Nicaragua
Paroles de femmes depuis le ¬« nombril ¬ » du Nicaragua
par María López Vigil
Article publiť le 10 mai 2007

Dans quasi tous les pays d’Am√©rique latine, les femmes subissent quotidiennement la violence de leurs conjoints. Alors que gouvernements, associations et chercheurs s’interrogent sur l’origine de cette violence, les femmes de Bocana de Paiwas, au Nicaragua, ont d√©cid√© d’agir. Depuis plusieurs ann√©es, elles organisent des ateliers et diff√©rentes campagnes d’information √ l’intention des femmes. Surtout, elles ont eu l’id√©e originale de cr√©er une station de radio, pour d√©noncer publiquement les hommes coupables de violence conjugale et aider un plus grand nombre de femmes. Dans cet article, publi√© en juillet 2006 par la revue Env√≠o, Mar√≠a L√≥pez Vigil revient sur l’exp√©rience et le combat exceptionnel de ces femmes dans cette petite bourgade du Nicaragua.

¬« Nous avons d√©cid√© d’appeler notre radio ‚€˜Palabra de Mujer’ (Paroles de Femme) parce que seuls les hommes ont la parole. Nous devons reprendre la parole qu’ils nous ont prise ¬ ». Depuis 14 ans, √ Bocana de Paiwas, au Nicaragua, la Casa de la Mujer (Maison de la Femme) et la radio Palabra de Mujer misent sur une r√©volution des consciences et se font l’√©cho de la r√©volution qui voulait transformer le Nicaragua, il y a 27 ans de cela.

¬« Bocana de Paiwas est le nombril du Nicaragua. Et bien que la Bible ne le dise pas, c’est aussi l√ que se trouve le paradis sur terre ¬ ». C’est ainsi que les habitantes de ce recoin du Nicaragua d√©crivent leur village. Le titre de ¬« nombril ¬ » du Nicaragua, Bocana de Paiwas l’a gagn√©, preuves scientifiques √ l’appui. En 1999, une √©quipe de cartographes de l’Institut Nicaraguayen d’√‰tudes Territoriales (INETER), voulant mettre un terme aux controverses locales, a d√©termin√© gr√Ęce √ des calculs math√©matiques et g√©od√©siques, o√Ļ se situait le centre du Nicaragua. Ce centre se trouve sur le cerro Copalar, la colline qui surplombe Bocana de Paiwas. √€ ses pieds s’√©tend l’embouchure (la bocana) du R√≠o Paiwas, qui rejoint le R√≠o Grande de Matagalpa. Bocana de Paiwas est le chef-lieu - jusqu’√ pr√©sent - de la commune de Paiwas, qui signifie ¬« deux fleuves ¬ » en langue chontal. C’est un endroit o√Ļ les terres agricoles sont fertiles et o√Ļ depuis longtemps, l’homme pratique l’√©levage. La r√©gion est √©galement parsem√©e de sites arch√©ologiques o√Ļ des peuplades ancestrales ont laiss√© un bel h√©ritage de p√©troglyphes et d’autres tr√©sors qu’il reste √ d√©couvrir.

La comparaison avec le jardin d’Eden ne peut se v√©rifier qu’en parcourant les 227 kilom√®tres qui s√©parent la capitale, Managua, de Bocana de Paiwas. On se rend compte alors de la sereine beaut√© de l’endroit. Surtout, ce paradis rec√®le quelque chose d’encore plus beau : √ˆve ne na√ģt plus de la c√īte d’Adam, c’est elle qui tient les r√™nes. Les r√™nes de l’ouverture des consciences. Aujourd’hui, ce sont elles, ces femmes, qui ont la parole.

¬« Il est extraordinaire que notre voix ait fait tant de chemin ! ¬ »

Le 10 juin 2005, Bocana de Paiwas s’est engouffr√©e dans l’une des portes, impressionnantes mais b√©n√©fiques, de la mondialisation. Ce jour-l√ , l’organisation britannique One World Broadcasting Trust a couronn√© la seule radio de Bocana de Paiwas, Palabra de Mujer, de son prix international. Ce prix est attribu√© aux m√©dias des communaut√©s du Sud, et distingue le combat exceptionnel de cette station pour l’√©mancipation des femmes et la d√©fense de la nature.

