Mexique
Le mouvement d’Oaxaca devient ¬« gouvernement alternatif ¬ »
par Christophe Koessler
Article publiť le 23 novembre 2006

La chute des barricades ne freine pas le mouvement social d’Oaxaca. Sans arr√™ter de r√©clamer le d√©part du gouverneur corrompu Ulises Ruiz, les ¬« communards ¬ » mexicains se concentrent sur leur exp√©rience autogestionnaire.

¬« Oaxaca, c’est moi. Nous sommes tous Oaxaca. ¬ » Le slogan qui retentit chaque jour dans les rues des villes de Mexico et de Oaxaca symbolise l’espoir que soul√®ve aujourd’hui, dans tout le pays, la lutte des 300 organisations sociales, communaut√©s indig√®nes et syndicats de cet Etat du Sud du Mexique pour la d√©mocratie et la satisfaction des besoins de la population. Apr√®s 184 jours de conflit, 22 morts, 34 disparus, et plus de 104 d√©tentions ill√©gales, le mouvement social, r√©uni au sein de l’Assembl√©e populaire des peuples d’Oaxaca (APPO), continue √ tenir t√™te pacifiquement au gouvernement local du Parti R√©volutionnaire Institutionnel (PRI), au pouvoir depuis plus de septante ans.

Répression et prédation

Quotidiennement, des milliers de personnes d√©filent dans les rues, exigeant la d√©mission du gouverneur Ulises Ruiz, ainsi que le repli de la police f√©d√©rale, qui occupe depuis fin octobre la place centrale de la ville, apr√®s avoir balay√© les centaines de barricades dress√©es par les insurg√©s. Si des voyageurs s’aventurent √ nouveau dans la tr√®s touristique ville d’Oaxaca dans ce climat surr√©aliste, un graffiti tout r√©cent en anglais vient les mettre en garde : ¬« Touristes ! La ville est ferm√©e momentan√©ment, et sera r√©ouverte d√®s que nous obtiendrons justice. ¬ »

La semaine pass√©e, √ la suite de trois jours de d√©bats ext√©nuants, un millier de d√©l√©gu√©s de l’APPO ont formellement constitu√© l’organisation du mouvement, adopt√© ses statuts et √©lu ses 230 membres, tous sur pied d’√©galit√©. A la satisfaction g√©n√©rale : ¬« Il y avait de grands risques que le mouvement se divise ou que soit adopt√©e une structure tr√®s verticale, car ce sont deux sp√©cialit√©s de la gauche traditionnelle ¬ », assure Gustavo Esteva, chercheur et directeur de l’Universit√© de la terre, √ Oaxaca.
Or rien de tout cela. C’est √ travers 23 commissions de travail th√©matiques que les d√©l√©gu√©s vont organiser la r√©sistance civile et coordonner leur appui aux communaut√©s locales, sans comit√© central.

A court terme, l’objectif de l’APPO est de pousser √ la d√©mission le gouverneur Ulises Ruiz, qui cristallise √ lui seul le m√©contentement populaire. Arriv√© au pouvoir par la fraude en d√©cembre 2004, le cacique du PRI a imm√©diatement r√©prim√© toute contestation. Avant m√™me le d√©but des grandes mobilisations de mai 2006, les organisations locales de d√©fense des droits humains d√©nombraient d√©j√ 32 assassinats commis par les autorit√©s locales et les groupes paramilitaires.
Un autoritarisme qui a fait l’unit√© contre lui - alors que les groupements √©taient tr√®s dispers√©s jusqu’alors - surtout apr√®s la dure r√©pression qui s’est abattue le 14 juin sur les instituteurs, alors en gr√®ve pour une simple augmentation salariale. ¬« Les puissants ont cru que la violence pouvait r√©soudre le conflit. En r√©alit√©, ils n’ont fait que jeter de l’huile sur le feu ¬ », explique Rodolfo Rosas Zarate, jeune sociologue, militant du Comit√© de d√©fense des droits du peuple.

Le pouvoir par le bas

Loin de r√©pondre aux besoins criants en eau, sant√© et √©ducation des populations marginalis√©es, Ulises Ruiz s’est lanc√© dans de grands travaux de r√©novation des places principales de la Ville de Oaxaca. ¬« Il a d√©truit les places de la ville pour attirer des fonds de l’Etat f√©d√©ral, sans aucun √©gard pour le patrimoine national. Remplacer la pierre verte d’Antequera de nos r√©gions par des dalles de b√©ton est une absurdit√©, tout comme l’abattage d’arbres centenaires ¬ », s’emporte M. Esteva. Une pratique qui avait pour but de d√©tourner une grande partie de cet argent pour les besoins de son parti et de son entourage, assurent les militants.

