Entretien avec Maristella Svampa
Argentine : le retour √ la normale
par Marc Saint-Upéry , Margot Geiger
Article publiť le 17 novembre 2006

En d√©cembre 2001 et pendant les nombreux mois d’agitation populaire et d’incertitude qui suivirent la chute du gouvernement de Fernando De La R√ļa, renvers√© par une insurrection spontan√©e suscit√©e par la crise √©conomique, politique et sociale sans pr√©c√©dent qui secouait le pays, des millions d’Argentins sont descendus dans la rue en criant ¬« Que se vayan todos ! [1] ¬ ». Ce slogan √©tait adress√© √ une classe politique compl√®tement discr√©dit√©e, et d’aucuns proph√©tisaient une recomposition radicale du paysage politique, une disparition totale de partis traditionnels et un r√īle majeur de la soci√©t√© civile et des mouvements sociaux. Quatre ans plus tard, le gouvernement du p√©roniste Nestor Kirchner, √©lu en mai 2003, jouit d’un soutien exceptionnel. La sociologue argentine Maristella Svampa, auteure de nombreux ouvrages et articles sur le p√©ronisme, la dynamique de l’exclusion et les mouvements sociaux en Argentine, nous explique comment on est pass√© de l’effervescence sociale la plus spectaculaire qu’ait connu un pays occidental au cours des vingt derni√®res ann√©es √ un √©tat de ¬« normalit√© ¬ » paradoxale et travers√©e de profondes contradictions.

Maristella Svampa

Comment expliquer l’ample soutien dont b√©n√©ficie Kirchner au sein de la soci√©t√© argentine ?

Toutes les grandes crises engendrent des exigences tr√®s ambivalentes chez les gens : demandes de solidarit√©, d’auto-organisation, mais aussi demandes d’ordre et de normalit√©. D’un c√īt√©, la crise de 2001 a √©t√© la pire de notre histoire. De l’autre, elle a ouvert la voie √ l’√©mergence de nouveaux protagonistes sociaux et politiques : assembl√©es de quartier, piqueteros [2] et autres formes d’organisation par le bas. Pour autant, ces nouveaux sujets n’ont pas r√©ussi √ construire une alternative politique et sociale. Attir√©s par la d√©mocratie directe et par une logique politique anti-institutionnelle, ils ne se posaient g√©n√©ralement pas la question d’un lien avec le syst√®me institutionnel. Il me semble que, faute de pouvoir construire un nouveau d√©bouch√© politique, ces demandes de solidarit√© ont fini par s’affaiblir et par d√©cliner √ partir de la fin de l’ann√©e 2002. C’est √ ce moment-l√ , alors que commence √ s’installer une forte demande de normalit√©, qu’appara√ģt Kirchner, avec son slogan : ¬« Pour un pays s√©rieux, pour un pays normal. [3] ¬ » La balle est pass√©e dans l’autre camp, celui du syst√®me institutionnel, en l’occurrence incarn√© par Kirchner et par la faction la plus ¬« progressiste ¬ » du Parti justicialiste [4], porteur d’un discours diff√©rent de celui du ¬« m√©n√©misme ¬ » [5] des ann√©es 1990.

Comment Kirchner canalise-t-il ces demandes ?

D√®s le d√©part, son discours a assum√© une partie de ces demandes de r√©novation politique. D’abord, au niveau √©conomique, il a cherch√© √ r√©cup√©rer une certaine marge de manŇ“uvre par rapport aux organismes internationaux. En deuxi√®me lieu, il a d√©capit√© la Cour supr√™me de Justice, symbole du m√©n√©misme et de la manipulation du pouvoir judiciaire. Enfin, il a d√©velopp√© une politique de condamnation ferme des violations des droits de l’homme commises par la dictature entre 1976 et 1983, revenant sur certaines mesures d’amnistie ou de pardon prise par ses pr√©d√©cesseurs. Au niveau discursif, il a largement assum√© la critique du n√©olib√©ralisme, qui avait √©t√© le point commun des grandes mobilisations de 2002. Cette dynamique a engendr√© une red√©finition de la sc√®ne politique, suscitant des r√©actions et des analyses assez diff√©renci√©es de la part des organisations sociales. Pour certaines d’entre elles, Kirchner √©tait vraiment diff√©rent, offrant la possibilit√© d’une nouvelle confluence entre p√©ronisme et discours √©mancipateur. Si ces organisations tendaient √ surestimer la productivit√© politique du gouvernement Kirchner, d’autres, au contraire, la sous-estimaient. Je pense en particulier aux organisations les plus ancr√©es dans une pens√©e anticapitaliste, qui, fortes du r√īle social sans pr√©c√©dent qu’elles avaient pu jouer en 2002, ont consid√©r√© que rien ne distinguait Kirchner de ses pr√©d√©cesseurs.

