Bolivie
Huanuni et le « métal du diable  »
par Luis A. Gomez
Article publié le 27 octobre 2006

La mort d’au moins 21 personnes, les 5 et 6 octobre, a bouleversé la Bolivie. Le président Evo Morales, après avoir nié la responsabilité de son gouvernement dans les faits, continue de dénoncer des conspirations àson encontre. Dans son discours au pays, dans la soirée du vendredi 6 octobre, il a annoncé une enquête approfondie. La droite et les médias commerciaux, opposés habituellement aux manifestations ou réticents àappuyer les mouvements sociaux, ont démontré une solidarité peu coutumière avec Huanuni. Pendant ce temps, plusieurs victimes du conflit vivent dans des tentes et veillent leurs êtres chers.

Tout a commencé le jeudi 5 octobre à3 heures du matin. A cette heure-là, le secrétaire exécutif de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), Pedro Montes, mineur de Huanuni, a reçu àLa Paz un appel alarmiste sur son téléphone portable : des groupes de mineurs « coopérativistes  », un secteur composé de petits et moyens entrepreneurs, s’apprêtaient àdonner l’assaut àla mine de Posokoni, qui est propriété de l’Etat. Les mineurs salariés [d’Etat] se sont retranchés àl’entrée des tunnels pour défendre leur instrument de travail, alors que d’autres sont descendus àl’intérieur de la mine (d’étain) pour continuer l’extraction.

Montes est sorti et a couru au palais du gouvernement afin de réclamer une aide pour ses camarades. Il a demandé au gouvernement l’intervention de la police ou, clairement, la militarisation de la zone afin d’éviter un affrontement. Les « coopérativistes  » sont supérieurs en nombre et en puissance de feu. Comme il y a quatre ans dans la zone de Caracoles, la mort était une menace certaine. Montes voulait que le gouvernement protège la vie des mineurs et, évidemment, le patrimoine de l’Etat.

Quelques heures plus tard, lorsque est parvenue l’annonce des premiers morts àHuanuni, Pedro Montes s’est souvenu qu’au palais on lui avait refusé, de la bouche du vice-président Alvaro Garcia Linera, la possibilité d’utiliser la police et les militaires. « Comme je l’ai dit, ils nous ont uniquement offert des caisses pour sortir les morts, rien de plus  », a rappelé Montes dans l’entretien qu’il a accordé àBrecha. Le vendredi 6 et le samedi 7 octobre, alors qu’une paix précaire s’installait dans la communauté des mineurs, la légendaire COB a lancé sa nouvelle consigne : « La centrale des travailleurs veut qu’Evo Morales et deux de ses ministres soient jugés pour leurs, responsabilités dans les événements  ».

« Comme une bombe atomique  »

C’est ce disait le jeudi 5 octobre un des dirigeants des mineurs salariés. C’est ainsi qu’aurait retenti l’explosion du dépôt de dynamite qu’ont fait sauter les « coopérativistes  ». c’est làqu’au moins 10 personnes ont perdu la vie, parce que, àl’heure actuelle, trois restent toujours portées disparues dans la zone du dépôt. Durant 24 heures, dans cette communauté du sud de la Bolivie, il n’y eut plus d’autre bruit que celui de la dynamite : les « coopérativistes  » ont fait exploser aussi une partie des installations de la Radio nationale de Huanuni, un média appartenant aux mineurs et, au passage, un compresseur injectant de l’air dans les tunnels a été détruit.

Selon les témoignages recueillis, les « coopérativistes  » sont arrivés le 5 octobre à10h30 àla mine et, sous le prétexte de réaliser une assemblée générale, ont commencé àperpétrer leur agression. Armés avec des fusils de gros calibre, les « coopérativistes  » ont tiré sur les mineurs salariés. Le vendredi, alors que la police arrivait pour tenter de contrôler la situation, ils ont installé des francs-tireurs sur les collines entourant la communauté.

Le jeudi 5 octobre, prenant conscience du désastre, le porte-parole de la présidence, Alex Contreras, a fait deux déclarations importantes : plusieurs commissions auraient déjàété envoyées pour initier un dialogue entre les secteurs en conflit et, ce qui est très significatif, il a clairement laissé entendre que, pour le moment, le ministre des Mines, Walter Villarroel, un « coopérativiste  », resterait en poste, selon la décision d’Evo Morales. Villarroel tombera le jour suivant, devenant le premier « grand licencié  » de ce gouvernement pour être substitué par l’ex-syndicaliste Guillermo Dalence.

