Palmier √ huile : faim, spoliation et violence
par BélenTorres
Article publiť le 27 décembre 2006

L’expansion du palmier √ huile menace la survie sociale et culturelle des communaut√©s afrocolombiennes, des populations indig√®nes et paysannes en Colombie. D’immenses territoires sont aujourd’hui menac√©s de d√©forestation compl√®te ; l’√©lagage de bois et de for√™ts primaires cause des dommages irr√©parables √ l’environnement dans des zones o√Ļ la biodiversit√© est probablement une des plus grandes de la plan√®te (Choc√≥, Orinoqu√≠a, Amazonas). En quelques ann√©es, les exigences techniques de la culture du palmier transformeront ces territoires en v√©ritables d√©serts, comme le d√©montrent les d√©sastres environnementaux et sociaux en Malaisie, en Indon√©sie et au Nigeria : environ 85% de la d√©forestation en Malaisie entre 1985 et 2000 a √©t√© provoqu√©e par le d√©veloppement des plantations de palmiers √ huile. [1]

Le sud tropical poss√®de les conditions agro-√©cologiques propices √ cette culture qui est devenue la ligne la plus importante de l’agro-industrie. L’huile de palme est la mati√®re premi√®re de grandes industries cosm√©tiques, alimentaires, ol√©ochimiques europ√©ennes. Bien que le palmier √ huile ne soit pas cultiv√© en Europe, six des vingt plus gros exportateurs d’huile au niveau mondial sont des pays europ√©ens ; les Pays-Bas occupent la troisi√®me place.

En Colombie, le d√©veloppement des plantations de palmiers √ huile se fait sur des territoires collectifs de communaut√©s noires et indig√®nes, territoires prot√©g√©s par la constitution nationale de 1991 qui garantit l’inali√©nabilit√©, l’indivisibilit√©, l’imprescriptibilit√© des territoires ancestraux des communaut√©s noires et indig√®nes.

Les entreprises productrices d’huile se sont √©tablies sur des territoires ancestraux de mani√®re violente en usurpant des terres collectives des communaut√©s. Des actions militaires et paramilitaires combin√©es √ des massacres, des menaces, des tortures ont entra√ģn√© d’immenses d√©placements et l’expulsion de leurs territoires de centaines de communaut√©s au nom du d√©veloppement et en faveur d’entreprises transnationales productrices d’huile (113 assassinats et 15 d√©placements forc√©s dans le Jiguamiand√≥ et le Curvarad√≥) [2]. Dans l’ouest colombien, depuis l’ann√©e 2000, douze entreprises ont envahi les terres des communaut√©s noires du Jiguamiand√≥, du Curvarad√≥ et du Cacarica qui avaient √©t√© expuls√©es par des paramilitaires : ¬« Depuis 2001, l’entreprise Urapalma SA a d√©velopp√© la culture du palmier √ huile sur environ 1 500 hectares faisant partie du territoire collectif de ces communaut√©s, avec l’aide de la protection arm√©e et concentrique de la Brigade militaire XVII et de civils arm√©s post√©s dans ses usines et banques de semences. Les op√©rations et incursions arm√©es dans ces territoires ont eu pour objectif d’intimider les membres des communaut√©s afin qu’ils se joignent √ la production de palmier √ huile ou qu’ils quittent le territoire ¬ » [3].