Justement, vous parlez souvent, dans vos analyses, de cette ¬« productivit√© politique du p√©ronisme ¬ ». Qu’entendez-vous par l√  ?

Ce √ quoi je fais r√©f√©rence, c’est √ la capacit√© du p√©ronisme, en tant qu’agent politique, de red√©finir la situation et, par l√ m√™me, de cr√©er une nouvelle sc√®ne politique, de produire des faits politiques nouveaux qui obligent l’ensemble des acteurs √ se repositionner. En ce sens, il ne faut pas oublier que la matrice id√©ologique du p√©ronisme est essentiellement pragmatique, quoi qu’en pensent les nostalgiques de la tradition national-populaire qu’il est cens√© incarner. Ce qui nous aide √ comprendre non seulement sa capacit√© d’absorption de nombre de facteurs apparents de nouveaut√© ou de rupture, mais aussi ses volte-face politico-id√©ologiques. D’ailleurs, cette productivit√© a engendr√© diff√©rents types de lectures : mon coll√®gue, le politologue Juan Carlos Torre dit que le p√©ronisme est devenu ¬« un syst√®me politique par lui-m√™me ¬ », autosuffisant, car il est √ la fois gouvernement et opposition. Ernesto Laclau, quant √ lui, parle du p√©ronisme en tant que populisme comme d’un ¬« signifiant vide ¬ », d’une surface d’inscription des antagonismes culturels et politiques des uns et des autres, tous en dispute pour le doter de contenus diff√©rents, voire oppos√©s [6].

Aujourd’hui, les grandes art√®res de Buenos Aires sont beaucoup moins souvent bloqu√©es par les piqueteros. Le piquete est-il d√©pass√© en tant que forme de protestation ?

√€ partir d’octobre 2003, le gouvernement et les m√©dias ont d√©velopp√© une campagne virulente de diabolisation des piquetes, malheureusement renforc√©e par la maladresse tactique des organisations piqueteras. Ces derni√®res ont multipli√© les blocages de routes et les occupations √ un moment o√Ļ la demande de normalit√© √©tait tr√®s forte de la part de la population de Buenos Aires. L’affrontement √©tait extr√™mement in√©gal. Il a suffi de quelques mois de campagne intense pour d√©l√©gitimer un type d’acteurs qui, de toutes fa√ßons, n’avait jamais √©t√© compl√®tement accept√© par la soci√©t√©. Ce n’est gu√®re qu’entre 2001 et 2002 que les piqueteros avaient acquis un certain statut de symbole de la lutte contre le n√©olib√©ralisme. Deux ans plus tard, les m√™mes organisations n’√©taient plus consid√©r√©es que comme un ¬« effet pervers ¬ » du n√©olib√©ralisme, et on voyait s’accumuler √ leur rencontre les accusations les plus vari√©es de client√©lisme, d’assistantialisme, de manipulation politique, etc. Ce nouveau discours occultait et d√©l√©gitimait la dynamique de lutte pour les droits dont les piqueteros √©taient porteurs : droit au travail, droit √ une vie digne. Le gouvernement s’est employ√© √ discipliner et d√©sactiver la capacit√© de pression d’un mouvement dot√© d’une forte une pr√©sence dans la rue. Il a r√©ussi en bonne part en en s’appuyant sur les repr√©sentations les plus r√©trogrades des classes moyennes, en attisant les pr√©jug√©s de classe et de race afin de stigmatiser et de condamner des mouvements qui n’√©taient pourtant que l’expression d’une r√©alit√© sociale incontournable : la part du monde des exclus qui se refuse √ la r√©signation. Bref, en peu de temps, on a r√©ussi √ construire un consensus anti-piqueteros.

Pourtant,, le gouvernement de Kirchner a toujours dit qu’il n’y aurait pas de r√©pression. Qu’en est-il ?