Avant d’annoncer ce renvoi, le visage sombre, le président Morales a rappelé que son gouvernement avait toujours impulsé le dialogue entre les mineurs salariés et les « coopérativistes  », mais qu’un des secteurs avait essayé d’en profiter. Il passa par-dessus le fait qu’il y eut un total de 16 réunions avec la médiation de l’ex-ministre Villarroel et que la proposition du gouvernement était de céder lentement la mine (une des mines les plus riches en étain du monde) pour exploitation au secteur coopératif. Ce projet, les syndicalistes miniers [d’Etat] le rejetaient, le considérant nuisible pour les intérêts de la Bolivie.

Les « coopérativistes  » exploitent les mines jusqu’à200 mètres sous terre, alors que les mineurs salariés commencent leur travail àcette profondeur. La dernière fois que les négociations ont échoué, le gouvernement bolivien leur a proposé de trouver une solution conjointe qui, selon les dires du président, serait avalisée par sa signature.

Depuis quelques semaines, plusieurs leaders des « coopérativistes  » ont été dénoncés pour avoir voyagé àLondres et s’être réunis avec l’entourage des ex-présidents Jorge « Tuto  » Quiroga et Gonzalo Sanchez de Lozada (tous deux chefs d’entreprise miniers). L’objectif de ces réunions était d’acheter un prétendu paquet d’actions de la mine Posokoni qui a été privatisée jusqu’en 2002, àla compagnie britannique Grant Thornton, qui s’était occupée de la liquidation de l’entreprise minière rgb Resources Plc, ex-concessionnaire de la mine.

Comme Grant Thornton ne possédait pas les actions et que les ex-présidents sont responsables de la privatisation des mines et des autres ressources naturelles en Bolivie, on ne sait toujours pas àl’heure actuelle si le président Morales dans son discours faisait allusion àcette conspiration, ou si c’était àla grosse rumeur de coup d’Etat qui a couru cette semaine. Ce qui est certain, c’est que la mine de Posokoni a une valeur de quelques milliards de dollars et est convoitée par les « coopérativistes  » dudit « secteur minier moyen  ».

Responsabilités

Selon l’analyste Pablo Regalski, le gouvernement est en partie responsable de ce qui s’est passé. Dans un entretien accordé àIndymedia Sucre, Regalski a critiqué les politiques « anti-ouvrières  » du gouvernement et a affirmé que tout ce qui s’est produit àHuanuni est en relation, entre autres, avec la thèse de politique économique développée par le vice-président Garcia Linera, ledit « capitalisme andin amazonien  » qui aurait encouragé la position des « coopérativistes  ».

D’autre part, aussi bien Evo Morales que tous les membres de son gouvernement ont « oublié » de mentionner un détail dans leurs déclarations : alors que son gouvernement a maintenu des relations très tendues avec les mineurs syndicalisés, la Fédération nationale des coopérativistes mineurs (Fencomin) a été l’alliée du parti officiel, le Mouvement vers le socialisme (MAS), et a financé une partie de la campagne électorale qui a conduit Morales au pouvoir. Par conséquent, la Fencomin eut la possibilité, en accord avec le président, de désigner, en février passé, son principal dirigeant, Villarroel, au poste de ministre des Mines.

Néanmoins, tout n’est pas clair dans cette nouvelle situation faite de morts et de conflits. La Chambre de l’industrie et du commerce de Santa Cruz (la Cainco), l’organe des chefs d’entreprise qui soutient les revendications d’autonomie des départements de l’est de la Bolivie, a manifesté un intérêt soudain pour les victimes et les sinistrés de Huanuni (qui se trouve dans l’ouest bolivien). Les chefs d’entrerpise de Santa Cruz ont envoyé des aliments, de l’argent, des poches de sang dans cette région, alors qu’àd’autres époques ils ont sollicité notamment l’intervention militaire contre les paysans et les indigènes, dont les cocaleros, qui bloquaient les routes et organisaient des marches.

Au même titre, les réseaux de télévisions commerciaux ont centré leur attention sur Huanuni, critiquant le gouvernement pour ne pas avoir porté plus d’attention aux mineurs syndicalisés, alors qu’en octobre 2003, par exemple, ils critiquaient ceux qui manifestaient contre Sanchez de Lozada qui avait provoqué un massacre dans la population d’El Alto . Une radio de La Paz, généralement proche de l’ancien président, a été jusqu’àfaire un programme spécial pour rendre hommage aux mineurs. En cela, sans doute, Evo Morales a raison : il existe des secteurs qui travaillent ouvertement contre le gouvernement et qui ne sont pas sans rapport avec les 30 morts en quelques mois. Pour l’heure, il ne semble pas disposé àreconnaître sa responsabilité.

Source : Brecha (www.brecha.com.uy), Montevideo, 13 octobre 2006.

Traduction : revue A l’encontre (www.alencontre.org). Traduction revue par l’équipe du RISAL.

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