Jamileth Chavarr√≠a, directrice de la radio, s’est rendue √ Londres pour recevoir le prix. Elle a surmont√© le trac qu’elle ne sent pas derri√®re le micro de son studio, laiss√© pour plus tard la discussion du projet Copalar [1], et s’est adress√©e aux Britanniques au nom de millions de femmes : ¬« Je souhaite rendre hommage aux f√©ministes de Paiwas qui, comme celles du Nicaragua et du monde entier, ont consacr√© une grande partie de leur vie √ comprendre, d√©noncer et combattre la culture patriarcale qui exclut la moiti√© de la population mondiale [...] Nous sommes convaincues que le d√©veloppement n’est possible que s’il √©mane de l’int√©r√™t profond du peuple, et non des besoins du grand capital. Nous croyons que nous avons le droit d’avoir la parole et de participer aux d√©cisions importantes qui se prennent au Nicaragua. Nous pensons √©galement qu’il est indispensable de prendre en compte le fait que les femmes cr√©ent et recr√©ent la vie, si nous voulons construire une d√©mocratie qui fonctionne pour chacun d’entre nous [...] Nous recevons ce prix avec fiert√©. Il marque la reconnaissance de notre lutte quotidienne, une lutte qui est aussi celle de milliers de femmes dans cette petite contr√©e du Nicaragua. Il est extraordinaire que notre voix et notre propos aient fait un si long chemin pour arriver jusqu’ici, aujourd’hui. ¬ »

En effet, il est r√©ellement extraordinaire que la voix de ces femmes d’une campagne recul√©e du Nicaragua ait port√© si loin, avec tant de force et de reconnaissance. Comment cela a-t-il √©t√© possible ? La revue en ligne Env√≠o est partie √ la rencontre de Jamileth Chavarr√≠a pour comprendre o√Ļ est n√©e cette parole de femme et quels sont les tenants et les aboutissants de la prise de parole de ces femmes du paradis.

Il était une fois trois sorcières, qui incarnaient la conscience du peuple

Jamileth est une femme de la campagne d’un peu plus de 35 ans. Son sourire est franc et malicieux, ses yeux brillants. A Bocana de Paiwas, on l’appelle ¬« la Bruja ¬ », la sorci√®re. Son surnom, elle l’a gagn√©. Depuis pr√®s de cinq ans, la radio Palabra de mujer ouvre son antenne √ 5 heures du matin avec l’√©mission ¬« La bruja mensajera ¬ », la sorci√®re messag√®re. Jamileth se transforme alors en sorci√®re pour souhaiter une bonne journ√©e aux femmes, d√©noncer les hommes qui les maltraitent et remplir son r√īle de journal sonore, gr√Ęce auquel la population s’informe, pense et r√™ve d’un autre monde. C’est cette √©mission d’une heure qui a particuli√®rement attir√© l’attention de l’organisation britannique.

La Casa de la Mujer de Bocana de Paiwas a ouvert ses portes il y a 14 ans, soit bien avant la radio. Ces quatorze ann√©es d’existence furent autant d’ann√©es d’efforts : ateliers, campagnes de sensibilisation, formations, organisation, r√©flexion et action. ¬« Avant de cr√©er la radio, deux autres femmes et moi-m√™me nous d√©guisions en sorci√®res, avec des costumes noirs, des chapeaux pointus et des balais. Nous faisions du th√©√Ętre de rue ¬ », raconte Jamileth. ¬« Comme nous rompions la routine de tous les jours, les gens nous appr√©ciaient beaucoup. Une fois par mois, on donnait une repr√©sentation au centre culturel. ¬ »

¬« Qu’est-ce que l’on faisait ? On brocardait les hommes politiques, on donnait des nouvelles du village, on critiquait. On improvisait, selon ce qui se passait au village. Femmes, hommes et enfants voulaient entendre ce que nous avions √ dire et savoir qui nous allions nous mettre √ dos. Leur seule question √©tait : ‚€˜Que nous ont concoct√© les sorci√®res aujourd’hui ?’. Une centaine de personnes se r√©unissaient. L’entr√©e co√ »tait douze sacs en plastique ramass√©s dans les rues, ce qui nous permettait par la m√™me occasion de nettoyer le village. A la fin, les sorci√®res br√ »laient les sacs en pr√©sence de la population. Ainsi, les sorci√®res √©taient d√©j√ tr√®s populaires avant m√™me le lancement sur les ondes de La bruja mensajera. ¬ »