En r√©alit√© il y a un double discours. La politique de d√©fense des droits de l’homme, dont Kirchner s’est fait un porte-drapeau, est essentiellement tourn√©e vers le pass√©, pas vers le pr√©sent. Il est vrai qu’il n’y a pas eu de grand mouvement de r√©pression ¬« physique ¬ ». Il s’agit plut√īt d’√©pisodes d√©centralis√©s dans diverses r√©gions du pays. Ce qui caract√©rise le gouvernement de Kirchner, c’est une dynamique de judiciarisation du traitement de la protestation sociale, de diabolisation et de stigmatisation m√©diatique, politique et sociale des organisations piqueteras. Une diabolisation qui s’√©tend parfois √ diff√©rentes formes de conflits syndicaux, en particulier ceux qui sont les plus visibles dans l’espace public. On peut aussi parler d’une tentative de militarisation des zones de conflit social, avec deux th√©√Ętres principaux. D’une part, on a la ville de Buenos Aires et en particulier ses banlieues, ce qu’on appelle le conurbano, √ savoir la grande ceinture de la capitale, o√Ļ l’on trouve des zones d’extr√™me pauvret√© et o√Ļ r√©sident un tiers des √©lecteurs argentins. Il s’est √©tabli une esp√®ce de fronti√®re entre cette p√©riph√©rie urbaine, per√ßue comme le repaire des classes dangereuses, et la ville de Buenos Aires, symbole du progr√®s et de la demande de normalit√©. Le deuxi√®me th√©√Ętre de conflit concerne les zones p√©troli√®res du nord du pays et de la Patagonie. Ce n’est pas un hasard si c’est dans ces r√©gions que sont apparus les premiers piquetes et les premi√®res insurrections de localit√©s enti√®res, vers 1996-1997. Il y a une relation tr√®s √©troite entre le mod√®le ¬« extractiviste ¬ » de ces enclaves exportatrices et la d√©t√©rioration des droits sociaux. C’est l√ que se manifeste de fa√ßon presque caricaturale la forte asym√©trie qui existe entre la faiblesse extr√™me des acteurs locaux et la puissance des firmes multinationales, dont l’h√©g√©monie est favoris√©e par les processus de privatisation et par la faible capacit√© de contr√īle du gouvernement central et des autorit√©s provinciales. Dans ces r√©gions, au nord comme au sud du pays, on a atteint un degr√© de conflictualit√© tr√®s √©lev√©. Dans un contexte aussi ¬« globalis√© ¬ », l’√‰tat national n’a que peu de moyens d’intervention, m√™me si, en g√©n√©ral, sa r√©ponse a √©t√© d’essayer de militariser les zones de conflit. En tout cas, cela d√©montre que l’avanc√©e de la mondialisation n√©olib√©rale n’a pas √©t√© stopp√©e en Argentine ; c’est plut√īt le contraire qui est vrai, surtout en ce qui concerne l’exploitation des ressources naturelles (p√©trole, gaz, et de plus en plus, minerais). Cela dit, s’il est exact que, dans les zones p√©troli√®res, il y a affrontement in√©gal entre acteurs locaux et acteurs globaux, les travailleurs et les ch√īmeurs s’y confrontent directement aux pouvoirs √©conomiques et peuvent m√™me faire peser la menace de paralyser la production (ce qui est arriv√© √ plusieurs reprises). Dans la capitale, les acteurs mobilis√©s adressent leurs revendications √ l’√‰tat, pas aux acteurs √©conomiques ; et m√™me si la population ¬« int√©gr√©e ¬ » ne tol√®re pas la pr√©sence des exclus, ceux-ci ne peuvent √©viter de se faire pr√©sents et visibles de mani√®re quotidienne dans le centre politique et financier du pays.

Toujours √ propos de r√©pression, ne dit-on pas toutefois qu’un des succ√®s de Kirchner est d’avoir remis un peu d’ordre r√©publicain dans une police √©minemment mafieuse et corrompue ? Je pense √ la Bonaerense [7] en particulier.