L’outrance avec lequel le r√©gime local poursuit les pratiques classiques de pr√©dation, de n√©potisme et de corruption a encourag√© le mouvement √ se lancer dans un processus de changement radical du politique. ¬« Nous voulons construire un pouvoir qui va peu √ peu d√©truire de lui-m√™me le pouvoir existant ¬ », explique Soledad Ortiz V√°zquez, d√©l√©gu√©e √©lue de l’APPO. D’o√Ļ le nom du nouvel organe constitutif de l’organisation : le ¬« Conseil √©tatique ¬ » (Consejo estatal), qui vise non seulement √ faire tomber les caciques actuels, mais aussi √ assumer actuellement des fonctions d√©volues √ l’Etat. Au plus fort du conflit, par exemple, l’APPO se chargeait de sanctionner les d√©lits de droit commun, le plus g√©n√©ralement par l’assignation des coupables √ des travaux d’utilit√© publique. Aujourd’hui, le Conseil veut aussi r√©pondre de lui-m√™me aux besoins les plus pressants de la population. Il a ainsi constitu√© une commission de s√©curit√© sociale, une autre de d√©veloppement communautaire et rural, ou encore de sant√© publique. ¬« Il s’agit d’un gouvernement parall√®le, et ces commissions sont nos d√©partements ¬ », explique fi√®rement Mme Ortiz. ¬« A long terme, nous l’installerons au palais du gouvernement. ¬ »

Valeurs indigènes

Les valeurs du Conseil s’inspirent en grande partie des pratiques politiques des communaut√©s indig√®nes : ¬« L’APPO a fait un grand pas dans notre direction en adoptant les principes de communaut√© et d’autonomie comme premiers principes de l’organisation ¬ », s’enthousiasme Adelfo Regino, pr√©sident de l’Organisation des peuples Mixes.
Si les nations autochtones n’ont pas √©t√© suffisamment int√©gr√©es √ l’APPO √ ses d√©buts, le mouvement s’est toutefois fortement inspir√© des us et coutumes indig√®nes : l’organisation en Assembl√©e, o√Ļ toutes les d√©cisions importantes sont prises, le tequio, travail collectif non r√©mun√©r√© et obligatoire, et la guelaguetza, solidarit√© ou aide d√©sint√©ress√©e entre les membres d’une communaut√©.

Mais la d√©claration de principe du nouveau Conseil va encore plus loin : elle stipule qu’aucun des 230 membres ne pourra √™tre r√©√©lu √ l’issue d’une p√©riode de un √ deux ans, int√®gre le principe de l’√©galit√© des genres et fait sienne la consigne des zapatistes du Chiapas : ¬« Ordonner en ob√©issant ¬ » (mandar obedeciendo).

Au-del√ , c’est √ une v√©ritable transformation √©conomique et sociale qu’en appelle l’APPO, en se pronon√ßant pour l’av√®nement d’un monde non capitaliste et non imp√©rialiste, sur une base d√©mocratique.

Pour l’heure, les esprits sont √ la mobilisation. Apr√®s cinq mois de conflit et une situation d’ingouvernabilit√© de fait dans la ville d’Oaxaca, le gouverneur s’obstine toujours. Cette semaine, l’APPO a d’ores et d√©j√ pr√©vu d’occuper le Palais du gouvernement, d’√©riger des barricades symboliques devant les bureaux de l’Etat pour dissuader les fonctionnaires de se rendre √ leur travail, et de bloquer des routes r√©gionales.
L’organisation participe aussi, depuis hier, √ une gr√®ve nationale lanc√©e par le mouvement zapatiste et se joindra aux protestations massives contre l’entr√©e officielle √ la pr√©sidence du pays de Felipe Calderon le 1er d√©cembre. Son √©lection a √©galement √©t√© entach√©e de fraudes.
Inspir√©es par l’Assembl√©e d’Oaxaca, 25 organisations sociales du Chiapas ont fond√©, le 11 novembre dernier, une APPCH. Une assembl√©e populaire de Mexico devait √™tre constitu√©e ce week-end. Le mouvement d’Oaxaca sera-t-il le d√©clencheur d’un changement radical pour l’ensemble du pays ?

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Les femmes s’emparent de la t√©l√©vision d’√©tat

¬« Nous √©tions 20 000 ¬ », raconte Soledad Ortiz V√°zquez, d√©l√©gu√©e de l’APPO. ¬« Nous avions d√©cid√© de convoquer une manifestation le 1er ao√ »t pour rendre plus visible notre force. Car depuis le d√©but de la r√©sistance, nous avons jou√© un r√īle fondamental au sein du mouvement. ¬ » Casseroles √ la main, ¬« en hommage aux femmes chiliennes ¬ », les femmes d√©filent au centre-ville et ¬« ferment ¬ » un h√ītel qui jouait le r√īle de Chambre des d√©put√©s (le Parlement ayant √©t√© occup√© depuis longtemps par les insurg√©s). Spontan√©ment, arriv√©es au Zocalo (la place centrale), elles d√©cident de demander un espace d’antenne √ la cha√ģne de t√©l√©vision publique Canal 9, pour exprimer leurs revendications. Devant le refus de la direction, celles-ci d√©cident tout simplement de... ¬« prendre ¬ » la t√©l√©vision. Pendant deux mois, les femmes se chargeront de g√©rer ce qui devient la cha√ģne de l’APPO, malgr√© leurs faibles connaissances techniques, les hommes √©tant appel√©s pour prot√©ger les antennes de diffusion situ√©es sur les collines alentours. L’aventure se termine avec l’entr√©e en force de groupes paramilitaires lourdement arm√©s √ 4 h du matin, √ la fin septembre. Qu’√ cela ne tienne. A 6 h, elles d√©cident d’occuper les douze radios commerciales et √©tatiques, qu’elles garderont plus d’un mois.