Pourquoi des sorci√®res ? Pourquoi pas d’autres personnages ? Bien avant le Da Vinci Code, certains √©v√©nements historiques ont fa√ßonn√© l’esprit de ces femmes. Et Jamileth d’expliquer : ¬« Nous voulions donner des lettres de noblesse au mot ‚€˜sorci√®re’. En effet, pour la plupart des gens, il a une connotation n√©gative. Les chauffeurs de bus appellent l’arr√™t qui se trouve au coin de la Casa de la Mujer, √ l’entr√©e du village, ‚€˜l’arr√™t des sorci√®res’. Ils croient qu’ils nous blessent, mais cela nous est √©gal. Nous revendiquons notre statut de sorci√®res au nom de toutes les femmes assassin√©es pour sorcellerie, du temps de l’Inquisition, alors qu’il ne s’agissait que d’occulter leurs connaissances en m√©decine et dans d’autres domaines. ¬ »

Une id√©e n√©e d’une trag√©die

La radio Palabra de Mujer est n√©e d’une trag√©die et d’un r√™ve. ¬« L’id√©e de cr√©er une radio nous est venue pour la premi√®re fois, lors du passage de l’ouragan Mitch ¬ », explique Jamileth, avant de poursuivre : ¬« Toutes les trag√©dies sont porteuses d’enseignements. Mitch a emport√© un pont et Paiwas s’est retrouv√©e isol√©e. Nous avons pris conscience que nous ne pouvions rester plus longtemps sans moyen de communication. L’id√©e a pris forme peu √ peu. ¬ » Par la suite, le r√™ve a donn√© plus de force √ l’id√©e : avec une radio, elles pourraient multiplier les ateliers qu’elles organisaient d√©j√ depuis des ann√©es √ la Casa de la Mujer.

¬« La Casa de la Mujer, se souvient Jamileth, a vu le jour gr√Ęce √ sept ‚€˜folles’ qui se mobilis√®rent autour de l’√©pid√©mie taboue du cancer du col de l’ut√©rus. Dans nos communaut√©s, les femmes ne savaient m√™me pas ce qu’√©tait un frottis, ni m√™me qu’il √©tait n√©cessaire de prendre soin de nos parties intimes. Cette premi√®re clinique fut le point de d√©part d’un projet plus important. Nous avions d√©j√ franchi une √©tape avec les ateliers, mais avec une radio, nous allions pouvoir aller bien au-del√ et √™tre aupr√®s des femmes toute la journ√©e : √ la cuisine, √ la maison, √ toute heure. Nous pourrions √™tre avec les femmes qui ne sortent pas √ cause de leurs enfants en bas √Ęge, avec celles qui ont honte de se rendre aux ateliers ou avec celles qui n’assistent pas aux ateliers parce que leur mari le leur interdit. Aujourd’hui nous savons que certaines femmes emm√®nent leur radio au bord du fleuve pour nous √©couter en faisant leur lessive. ¬ »

Il était une fois une sorcière qui devinait tout

Autrefois, il n’y avait aucune station de radio locale √ Bocana de Paiwas. Aujourd’hui, il y en a une, celle qu’ont cr√©√©e ces femmes. On peut aussi √©couter certaines stations de radio nationales. C√īt√© t√©l√©vision, le village capte seulement deux des sept cha√ģnes nationales qui existent au Nicaragua.