Le probl√®me, c’est que ce sont les polices de presque toutes les provinces qui ne r√©pondent pas au contr√īle du gouvernement central. Les polices provinciales, et en particulier la Bonaerense, incarnent la continuit√© avec les pratiques r√©pressives de la dictature militaire, tout en √©tant fortement atomis√©es et en ayant une tendance √ l’autonomisation. Cette situation a d√©bouch√© sur la constitution de v√©ritables r√©seaux mafieux articulant hi√©rarchie polici√®re, pouvoir politique et pouvoir judiciaire. On ne compte plus les tentatives de r√©formes de la Bonaerense au cours des derni√®res ann√©es ! Le√≥n Arslanian, l’actuel ministre de la S√©curit√© de la province de Buenos Aires, qui avait d√©j√ fait une tentative de r√©forme en 1997, a cr√©√© une deuxi√®me police (la POL 2), enti√®rement ind√©pendante de la Bonaerense. Dot√©e d’une pr√©sence importante dans la rue, elle est cens√©e intervenir √ chaud pour r√©primer les d√©lits plus fr√©quents √ l’√©chelle du quotidien. Mais la r√©forme ne s’attaque pas directement aux r√©seaux mafieux, malgr√© quelques r√©ussites dans le domaine de la r√©pression de certains ¬« d√©lits complexes ¬ » (√ savoir ceux qui impliquent une longue cha√ģne d’interd√©pendance entre petits d√©linquants et grandes mafias, comme le vol et le d√©mant√®lement de v√©hicules) et du d√©veloppement de m√©canismes de contr√īle en liaison avec la soci√©t√© civile. Tout comme dans d’autres domaines, le probl√®me reste celui de la fragmentation des politiques publiques. Comme dit mon coll√®gue Gabriel Kessler, qui conna√ģt bien la question : il y a 25 provinces ; ce qu’il nous faudrait, c’est 25 r√©formes de la police !

Avec Kirchner au pouvoir, peut-on envisager la possibilit√© d’une sortie du n√©olib√©ralisme ?

En 2001, beaucoup de gens avaient compris que le mod√®le n√©olib√©ral avait engendr√© un niveau d’exclusion absolument intol√©rable. √€ partir de 2003, l’exclusion a commenc√© √ √™tre per√ßue comme quasi ¬« naturelle ¬ », et c’est la pr√©sence quotidienne d’exclus dans la rue qui appara√ģt comme √©tant ¬« intol√©rable ¬ ». De telle sorte qu’au-del√ de la rh√©torique anti-n√©olib√©rale des gens et du gouvernement, on assiste √ une esp√®ce de naturalisation croissante des in√©galit√©s sociales. Le risque de voir se perp√©tuer ce mod√®le excluant est donc tr√®s grand. Le gouvernement Kirchner a choisi de mettre en Ň“uvre des ¬« plans ¬ » sociaux de type assistantiel et n’ayant pas de caract√®re universel, sans parler de leur montant mis√©rable (50 euros par mois). Le message est clair : √ travers toute une batterie de politiques assistantielles focalis√©es sur les exclus, on fait bien comprendre √ ces derniers qu’ils doivent se r√©signer √ accepter leur position d’exclus au sein du syst√®me. On aurait pu d√©battre, par exemple, de la possibilit√© d’universaliser les programmes sociaux ou de cr√©er une forme de revenu citoyen (comme le proposaient certains), mais le gouvernement n’a m√™me pas voulu ouvrir ce d√©bat. Ce n’est que r√©cemment qu’il a accept√© la mise en Ň“uvre de n√©gociations collectives syndicats-patronat, apr√®s que la d√©valuation et l’inflation aient d√©vast√© les revenus de l’ensemble des salari√©s. Mais ces n√©gociations concernent les travailleurs du secteur formel, alors que l’Argentine a un pourcentage tr√®s √©lev√© de travailleurs au noir, informels ou pr√©caris√©s (44,3 %). Par ailleurs, le tissu social reste tr√®s fragile et les canaux de m√©diation institutionnelle font toujours d√©faut, ne l’oublions pas. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les groupes et les organisations les plus divers utilisent l’action directe comme seul recours efficace pour faire pression sur l’√‰tat. Du c√īt√© du gouvernement et des cercles de pouvoir, cette centralit√© de l’action directe (blocages de routes, occupations, petites puebladas [8]) pr√©occupe beaucoup. Mais tout le monde oublie qu’en Argentine, il n’y a pas eu de r√©forme politique, alors que c’√©tait justement une exigence implicite des mobilisations de 2001-2002 : la revendication d’un nouveau cadre institutionnel, fond√©e sur l’incorporation de formes de d√©mocratie directe et de d√©mocratie participative. Mais la r√©forme politique et les politiques universelles d’int√©gration sont deux th√®mes actuellement exclus de l’ordre du jour, alors qu’ils seraient indispensables pour repenser la forme √ travers laquelle un pays capitaliste p√©riph√©rique pourrait d’une mani√®re ou d’une autre d√©passer des limites du mod√®le n√©olib√©ral. De ce point de vue, il para√ģt difficile d’affirmer que Kirchner d√©veloppe un programme post-n√©olib√©ral.

