Venezuela
Dario Azzellini : « Le danger principal, c’est la bureaucratisation  »
par Benito Pérez
Article publié le 1er décembre 2006

Essayiste, journaliste, traducteur, réalisateur, Dario Azzellini coiffe les casquettes comme il prend l’avion pour l’Amérique latine. Depuis une quinzaine d’années, ce politologue d’origine italienne partage sa vie entre Berlin et son sous-continent d’adoption. Observateur engagé, Dario Azzellini ne pouvait demeurer insensible aux transformations sociales en cours au Venezuela. Avec l’artiste autrichien Oliver Ressler, il vient coup sur coup de leur consacrer deux documentaires remarqués. Après « Venezuela depuis en bas  » bouclé en 2004, le Berlinois présentait récemment en Suisse romande son dernier film, « Cinq fabriques  », consacré aux expériences autogestionnaires dans l’industrie vénézuélienne. Le Courrier en a profité pour obtenir son éclairage sur le processus politique et social initié par Hugo Chávez.

On a souvent l’impression en Europe que la « révolution bolivarienne  » est un processus construit d’en haut, depuis le gouvernement. Quelle est l’importance du mouvement social auquel vous avez consacré Venezuela depuis en bas ?

La situation est complexe. On peut dire qu’il y a une conjonction entre l’action menée par Hugo Chávez et une conjoncture sociale propice. Le Venezuela possède une longue histoire de luttes radicales très méconnues en Europe. Mais pour ce qui est du mouvement bolivarien, son point de départ se situe en 1989, lorsque le président Carlos Andrés Pérez promulgue un paquet de mesures structurelles élaborées par le Fonds Monétaire International (FMI). En une semaine, une insurrection se propage àtout le pays. La répression militaire fera 3 000 morts, selon les ONG. Le « bolivarisme  » puise làses racines. D’abord parce que la répression va dégoà»ter nombre de militaires qui renforceront le secteur critique de l’armée organisé autour de Chávez. Mais aussi parce que cela marque la coupure populaire avec le système. La rencontre entre le peuple et Chávez aura lieu en 1992, lors de deux tentatives de coup d’Etat manquées mais populaires. Les années qui suivront seront des années de forte croissance des mouvements de base, ouvriers, étudiants, de quartier, même s’ils demeurent encore coupés des masses, lorsque Chávez remporte la présidentielle en 1998. Celui-ci va alors mener une politique pédagogique incitant les gens às’organiser pour défendre leurs droits. Toute la logique de la Constitution qu’il fait adopter est dans cet appel àl’auto-organisation. Mais c’est surtout le coup d’Etat de 2002 qui provoque le déclic, les gens prenant conscience qu’ils peuvent tout perdre.

Quelle est l’autonomie d’un tel mouvement social ?

Je dirais que le processus bolivarien est caractérisé par ce mouvement parallèle entre la société civile et le pouvoir politique, chacun donnant des impulsions àl’autre. L’Etat incite àl’auto-organisation puis la soutient, mais ne la dirige pas. Les organisations, elles, appuient les politiques du gouvernement... qui vont dans leurs intérêts. Contrairement àd’autres expériences révolutionnaires, le gouvernement du Venezuela n’a pas imposé une contradiction centrale, par exemple entre le capital et le travail. Preuve en est la grande diversité d’organisations existant : ouvriers, ingénieurs, voisins, gays, etc. Le mouvement se structure d’abord en fonction des impulsions citoyennes, puis de celles du gouvernement.

N’y a-t-il pas des contradictions entre les intérêts du gouvernement et ceux de la société civile organisée ?

C’est sà»r. Je pense que le danger principal que court le processus bolivarien, bien plus que de perdre face àl’opposition, c’est la bureaucratie. Que les intérêts de telle administration, de tel responsable ne prennent le pas sur ceux de la base. Selon moi, la forte abstention du scrutin législatif de 2005 n’est pas due au boycott de la droite, mais bien plus àla lassitude de certains électeurs bolivariens face àla fermeture des partis qui se répartissent les candidatures. Ce risque bureaucratique rend d’autant plus importante l’action de la société civile. Et cela Chávez le sait parfaitement.

Comment l’Etat suscite-t-il l’auto-organisation ?

Principalement, autour de ses programmes sociaux, dont la plupart prend en compte cette dimension. Par exemple, pour se voir attribuer un médecin de quartier dans le cadre du programme Barrio Adentro, la population locale doit impérativement créer un Comité sanitaire d’appui. Même chose pour la légalisation des occupations urbaines. Pour obtenir un titre de propriété, les habitants de ces quartiers pauvres doivent former un Comité de terre urbaine. Celui-ci, avec l’aide de techniciens, mènera les tractations avec l’Etat. Sans comité, pas de titres de propriété !

N’y a-t-il pas un risque que les populations qui disposent de davantage de compétences sociales et organisationnelles ne monopolisent ces projets participatifs, et que les plus exclus le demeurent ?

Bien sà»r ! C’est le risque. Nombre des coopératives formées ces dernières années l’ont été par des personnes de la classe moyenne. Mais de nombreuses initiatives ont été prises pour y remédier. Par exemple, les militants du Front Francisco Miranda, composé de jeunes qui ont suivi des formations spécifiques àCuba, vont dans les quartiers les plus marginalisés pour les aider às’organiser.

En savoir plus : www.azzellini.net.

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), 29 novembre 2006.

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