Les m√©ga projets de monoculture de palmiers en Colombie constituent actuellement le centre d’int√©r√™t des investissements. La Colombie est un pays o√Ļ la diversit√© biologique et culturelle est l’une des plus grandes dans le monde et o√Ļ perdurent un conflit arm√© vieux de plus de 50 ans, une grave crise humanitaire et un nombre √©lev√© de violations des droits humains (assassinats, disparitions forc√©es, d√©tentions arbitraires, tortures, d√©placements forc√©s). Sa longue histoire de violences est marqu√©e par la pr√©dominance des int√©r√™ts transnationaux dans l’utilisation de ses ressources ; chaque mod√®le de d√©veloppement a servi les int√©r√™ts des transnationales. La violence a √©t√© la meilleure m√©thode pour concentrer la terre, la propri√©t√©, la richesse. 0,3% des propri√©taires contr√īlent 65% des terres cultivables, tandis que trois millions et demi de personnes sont d√©plac√©es de leurs terres. Le paramilitarisme (escadrons arm√©s au service de propri√©taires terriens, d’industriels et de narcotrafiquants) permet ce processus de concentration de la propri√©t√©. Par la terreur, des communaut√©s enti√®res sont expuls√©es de leurs terres, ces derni√®res √©tant ensuite envahies par des cultures de palmiers √ huile. Le d√©placement forc√©, l’augmentation de la pauvret√©, la malnutrition, la r√©duction de la production d’aliments, les d√©sastres environnementaux (√©rosion des sols, pollution de l’eau, disparition de la diversit√© v√©g√©tale et animale) sont caract√©ristiques de ce mod√®le de d√©veloppement bas√© sur les monocultures.

La monoculture de palmier √ huile est le m√©gaprojet de ¬« d√©veloppement ¬ » de l’actuel gouvernement. Vendre les for√™ts colombiennes transform√©es en d√©serts verts de palmiers, sans paysans ni populations indig√®nes ou afrocolombiens, tel est le gros business des investisseurs nationaux et √©trangers ; produire du biodiesel bon march√© pour couvrir la demande toujours croissante des Europ√©ens et des Nord-am√©ricains oblig√©s de remplacer les combustibles fossiles de fa√ßon √ atteindre les inaccessibles objectifs de Kyoto sur la r√©duction du carbone.

Gaviotas II, par exemple, est le m√©ga projet phare du gouvernement colombien ; il pr√©voit de semer 6,3 millions d’hectares de palmiers √ huile et de pins dans l’Orinoqu√≠a colombienne, frontali√®re avec le Venezuela, une r√©gion de plaines, de for√™ts tropicales et de for√™ts vierges, territoires ancestraux des peuples indig√®nes Sikuani, Piapoco, Puinave, Piaroa, Curripaco, Saliva, Cubeo, Cuiba. Le gouvernement colombien cherche des partenaires investisseurs europ√©ens pour ce m√©ga projet qui a √©t√© pr√©sent√© au Parlement europ√©en comme un mod√®le de d√©veloppement durable pour la production de biodiesel.

On discute actuellement au sein de l’Union europ√©enne de la g√©n√©ralisation de la consommation de biodiesel extrait du palmier √ huile. La consommation √©lev√©e de combustibles fossiles dans la production de biodiesel de colza en Europe et son faible rendement au regard de la n√©cessit√© de remplacer 8% de la consommation de combustible vers 2010 obligeraient √ y consacrer 10% des terres agricoles europ√©ennes. C’est pourquoi la solution rentable est de produire du biodiesel dans des pays asiatiques, africains et en Am√©rique latine.

Ce n’est un secret pour personne que le biodiesel issu de pays comme la Colombie est produit sur des terres usurp√©es √ des communaut√©s indig√®nes, paysannes et afrocolombiennes. Dans les plantations, les groupes arm√©s d’extr√™me droite exercent un contr√īle social et politique, les conditions de travail y sont pr√©caires - contrats temporaires, salaires en nature - et violent clairement la convention de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) -interdiction du droit d’association- ; la production alimentaire a √©t√© sacrifi√©e, ce qui a augment√© les niveaux de pauvret√© et la malnutrition des populations rurales, des d√©sastres environnementaux difficilement r√©cup√©rables. En promouvant le biodiesel (comme le font l’Union europ√©enne, les gouvernements britannique et √©tats-unien), ils cr√©ent un march√© pour la culture la plus destructrice de la plan√®te. ¬« La demande de biodiesel, signale le Malaysian Star, viendra de la Communaut√© europ√©enne (...) Cette demande r√©cente (...) accaparera au minimum la majeure partie des stocks malais d’huile de palme crue parce qu’elle est meilleur march√© que le biodiesel produit √ partir de n’importe quelle autre culture ¬ » [4].