Une question qu’on peut se poser vu de l’ext√©rieur, c’est pourquoi, pr√©cis√©ment, Kirchner n’a pas engag√© une rationalisation minimale de l’archipel baroque des plans et diverses aides sociales. Est-ce que la r√©sistance √ l’universalisation est due √ un d√©sir plus ou moins tacite de pr√©server le potentiel client√©liste et manipulatoire des plans ? Ou bien s’agit-il d’une crainte concernant les possibles effets macro√©conomiques d’un embryon de revenu minimum universel (pressions inflationnistes, etc.) ? Comment le percevez-vous ?

Il me semble que cela refl√®te plut√īt la crainte de possibles effets inflationnistes. Pour le gouvernement - et en particulier pour les fonctionnaires du minist√®re de l’√‰conomie - la question de la possible universalisation des aides sociales, de m√™me que celle de l’augmentation des salaires, est une v√©ritable bo√ģte de Pandore. Le discours de la droite, de son c√īt√©, a souvent √©voqu√© le spectre de l’hyper-inflation, en particulier entre 2002 et 2004. Ensuite, il faut dire que la mise en place du plan ¬«  Jefes y Jefas de Hogar ¬ » [9] en 2002 a constitu√©, dans les circonstances de l’√©poque, une reformulation importante de la politique sociale, presque un chemin vers son unification : cela concernait en effet pr√®s de deux millions de destinataires ! Mais ce programme, qui n’√©tait pas enti√®rement d√©nu√© d’aspiration √ l’universalit√©, a rapidement perdu son √©lan initial. √‰vacuant toute id√©e d’association avec un revenu minimum universel, il a d√©riv√© vers une politique assistantielle facilement manipulable par le parti au pouvoir. Par ailleurs, les orientations de la Banque mondiale ne favorisaient nullement une politique publique ax√©e sur l’instauration d’un revenu universel, proposant en revanche le d√©veloppement de l’¬« auto-organisation des pauvres ¬ » √ travers des ¬« initiatives productives ¬ » [10] (ateliers collectifs, coop√©ratives, etc.). C’est ainsi qu’√ partir du moment o√Ļ le gouvernement abandonne toute id√©e d’universalisation, le renforcement de l’aide sociale commence √ passer par d’autres petits programmes sociaux et surtout par la multiplication de ces ¬« projets de production ¬ ». D’o√Ļ l’archipel de programmes sociaux qu’on contemple aujourd’hui, √ savoir une politique de balkanisation de l’aide sociale qui vise la consolidation du contr√īle de la production et la reproduction de la pauvret√©.

Mais que faut-il penser de l’attitude de confrontation avec certaines multinationales ? Ne cr√©dibilise-t-elle pas le discours ¬« anti-n√©olib√©ral ¬ » de Kirchner ?