Depuis des ann√©es, l’une des √©missions les plus populaires et les plus √©cout√©es, au Nicaragua et √ Bocana de Paiwas, s’appelle La paloma mensajera, le pigeon voyageur [2]. L’√©mission fut cr√©√©e par le chanteur, compositeur et acteur Otto de la Rocha. Il y m√™le chansons populaires √ double sens et commentaires coquins de mauvais go√ »t, parfois grossiers. ¬« Nous nous sommes dit que si ce type pr√©sentait une √©mission aussi machiste, nous devions pr√©senter une √©mission f√©ministe et √©ducative pour en contrer les effets pervers. Et pourquoi pas une √©mission pr√©sent√©e par les sorci√®res ? C’est ainsi qu’est n√©e ’la sorci√®re messag√®re’. Le r√īle de la sorci√®re est d’informer les femmes, et la population en g√©n√©ral, de certains probl√®mes sociaux. Toujours avec humour car les gens pr√©f√®rent la d√©rision et le message passe plus facilement. On a toujours consult√© les femmes, premi√®res concern√©es. Peu avant que l’on commence l’√©mission, l’une d’elles, de la communaut√© de Sikia, nous a sugg√©r√© que ce soient les sorci√®res qui d√©noncent les hommes coupables de violence conjugale. L’id√©e nous a plu et nous nous sommes lanc√©es. ¬ »

√€ cette √©poque, il existait une √©mission de dessins anim√©s pour enfants dont l’un des personnages les plus populaires √©tait une sorci√®re avec une boule de cristal magique - Jamileth dit toujours ¬« ballon ¬ » - gr√Ęce √ laquelle elle devinait tout. La bruja mensajera prit la d√©cision de transposer ce personnage √ la radio et de lui donner une teinte locale. Le personnage de la sorci√®re serait utilis√© pour pressentir, deviner, d√©noncer et remettre en question la violence envers les femmes. Les femmes commenc√®rent √ envoyer des messages √ la radio, o√Ļ elles racontaient √ la sorci√®re les violences domestiques dont elles √©taient victimes en donnant le nom et pr√©nom de l’agresseur. Les jours suivants, la sorci√®re ¬« devinait ¬ » gr√Ęce √ son ¬« ballon ¬ » ce qui se passait dans les foyers. La proposition √©tait audacieuse et originale. Ce fut un vrai d√©fi.

√€ cheval sur son balai et avec un ricanement qui inspire

La violence contre les femmes est une v√©ritable √©pid√©mie au Nicaragua. Reste √ savoir s’il s’agit d’un ph√©nom√®ne nouveau, la violence envers les femmes √©tant plus importante qu’auparavant, ou si simplement les femmes en parlent plus facilement. S’il s’agit d’une recrudescence des violences, est-elle imputable au mod√®le neolib√©ral qui, en provoquant la mont√©e du ch√īmage, pousse les hommes √ la violence en les privant de leur r√īle de pilier √©conomique familial, ou existe-t-il d’autres raisons ? Si en revanche les femmes parlent plus facilement de la violence aujourd’hui, la soci√©t√© les √©coute-t-elle ? Alors que le d√©bat sur la nature de cette ¬« √©pid√©mie ¬ » fait rage et que l’on propose des solutions pour y rem√©dier, les femmes de Bocana de Paiwas ont choisi d’agir et d’essayer le vaccin de la sanction sociale et morale.

Devant son micro, Jamileth Chavarr√≠a d√©bute sa journ√©e dans la peau d’une sorci√®re de 86 ans dont les auditeurs souhaitent l’anniversaire chaque ann√©e. Entour√©e de chaudrons, de matraques, de poulets, de vaches et d’√Ęnes - qu’elle fait vivre gr√Ęce √ une palette d’effets sonores - elle commence par saluer ses auditrices f√©minines et propose des sujets sur lesquels r√©fl√©chir. Le son le plus impressionnant est celui de son balai : ¬« comme une com√®te, comme une fus√©e ! ¬ » Et Jamileth d’imiter le bruit des r√©acteurs. La sorci√®re vole au-dessus des communaut√©s de Paiwas et au-del√ . Son balai a des freins, comme une voiture, et lorsqu’elle d√©cide de rester dans une communaut√© pour y observer ce qui s’y passe, elle s’arr√™te - autre effet sonore - puis commence √ parler et √ deviner...