Dans ses crit√®res et principes, la Table ronde sur la production durable d’huile de palme (RSPO, Roundtable on Sustainable Palm Oil), qui regroupe des cultivateurs, des transformateurs, des commercialisateurs, des producteurs de biens de consommation, des banques et investisseurs et des ONG environnementalistes et de coop√©ration - exprime les vŇ“ux suivants : ¬« L’utilisation de la terre pour le palmier √ huile ne diminue pas les droits l√©gaux ou coutumiers des autres usagers sans leur consentement libre et √©clair√© pr√©alable ¬ ». ¬« La communication et la consultation aupr√®s des cultivateurs / meuniers, des communaut√©s locales et d’autres parties int√©ress√©es ou affect√©es sont r√©alis√©es selon des m√©thodes ouvertes et transparentes ¬ ». ¬« Les produits chimiques agricoles sont utilis√©s de mani√®re √ ne pas mettre en danger la sant√© et l’environnement ¬ » [5]. Aucun de ces principes n’est enti√®rement appliqu√© par les entreprises colombiennes regroup√©es dans la FEDEPALMA, qui est membre et occupe la IVe vice-pr√©sidence de la RSPO. Ce syst√®me de codes de conduite ou de certifications de palmier durable entend seulement redorer l’image du commerce le plus lucratif et le plus destructeur des peuples premiers, des √©cosyst√®mes, de l’agriculture locale, de l’ensemble des droits des travailleurs. Les codes de conduite ou les certifications ne suffisent pas. Le d√©bat de fond demeure : le mod√®le de consommation des pays europ√©ens et des pays du Nord doit changer pour pallier l’in√©vitable catastrophe environnementale engendr√©e par ce mod√®le √©conomique irrationnel bas√© sur les combustibles fossiles √ l’origine entre autres choses du r√©chauffement irr√©versible de la plan√®te.

En Colombie, les communaut√©s s’organisent pour d√©fendre leurs droits ; elles se constituent en zones humanitaires en exigeant le respect du droit √ rester sur leur territoire. ¬« A ce jour, deux zones humanitaires se sont cr√©√©es dans le Curvarad√≥, l’une √ Ca√Īo Claro et l’autre √ El Tesoro, conscientes de ce que la guerre continue, conscientes de ce que la d√©mobilisation a √©t√© la transition vers d’autres formes de pratiques de type paramilitaire tol√©r√©es par l’Etat [6]. A ce jour, cinq zones de biodiversit√© ont √©t√© d√©limit√©es pour rendre possible la r√©cup√©ration et la protection de la biodiversit√© ainsi que l’exercice du droit √ l’alimentation ¬ » [7]. Peu √ peu, elles r√©cup√®rent leurs terres, arrachant les palmiers √ huile qui envahissent leur territoire en signe de r√©sistance √ un mod√®le de d√©veloppement qui n’est pas le leur et r√©affirmant leur projet communautaire bas√© sur la souverainet√© alimentaire, la coexistence pacifique, des territoires de vie et de dignit√©.

Notes :

[1Sahabat Alam Malasia : ¬« Nuestra posici√≥n sobre la pol√≠tica nacional de biocombustibles de Malasia¬ » Amigos de la Tierra - Pays-Bas-2005.

[2Justicia y Paz.

[3R√©solution de la Cour Interam√©ricaine des Droits de l’Homme, 6 mars 2003 : www.corteidh.or.cr/serieepdf/JiguCu...

[4Biodiesel : Peor que los combustibles f√≥siles - George Monbiot : http://www.ecoportal.net/content/vi...

[5Principes et crit√®res du RSPO pour la production de l’huile de palme durable. 17 oct. 2005.

[6[NDLR] A propos du processus de d√©mobilisation des paramilitaires, consultez le dossier Avec Uribe, l’impunit√© pour les paramilitaires sur le RISAL.

[7Rapport 77, Curvaradó-Jiguamiandó- Comisión Intereclesial de Justicia y Paz, Bogota D.C., 27 octobre 2006.

Traduction : Catherine Goudoun√®che, pour le RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).

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