Il faut dire que la sortie de la convertibilit√© (un dollar = un peso) et la d√©valuation qui a suivi ont cr√©√© une nouvelle situation pour les multinationales, en particulier pour les entreprises qui g√®rent les services privatis√©s. D’abord parce que la d√©valuation a diminu√© la valeur de leurs actifs en dollars ; ensuite, parce que, dans le contexte de la crise, elles ont d√ » accepter la ¬« cong√©lation ¬ » de leurs tarifs. On en est l√ pour l’instant, et Kirchner a dit a plusieurs reprises que la ren√©gociation des contrats avec les entreprises privatis√©es n’aurait lieu qu’une fois que l’Argentine serait sortie de sa situation de d√©faut de paiement vis-√ -vis de ses cr√©anciers. Ce qui explique pourquoi, au cours des trois derni√®res ann√©es, le gouvernement a subventionn√© les entreprises privatis√©es pour emp√™cher l’augmentation des tarifs des services publics. Il est bien conscient qu’une telle augmentation pourrait engendrer de graves conflits avec les classes populaires et les couches moyennes, fortement touch√©es par la crise, et il souhaite d’autant plus l’√©viter que l’Argentine est une soci√©t√© tr√®s encline √ adopter l’action directe comme strat√©gie de lutte et de pression. Cela dit, il est exact que le gouvernement a adopt√© une attitude de confrontation avec certaines multinationales, en particulier dans des situations de non-respect flagrant des contrats souscrits par ces entreprises. C’est le cas du service des eaux, qui √©tait g√©r√© par la compagnie fran√ßaise Suez, du service postal (Correo Argentino), d’une ligne de chemin de fer (Ferrocarril San Mart√≠n) et de l’espace hertzien contr√īl√© par la compagnie fran√ßaise Thal√®s Spectrum (ex-Thomson CSF). C’est √ cette occasion que Kirchner a d√©velopp√© un discours extr√™mement virulent contre les entreprises privatis√©es, d√©non√ßant les √©normes b√©n√©fices qu’elles avaient accumul√©s pendant les ann√©es 1990. Ces irr√©gularit√©s ont d√©bouch√© sur une rupture des contrats et une r√©-√©tatisation des entreprises fautives. Mais ce sont l√ des cas exceptionnels. En r√©alit√©, la rh√©torique anti-n√©oliberale de Kirchner n’a pas √©t√© accompagn√©e par une politique coh√©rente de re-nationalisation, orient√©e vers une v√©ritable transformation du cadre des m√©canismes de r√©gulation. Or, il s’agit l√ d’une question tr√®s importante, en particulier en ce qui concerne le th√®me des ressources naturelles (le gaz et le p√©trole), qui continuent d’√™tre absents de l’horizon d’action du gouvernement.

Comment expliquer l’apparition d’organisations piqueteras pro-Kirchner ?

Ces organisations ont une matrice anti-n√©olib√©rale mais pas anticapitaliste. En ce sens, elles sont li√©es √ la tradition nationale-populaire qu’incarnait de mani√®re paradigmatique le p√©ronisme des ann√©es 1950 et certains courants p√©ronistes des ann√©es 1970, tradition qui, bien entendu, a √©t√© compl√®tement marginalis√©e dans les ann√©es 1990. Kirchner donne un second souffle √ ce mod√®le qui, pour le d√©crire de mani√®re sch√©matique, propose une articulation entre le leader, les masses mobilis√©es et un √‰tat de type national-populaire. Mais, dans la tradition argentine, la relation leader-masses a toujours impliqu√© une subordination totale des masses au style personnel du leader. Kirchner n’est pas une exception de ce point de vue. En r√©alit√©, je pense que cette tentative de ressusciter le mod√®le national-populaire est pour une bonne part une chim√®re aliment√©e par les vents progressistes qui parcourent l’Am√©rique latine depuis la constitution d’un p√īle de centre-gauche, avec Ch√°vez, Lula et Evo Morales. Cela se traduit par une forte rh√©torique anti-n√©olib√©rale et des mouvements de centre-gauche qui cherchent √ recr√©er cette matrice nationale-populaire. Avec tous ses d√©fauts et ses imperfections, l’Argentine a incarn√© l’expression la plus vigoureuse du mod√®le d’¬« √‰tat providence latino-am√©ricain ¬ ». Du coup, la tentation de le rappeler √ la vie est tr√®s forte, surtout dans un pays o√Ļ le mod√®le populiste d’int√©gration a connu un tel succ√®s. Il ne s’agit pas pour autant d’une simple reproduction √ l’identique, puisque ce qui nous signale le retour de l’illusion populiste, c’est la n√©cessit√© de repenser le r√īle de l’√‰tat dans le nouveau contexte de d√©pendance.

Puisqu’on parle de leadership, certains critiques de Kirchner parlent d’une concentration excessive de pouvoir, de la tendance √ gouverner par d√©crets, etc...

