chemin. Certifier l’activit√© d’√©cotourisme que m√®neront bient√īt les cha√ģnes h√īteli√®res, qui continueront par ailleurs de violer les droits de leurs salari√©s, n’a pour nous aucun sens. ¬ »

Pour ne pas reproduire les erreurs de labellisation du commerce √©quitable, les frais de certification ne devraient pas √™tre assum√©s par le projet, afin que les plus petits - qui sont la majorit√© - aient √©galement acc√®s √ ce r√©seau. Mais, surtout, un label de tourisme solidaire, durable ou responsable, devrait dans ses fondements exclure de la comp√©tition les grands groupes de tourisme.

Labellis√© ou non, l’√©cotourisme doit cesser de tromper son client. L’activit√© n’est pas une solution universelle qui peut s’appliquer partout : il n’est pas possible de reconvertir tous les peuples qui vivent pr√®s d’un site arch√©ologique ou dans une for√™t primaire en ¬« guides ¬ » sous pr√©texte de protection ou de d√©veloppement social. Le gouvernement du Chiapas mine dangereusement l’avenir en misant, si vite et si mal, sur la case ¬« √©cotourisme ¬ ». Et, de m√™me que le commerce √©quitable n’a pas enray√© la crise du caf√© dans la r√©gion, l’√©cotourisme ¬« frelat√© ¬ » ne fera pas grand-chose contre la pauvret√©.

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Un moyen de sauver les villages

Les organisations indig√®nes, paysannes ou √©cologistes sont les premi√®res d√©√ßues du galvaudage de l’√©cotourisme. Certaines ont vu dans l’id√©e de ¬« tourisme communautaire ¬ » l’occasion d’√©changer avec des visiteurs dans un cadre diff√©rent. D’autres financent la protection de leurs terres (contre les incendies, la coupe ill√©gale du bois) en guidant des excursionnistes. Et, depuis plus de vingt ans, dans une grande diversit√© d’id√©es et de moyens, certaines communaut√©s ont mont√© des projets, aid√©es par des associations et des universitaires, ou inspir√©es par les forums auxquels elles ont particip√©.

Aujourd’hui exil√© au Canada parce que sa vie est menac√©e par la politique de M. Ulises Ruiz, gouverneur de l’Etat mexicain d’Oaxaca [15], M. Raul Gatica expliquait, en juin 2005, les raisons de la cr√©ation d’un projet touristique par le Conseil indig√®ne populaire d’Oaxaca - Ricardo Flores Mag√≥n (CIPO-RFM) dans un r√©seau de vingt-deux communaut√©s : ¬« Nous luttons contre la coupe ill√©gale de nos for√™ts commise avec le soutien du gouvernement, le saccage g√©n√©ralis√© de nos terres, et nous subissons une r√©pression sans pr√©c√©dent. Quand des touristes sont dans nos communaut√©s, il y a bien moins de paramilitaires, bien moins de probl√®mes. C’est aussi un moyen de faire conna√ģtre nos conditions de vie et notre lutte. ¬ » Le CIPO n’a pas cr√©√© de cabanes pour les visiteurs. Ils dorment, vivent, mangent avec des familles de la communaut√© et ¬« dans les m√™mes conditions ; c’est un des points-phares de notre proposition. On vient “chez nous” ¬ ». Moisson du ma√Įs, r√©colte du miel, p√™che ou pr√©paration des tortillas en fonction de la saison et de l’environnement, depuis les plages du Pacifique jusqu’aux froides montagnes de la Sierra Norte, le r√©seau du CIPO offre en effet un sacr√© voyage au cŇ“ur de la r√©alit√© indig√®ne d’Oaxaca.

Au Guatemala, contre les futurs barrages pr√©vus par le plan Puebla-Panam√° sur le fleuve Usumacinta, se pr√©pare le m√™me type d’op√©ration. ¬« Nous devons d’abord trouver des activit√©s pour rester sur nos terres et, ensuite, c’est un excellent moyen pour attirer l’attention ¬ », explique M. Augustin Terala, membre du Front petenero contre les barrages (FPCR). En montrant la beaut√© du fleuve Usumacinta, les membres du Front veulent expliquer aux visiteurs les d√©g√Ęts √©cologiques que provoqueraient les ouvrages b√©tonn√©s.