Nous avons demand√© √ Jamileth de nous reproduire certaines de ses interventions matinales pour pouvoir nous faire une id√©e de ce qu’elle dit et comment elle le dit. Ses messages commencent syst√©matiquement par un ricanement aigu et malicieux. ¬« Cela m’inspire, j’ai besoin de m’accrocher √ quelque chose. Je me sers de ce ricanement pour oublier qui je suis et entrer dans la peau de mon personnage. ¬ »

¬« Je te vois, To√Īo, tu dois changer... je te vois dans ma boule, Pancracio... ¬ »

¬« (Ricanements)...Aujourd’hui, dans ma boule de cristal, je vois... je vois... ce n’est pas un homme politique... c’est encore un agresseur. Il se nomme... Pedro P√©rez... C’est PP, PP le cogneur... Prends garde √ toi ! Ta femme √©l√®ve tes sept enfants ! Et toi, Pedro ? Que ressens-tu ? Qu’est-ce qui te pousse √ battre cette femme ? Salaud ! Les femmes sont des √™tres humains ! Nous avons des droits ! Tu dois changer. Te rends-tu compte de l’exemple que tu donnes √ tes propres enfants ? Battre une femme ? Non, Pedro, tu dois te ma√ģtriser, tu dois r√©fl√©chir... Et toi, ma ch√®re, ne te laisse pas faire, parce que tu n’es pas seule... Viens chercher du r√©confort √ la Casa de la Mujer...

(Ricanements)... En me d√©pla√ßant avec ma boule magique, je vois To√Īo... Voyons To√Īito ! Que s’est-il pass√© hier ? Anj√° ? Tu es l√ , je te vois... Tu sais, To√Īito, jusqu’√ r√©cemment, on nous disait que les affaires de couple ne nous regardaient pas, que c’√©tait des affaires priv√©es, mais c’est fini, To√Īito, c’est fini ! Cet homme a battu sa femme et sa fille √ plusieurs reprises... Quelle brute, le salaud ! Et regarde, tu ne peux nier l’√©vidence, les preuves sont visibles ! Et ce n’est pas √ moi que tu vas raconter des histoires, parce que je les vois aussi ces coups, dans ma boule de cristal, To√Īo... Heureusement que je les vois, et que je te vois aussi, To√Īito, je te conseille de changer...

(Ricanements)... Je mets mes mains sur ma boule et je te vois, Pancracio... Brute √©paisse ! Un homme qui pr√©tend aimer sa m√®re, et regarde-toi ! Tu frappes Cipriana ! Tu frappes la m√®re de tes enfants ! Tu es mis√©rable, Pancracio... Tu ne sais pas que la Loi 230 punit cette violence ? Tu ne sais pas que cette violence n’est plus une affaire priv√©e ? Alors arr√™te tes b√™tises ou j’appelle la police qui est juste l√ , au coin de la rue, pour qu’elle surveille un moins que rien qui bat sa femme tous les jours ! Il la frappe ! ¬ »<

La sorci√®re parle de PP, To√Īo ou Pancracio. Elle donne des d√©tails, leur fait des reproches, les met en garde et se d√©place d’une maison √ l’autre, d’une commune √ l’autre. Jamileth conna√ģt personnellement presque tous ces hommes, mais quand elle en parle, elle l’oublie et devient la sorci√®re, voyante et justici√®re. Elle passe aussi des chansons √ la gloire des femmes. Puis elle diffuse des chansons populaires et machistes pour pouvoir mieux fustiger leurs paroles d√©pr√©ciatives √ l’√©gard des femmes.

¬« Z√©ro violence dans les rues, dans les foyers et au lit ! ¬ »

La sorci√®re tient √©galement un r√īle de sexologue. ¬«  C’est indispensable, explique Jamileth, car de nombreux hommes rentrent en √©tat d’√©bri√©t√© avanc√©e et exigent de leur femmes des relations sexuelles auxquelles elles ne consentent pas. Bien souvent, cela d√©g√©n√®re en viol. Ces sujets nous les abordons car ce que nous voulons, c’est z√©ro violence dans les rues, dans les foyers et au lit ! ¬ »