Avant tout, il faut tenir compte du fait qu’en Argentine, comme dans d’autres pays latino-am√©ricains, les r√©formes n√©olib√©rales se sont appuy√©es sur la tradition hyper-pr√©sidentialiste et sur le legs populiste, tout en les renfor√ßant souvent. Cela s’est traduit par la consolidation d’un mod√®le d√©cisionniste qui se manifeste par la concentration du pouvoir dans la personne du pr√©sident et le recours syst√©matique aux d√©crets pr√©sidentiels. Loin d’√™tre un trait conjoncturel, cette dynamique politique constitue l’une des cl√©s du nouveau mod√®le. En ce sens, Kirchner est loin d’incarner une volont√© de rupture ou de d√©mocratisation du pouvoir r√©publicain ; bien au contraire. Ainsi, pendant les deux premi√®res ann√©es de son gouvernement, il a dict√© pas moins de 140 d√©crets dits ¬« de n√©cessit√© et d’urgence ¬ », soit plus que ceux sign√©s par les pr√©sidents De la R√ļa et Menem dans le m√™me laps de temps. Plus r√©cemment, il a introduit des r√©formes qui consolident ce mod√®le de d√©mocratie d√©l√©gative et d√©cisionniste. Ces mesures concernent en particulier la composition du Conseil de la magistrature (qui supervise l’√©lection, le contr√īle et l’√©ventuelle destitution des juges) et la r√©glementation de l’√©mission des d√©crets pr√©sidentiels (dans le sens d’une l√©gitimation accrue de cette pratique), ainsi que la dite ¬« loi des super-pouvoirs ¬ », qui renforce l’autorit√© du chef de cabinet (sorte de Premier ministre). Ce dernier aura ainsi le pouvoir de r√©assigner des segments du budget sans aucun contr√īle du Parlement.

En parlant des vents progressistes qui parcourent l’Am√©rique latine. N’y a-t-il pas tout de m√™me une nouveaut√© importante - y compris par rapport √ la ¬« troisi√®me position ¬ » p√©roniste classique (ou l’int√©grationnisme latino-am√©ricain restait pour bonne part sur le plan rh√©torique) -, dans le fait que le gouvernement Kirchner exploite apparemment assez intelligemment la nouvelle structure d’opportunit√©s internationales, malgr√© les difficult√©s, les frictions et les rat√©s conjoncturels de l’int√©gration continentale ? Je pense au Mercosur, √ la dynamique √©conomique et g√©opolitique avec le Br√©sil, avec Ch√°vez, avec Evo, etc.

Il est vrai que la constitution d’un espace latino-am√©ricain caract√©ris√© par la critique du n√©olib√©ralisme et la recherche d’alliances continentales est une nouveaut√©. Kirchner a fort bien exploit√© cette nouvelle conjoncture. Ajoutons √ cela que cette perspective latino-am√©ricaine divise le champ militant en Argentine : il y a ceux qui critiquent fortement Kirchner mais per√ßoivent une opportunit√© historique au niveau continental, et ceux qui soutiennent Kirchner et voient une esp√®ce de continuit√© lin√©aire entre son action au niveau national et ce nouvel espace. Ce n’est pas une situation facile, et tout le monde est amen√© √ vivre cette ambivalence. Ainsi, √ Cordoba, lors du dernier sommet du Mercosur, la CTA (Centrale des travailleurs argentins) [11] a particip√© √ des activit√©s officielles, mais aussi √ des activit√©s parall√®les, tandis que les secteurs les plus pro-gouvernementaux expliquaient que, d√©sormais, il n’√©tait plus n√©cessaire de promouvoir des forums parall√®les, vu qu’on avait des gouvernements ¬« populaires ¬ »... Quoi qu’il en soit, nous sommes beaucoup √ penser que ce nouvel espace id√©ologique, et surtout la dynamique politico-√©conomique amorc√©e par le Mercosur, ouvrent la possibilit√© de penser et de mettre en commun les th√®mes-cl√©s d’un programme v√©ritablement post-n√©oliberal.

Apr√®s que les organisations piqueteras aient pratiquement perdu le soutien de la soci√©t√© argentine, elles se sont consacr√©es √ leurs projets productifs. L’√©conomie sociale peut-elle contribuer √ transformer le mod√®le ?