Dans la m√™me r√©gion, l’Association des communaut√©s foresti√®res du Pet√©n (Acofop) renforce son activit√© de tourisme communautaire face √ la menace d’un autre tourisme sur le site arch√©ologique du Mirador (lire l’article ci-dessus). Depuis plus de dix ans, la communaut√© de la Carmelita [16] propose de le d√©couvrir par petits groupes, durant cinq jours de marche en for√™t : un moment privil√©gi√© avec ceux qui vivent et travaillent dans cette for√™t. ¬« On sait que le projet de Hansen [l’arch√©ologue am√©ricain √ l’origine du complexe touristique] nous propose de vendre des souvenirs, mais on pr√©f√®re se balader en for√™t et raconter notre travail, explique M. Freddy Molina. Le tourisme limit√© et g√©r√© par la communaut√© est un compl√©ment int√©ressant de notre activit√© foresti√®re. ¬ »

Anthropologue √ l’Institut de recherches sociales de l’UNAM (universit√© de Mexico), Mme Luisa Par√© pensait la m√™me chose en cr√©ant un premier projet qui allait donner naissance au R√©seau d’√©cotourisme communautaire des Tuxtlas (RECT), dans l’Etat de Veracruz, au Mexique. L’objectif principal √©tait d’amortir la cr√©ation brutale de la r√©serve de la biosph√®re des Tuxtlas, en 1998, laquelle expropriait les habitants de leurs terrains et imposait des r√®glements aux communaut√©s locales pour stopper la d√©forestation. ¬« La cr√©ation de la r√©serve ne proposait pas d’alternative √©conomique, rappelle l’anthropologue, et les habitants n’ont pas √©t√© consult√©s sur son trac√©. La priorit√© √©tait la biodiversit√©, et les habitants devaient s’adapter. Nous savions au contraire que, sans la participation de la population, la cr√©ation d’une r√©serve ne changerait rien pour la conservation. ¬ »

Au fil des ans, plusieurs activit√©s √©conomiques compatibles avec le milieu (√©cotourisme, artisanat en bois, agriculture biologique) ont √©t√© mises en place dans les villages. Les habitants ont accept√© de prot√©ger la for√™t et les sources d’eau gr√Ęce √ un plan de d√©veloppement durable, comme le souhaitait la direction de la r√©serve. ¬« Mais, en √©change, ils re√ßoivent des compensations justes et participent au processus de d√©cision car ils rendent un service environnemental. C’est-√ -dire qu’ils Ň“uvrent, comme la r√©serve, √ la protection des ressources de la plan√®te. ¬ »

L’√©cotourisme est bien en effet cens√© aller dans ce sens : trouver des ressources financi√®res et mat√©rielles destin√©es aux populations locales pour qu’elles prot√®gent leur environnement et aient acc√®s √ des services tels que l’eau potable et l’√©lectricit√©, indispensables pour l’accueil d’un touriste ! En compl√©ment de l’agriculture, un tourisme limit√© et ma√ģtris√© par les populations locales peut √™tre une source de revenus int√©ressante, en particulier pendant les saisons o√Ļ l’activit√© agricole est faible. Face √ la situation √©conomique catastrophique dans laquelle se trouve la campagne en Am√©rique centrale et au Mexique, l’√©cotourisme a d√©j√ permis d’√©viter la faillite de petites exploitations familiales. Et l’organisation communautaire de cette activit√© est essentielle : il est capital que, dans un village, les probl√®mes du tourisme (gestion des d√©chets, consommation d’eau et d’√©nergie) comme ses √©ventuels b√©n√©fices (emplois, formation, services publics) fassent l’objet d’une gestion concert√©e.