¬« (Ricanements)... Bonjour, mes amies, vous avez bien dormi ? Que j’aime √™tre en votre compagnie ! J’allume le feu, je suis pleine de suie... Il a beaucoup plu ce matin, vous avez remarqu√© ? Moi, je m’endors presque sur mon balai... Alors ? Racontez-moi comment s’est pass√© votre soir√©e, mesdames ? Comment se sont-ils occup√© de vous ? Avez-vous eu un orgasme ou l’avez-vous simul√© ? √‰tiez-vous consentantes ou vous ont-ils un peu forc√© la main ? R√©fl√©chissez, parce qu’il n’y aucune raison de ne pas prendre de plaisir, c’est tr√®s important... Aujourd’hui, nous sommes le 30 mai et nous nous pr√©parons pour la f√™te des m√®res... Mais ne f√™tons-nous ce jour que pour l’√‰glise, les politiques et les hommes ? Et d’ailleurs, que f√™tons-nous ? Parce que nous, les femmes, nous avons d’autres choses √ c√©l√©brer, nous devons revendiquer le droit de grandir, d’apprendre, de se d√©velopper, le droit d’exercer nos droits dans la rue, √ la maison... et au lit ! (Ricanements). ¬ »

La sorci√®re se lance ensuite dans un expos√© sur les aspects de la sexualit√© f√©minine, un sujet abord√© chaque matin de bonne heure. Toutefois, l’√©ducation sexuelle continue au cours de la journ√©e puisque la radio diffuse des spots publicitaires avec des phrases choc. Ces jours-ci, il s’agit de ¬« S√≠ a la protecci√≥n, pero sin presi√≥n ¬ » (Oui √ la protection, mais sans pression).

√‰ducation sexuelle des jeunes de Paiwas

Nereida a 20 ans. Elle √©tait m√®re √ quinze. Elle travaille depuis 5 ans comme formatrice √ la Casa de la Mujer. Son public est compos√© de jeunes femmes de son √Ęge. Elle dirige aussi un groupe de danse et de th√©√Ętre et offre un soutien psychologique √ des femmes de tout √Ęge qui ont souffert de violences physiques et sexuelles. ¬« Nous avons une telle influence dans la r√©gion, que les femmes commencent √ penser de fa√ßon diff√©rente ¬ ». Le programme Mentes desnudas, ¬« Consciences √ nu ¬ », s’adresse √ la jeunesse et met l’accent sur l’√©ducation sexuelle. L’une des consignes est ¬« jalencia sin violencia ¬ », ou ¬« flirt sans violence ¬ ». Par courrier, les jeunes peuvent poser des questions sur les r√®gles, les contraceptifs, la taille des organes g√©nitaux, les pr√©servatifs, etc.

¬« Tous ces messages sur la sexualit√© int√©ressent les femmes, mais √©galement les hommes ¬ », se f√©licite Jamileth. ¬« Nous savons m√™me que certains hommes sortent la radio dans la cour, pour pouvoir √©couter l’√©mission pendant qu’ils traient les vaches. Durant toute leur vie, parler de sexe a √©t√© tabou. Ils nous √©coutent parce qu’ils aiment l’interdit. Mais il n’y a rien de mal √ cela ! Nous √©duquons les gens. Que trouve-t-on dans les autres m√©dias ? Un assassinat analys√© sous tous les angles, un viol de jeune fille d√©crit dans les moindres d√©tails, etc. Ce genre d’√©missions forme des violeurs et des assassins. Ce que nous pr√©tendons nous, c’est √©duquer les gens et nous continuerons √ le faire. ¬ »

A 6 heures du matin, la sorci√®re se retire dans sa grotte du cerro Esquir√≠n, un site arch√©ologique o√Ļ se dessine une silhouette anthropomorphe tr√®s √©trange, l’Esquirinel. On dit que dans son dos, apparaissent des dessins de dinosaures. Est-ce vrai ? Les dinosaures seraient-ils arriv√©s jusqu’au nombril du Nicaragua ? Le saura-t-on un jour ? Pendant ce temps, tout le monde √ Bocana de Paiwas sait que cette grotte et ses alentours sont des endroits magiques : le domaine des sorci√®res.