L’√©conomie sociale peut avoir un impact au niveau micro-social, dans certains secteurs de la population, mais ce dont on a besoin en Argentine, c’est des propositions macro-sociales. Le d√©veloppement, sous une forme ou une autre, de l’√©conomie sociale a √©t√© important en Argentine. Il y a eu les r√©seaux de troc, qui ont atteint √ une √©poque des millions des personnes. Nous avons aujourd’hui les usines r√©cup√©r√©es (suite √ une faillite ou √ un abandon des propri√©taires) et autog√©r√©es par les travailleurs, par exemple, qui sont plus de 150 et concernent plusieurs milliers de salari√©s. C’est une dynamique qui sert √ ouvrir des br√®ches dans le mod√®le, mais pas √ le transformer. Certaines exp√©riences ont beaucoup de potentialit√©s, dans la mesure o√Ļ elles annoncent les grands traits d’un nouveau paradigme, mais cela dit, il faut reconna√ģtre qu’elles ne continuent √ jouer qu’un r√īle assez modeste dans le processus de transformation du mod√®le n√©olib√©ral. Pensons √ tous les probl√®mes de consolidations que connaissent les initiatives √©conomiques promues par des collectifs de ch√īmeurs, ou au faible impact macro-social des entreprises r√©cup√©r√©es, qui semblent par ailleurs √™tre entr√©es dans un processus d’institutionnalisation croissante, √ l’exception de quelques exp√©riences tr√®s connues dans les milieux militants et au niveau international, comme l’h√ītel Bauen de Buenos Aires ou surtout la fabrique de c√©ramique Zanon √ Neuqu√©n. Il est vrai que le gouvernement a stimul√© le d√©veloppement de petits projets productifs, mais leur accompagnement est d√©ficient en termes d’assistance technique et de formation. Et puis un des objectifs du gouvernement est aussi la d√©politisation de ces exp√©riences, qui sont souvent n√©es √ chaud, dans l’effervescence des nouveaux discours et des nouvelles pratiques politiques. En fin de compte le risque majeur, c’est que dans dix ans, nous nous retrouvions au milieu d’un v√©ritable cimeti√®re de petites initiatives productives...

Notes :

[1¬« Qu’ils s’en aillent tous ! ¬ »

[2N√©s au milieu des ann√©es 1990 en r√©action aux licenciements massifs effectu√©s par la compagnie p√©troli√®re nationale YPF, les ¬« piquetes ¬ », blocages de routes souvent accompagn√©s de campements provisoires et autog√©r√©s par les manifestants, se sont rapidement √©tendus dans le pays. Cette forme de protestation sociale a donn√© son nom √ des dizaines de mouvements regroupant des centaines de milliers de ch√īmeurs en lutte, les piqueteros.

[3L’id√©e de ¬« pa√≠s en serio ¬ » a aussi la connotation de l’expression enfantine ¬« pour de vrai ¬ » : ¬« un pays pour de vrai ¬ ».

[4péroniste.

[5Du nom de Carlos Menem, dirigeant p√©roniste, pr√©sident de la R√©publique de 1989 √ 1999. Personnage haut en couleur, ses deux mandats se sont caract√©ris√©s par un m√©lange de truculence populiste et de n√©olib√©ralisme agressif. Sa politique de privatisations massives et de d√©mant√®lement du secteur public a √©t√© marqu√©e par un degr√© de corruption sans pr√©c√©dent.

[6Cf. E. Laclau, La raz√≥n populista, FCE, Buenos Aires, 2005 (version angl. : On populist reason, Verso, Londres, 2005).

[7La police de la province de Buenos Aires, qui contr√īle toute l’aire m√©tropolitaine de la capitale.

[8Soulèvements populaires concernant une localité ou un quartier entier.

[9Chefs de famille.

[10Emprendimientos productivos.

[11La CTA est n√©e en 1991 de la scission d’un groupe de syndicats appartenant √ la CGT p√©roniste. Bien qu’ayant aussi des liens avec certaines organisations piqueteras, la CTA est surtout forte dans les rangs du syndicalisme de la fonction publique. Certains de ses cadres et dirigeants sont plus proches du gouvernement Kirchner, d’autres assument une position tr√®s critique √ son √©gard, sans que cela se traduise par une division en tendances organiques pro ou anti-gouvernement.

Source : cet entretien a √©t√© r√©alis√© par Margot Geiger et publi√© en allemand dans l’hebdomadaire de gauche Freitag (www.freitag.de) en juillet 2006. La r√©daction de la revue Mouvements (http://www.mouvements.asso.fr/) a compl√©t√© cette interview par six questions - formul√©es par Marc Saint-Up√©ry - auxquelles Maristella Svampa a eu l’amabilit√© de r√©pondre d√©but ao√ »t.
L’entretien fait partie d’un dossier sur l’Am√©rique latine publi√© en fran√ßais dans la revue Mouvements, n¬°47/48, septembre-d√©cembre 2006.

Traduction : Marc Saint-Up√©ry et Florence Brisset-Foucault.

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