Notes :

[1L’Universit√© de Californie, la National Geographic Society, Counterpart International, ou encore Global Heritage Fund.

[2Au Chiapas, l’organisation Maderas del Pueblo a d√©nonc√© plusieurs fois des programmes de biopiraterie affubl√©s du nom d’√©cotourisme. A ce jour, ces accusations ne sont pas prouv√©es, mais aucune investigation s√©rieuse n’a √©t√© men√©e par les autorit√©s.

[3Le FSC est une organisation non gouvernementale (ONG) qui regroupe depuis 1993 des propriétaires forestiers, des entreprises de la filière bois, des groupes sociaux et des associations écologistes. Le label FSC se base sur dix principes et cinquante-six critères, avec vérification menée par des sociétés de certification indépendantes.

[4Le plan Puebla-Panam√° est un plan de ¬« d√©veloppement ¬ » cens√© cr√©er des infrastructures (routes, ports, barrages, etc.) pour l’implantation d’activit√©s √©conomiques (maquilladoras, mines, etc.) du Panam√° jusqu’√ l’Etat de Puebla, au Mexique. Lire Braulio Moro, ¬« Une recolonisation nomm√©e “plan Puebla-Panam√°” ¬ », Le Monde diplomatique, d√©cembre 2002.

[5Documents de la BID, projets tourisme, plan Puebla-Panam√°, www.iadb.org/ppp.

[6Voir le dossier de l’ONG guat√©malt√®que Tr√≥pico Verde, ¬« Qu√© es el proyecto Mundo Maya ? ¬ »

[7¬« D√©claration des √ģles de Gal√°pagos ¬ » (2002), sommet ib√©ro- am√©ricain et cara√Įbe des vingt ministres du tourisme et de l’environnement (Equateur). Engagements r√©it√©r√©s par les m√™mes en septembre 2004 avec la ¬« D√©claration du fleuve Amazonas ¬ », lors du sommet d’Iquitos (Br√©sil).

[8Les autres segments comprennent le tourisme culturel, le tourisme d’affaires, le tourisme de croisi√®re, le tourisme d’aventure et l’√©cotourisme. Source : Sectur (minist√®re du tourisme mexicain), Proyectos en desarrollo, Mexico, 2005.

[9Pour l’Unesco, ces √ģles abritent la biodiversit√© marine la plus riche : huit cent quatre-vingt-onze esp√®ces de poissons, six cent quatre-vingt-quinze esp√®ces de plantes aquatiques, et un tiers des c√©tac√©s.

[10Adopt√©e en mai 2002, apr√®s l’ann√©e internationale de l’√©cotourisme en 2001.

[11Organisation internationale du travail (OIT), Programme des Nations unies pour le d√©veloppement (PNUD), Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), OMT.

[12La plupart des projets concernent des communaut√©s paysannes ou indig√®nes install√©es dans des environnements prot√©g√©s par une l√©gislation nationale ou internationale (les r√©serves de la biosph√®re de l’Unesco, le corridor biologique m√©so-am√©ricain...).

[13Les Lacandons ne sont pas le peuple originaire de la ¬« for√™t lacandone ¬ », m√™me si le gouvernement ¬« vend ¬ » cette fausse identit√©. Cette population maya est originaire de la p√©ninsule du Yucat√°n.

[14FLO est n√© en 1997 pour regrouper une vingtaine d’associations du commerce √©quitable dans le monde (dont Max Havelaar). En 2004, FLO-Cert a certifi√© cinq cent quarante-huit coop√©ratives (www.fairtrade.net).

[15Depuis sa prise de pouvoir en d√©cembre 2004, M. Ruiz (Parti r√©volutionnaire institutionnel [PRI]) a fait emprisonner cent cinquante-deux opposants politiques, dont les principaux dirigeants des organisations indig√®nes.

[16Pour plus de renseignements sur ces projets de tourisme solidaire (CIPO, Carmelita, Tuxtlas) : www.echoway.org.

Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), juillet 2006.

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