D√©sormais, il faudra compter avec la Coordination des femmes de Oaxaca du 1er ao√ »t pour promouvoir la place des femmes aux postes √ responsabilit√©. Car, sur les 230 membres du Conseil √©tatique de l’APPO, seules vingt-cinq sont des femmes : ¬« Peu de femmes ont pu participer aux congr√®s. Les leaders de communaut√©s sont en g√©n√©ral des hommes. Nous devons construire l’√©galit√© peu √ peu, ce sera un travail intense. Nous avons rendu visible notre r√īle. Les hommes se sentent plus s√ »rs avec nous ¬ », assure Mme Ortiz V√°zquez.

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Trois questions √ Gustavo Esteva, de l’Universit√© de la Terre

Gustavo Esteva a cr√©√©, il y a quatre ans, l’Universit√© de la Terre, destin√©e aux jeunes des communaut√©s indig√®nes. Celles-ci ont pour la plupart chass√© l’√©cole publique de leurs terres, car per√ßue comme un instrument de domination.

Vous analysez le mouvement oaxaque√Īo comme la convergence de trois luttes d√©mocratiques. Lesquelles ?

Ce qui se construit √ Oaxaca anticipe notre futur et est porteur d’√©norm√©ment d’espoir. Le mouvement a r√©uni d’abord ceux qui souhaitent renforcer la d√©mocratie formelle, dont les faiblesses sont bien connues √ Oaxaca. Les gens sont fatigu√©s des manipulations et des fraudes et ceux qui ont confiance dans le syst√®me √©lectoral veulent qu’il soit propre et efficace. D’autres insistent davantage sur la d√©mocratie participative, par le biais d’initiatives populaires, de r√©f√©rendums, de pl√©biscites, de budgets participatifs, et la possibilit√© de r√©voquer les √©lus. Enfin, de mani√®re surprenante, un tr√®s grand nombre de groupements souhaitent √©tendre la d√©mocratie autonome ou radicale, comprise comme l’exercice direct du pouvoir par les gens eux-m√™mes. Dans l’Etat d’Oaxaca, quatre municipalit√©s sur cinq ont leur propre forme de gouvernement, sans passer par l’interm√©diaire des partis. Mais, bien que leur autonomie, leur droit de se r√©gir eux-m√™mes par us et coutumes leur a √©t√© reconnu l√©galement en 1995, elles continuent √ √™tre l’objet de harc√®lement de la part des autorit√©s. Les partisans de la d√©mocratie radicale souhaitent qu’avec le temps, ces municipalit√©s se coordonnent jusqu’√ constituer une forme de gouvernement √ l’√©chelle de l’Etat.

La tradition autochtone semble rejoindre ici l’id√©al anarchiste. Qu’en pensez-vous ?

L’anarchie est associ√©e √ l’id√©e qu’il n’y a pas de gouvernement. Les gens d’ici veulent se gouverner eux-m√™mes, avoir un gouvernement constitu√© d’eux-m√™mes. Il y a un respect de l’autorit√©, √ partir du moment o√Ļ elle respecte le principe zapatiste d’¬« ordonner en ob√©issant ¬ ». L’APPO s’est aussi abstenue de chercher √ prendre le pouvoir. Plut√īt que de grimper sur les chaises vides de ceux qui ont abus√© du pouvoir, les organisations sociales tentent de reconstruire la soci√©t√© depuis le bas et de cr√©er un nouveau type de relations sociales. Comme disent les zapatistes : changer le monde est tr√®s difficile, si ce n’est impossible. Une attitude plus pragmatique est la construction d’un monde nouveau.

Cette construction peut-elle se faire sans violence ?

Pour Gandhi, la non violence √©tait la plus grande vertu et la l√Ęchet√© le pire de vices. Il ajoutait que la non violence √©tait r√©serv√©e aux forts, tandis que les faibles n’avaient d’autre choix que d’utiliser la violence. Mais il est difficile d’expliquer aux jeunes de Oaxaca qu’en r√©alit√© ce sont eux les forts. Je suis √©tonn√© que l’on y soit arriv√©. Tr√®s franchement, je craignais un bain de sang quand la police f√©d√©rale est entr√©e en ville. Nous avons fait un √©norme effort pour que cela n’arrive pas. Beaucoup ont montr√© l’exemple en se couchant devant les blind√©s et, surtout, en montrant qu’ils n’avaient pas peur.

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), 21 novembre 2006.

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