Le cas le plus difficile pour la sorcière et pour Bocana de Paiwas

Jamileth explique que la sorci√®re est plus ou moins s√©v√®re selon les cas, le type d’abus et le niveau de violence. L’affaire la plus difficile a √©clat√© en 2006. Il s’agissait du directeur d’un √©tablissement scolaire li√© √ l’√‰glise catholique. C’√©tait un homme tr√®s appr√©ci√© dans le village et, fort de sa popularit√©, il venait de se porter candidat √ la mairie, sous la banni√®re du Front sandiniste de lib√©ration nationale (FSLN). Il √©tait, par ailleurs, entra√ģneur de l’√©quipe de baseball de l’√©tablissement qu’il dirigeait. Un jour, il a mis enceinte l’une des ses √©l√®ves, √Ęg√©e de 13 ans. La radio Palabra de Mujer s’est beaucoup impliqu√©e dans cette affaire qui fut port√©e devant les tribunaux. A la Casa de la Mujer, le soutien √ la jeune fille fut total.

¬« Cela a √©t√© tr√®s difficile pour moi. Denis √©tait un ami, reconna√ģt Jamileth avec tristesse, mais j’ai d√ » le d√©noncer, et la sorci√®re en a parl√©. Dans ce cas de figure, tu te retrouves dos au mur. Il faut savoir qui est ta priorit√© et respecter tes principes. Pas question de se d√©filer. Tu dois d√©noncer cet acte avec la m√™me col√®re que d’habitude, ind√©pendamment du fait qu’il s’agisse d’un ami, et du pouvoir qu’il d√©tient. Le plus triste et le plus surprenant dans cette histoire est que lorsque nous l’avons d√©nonc√©, nous nous sommes mis presque tout le monde √ dos. La plupart des habitants du village - et m√™me les camarades de classe de la jeune fille - se sont serr√©s les coudes, √ l’√©glise, √ l’√©cole, pour le soutenir. Tout √©tait soi-disant de la faute de la jeune fille. Pendant un temps, elle et sa m√®re n’ont plus os√© sortir qu’une fois la nuit tomb√©e. On les montrait du doigt, on insultait la jeune fille. Pour faire face √ cette situation, quelques femmes de la Casa de la Mujer ont d√©cid√© d’escorter la jeune fille dans les rues et de garder la t√™te haute. Elles l’ont prot√©g√©e. Puis la tension a fini par retomber. Bien entendu, il nous a √©t√© impossible d’interrompre la grossesse puisqu’elle √©tait d√©j√ enceinte de cinq mois lorsque nous nous en sommes rendu compte. Il fallait donc aller de l’avant. Dans un premier temps, la jeune fille a souhait√© abandonner le b√©b√© √ la naissance. Nous l’avons convaincue de le faire adopter. Mais finalement, elle a d√©cid√© de le garder. Aujourd’hui, le b√©b√© a plusieurs marraines ! ¬ »

Certains hommes changent, d’autres deviennent plus violents, et les autorit√©s ne sont pas √ la hauteur

Quels sont les effets de ces d√©nonciations ? Quels sont les r√©sultats ? ¬« Le bilan est mitig√©, reconna√ģt Jamileth, et nous engager dans cette voie n’a pas √©t√© chose facile. Les cons√©quences sont diverses. Certains hommes changent alors que d’autres, se sachant d√©couverts, deviennent plus agressifs. Certains maris maltraitent moins leur femme, mais il est √©galement possible qu’ils leur aient mis une museli√®re pour qu’elles arr√™tent leur vacarme et ne les d√©noncent pas. On a constat√© que le nombre de lettres de d√©nonciation dans la bo√ģte aux lettres de la ¬« sorci√®re ¬ » a diminu√©, alors que le nombre de d√©p√īts de plaintes au tribunal ou au minist√®re public a augment√©. Le probl√®me est que le minist√®re public fait la sourde oreille. √€ quoi bon d√©noncer, si les autorit√©s restent les bras crois√©s ? ¬ »

¬« On a constat√© des changements chez certains hommes. L’un d’eux est m√™me venu se confier √ moi. Il m’a dit que la sorci√®re avait vu juste, qu’il maltraitait sa femme, qu’il avait tort et qu’il allait changer. Il a eu si honte de ses actes qu’il s’est s√©par√© de sa femme. Et je peux aujourd’hui attester qu’il lui verse une pension alimentaire. ¬ »

¬« On est contente quand certains hommes nous disent qu’en les d√©non√ßant, on leur a donn√© l’opportunit√© de r√©fl√©chir et d’analyser leur vie. C’est pour cela que nous d√©non√ßons. En d√©non√ßant, nous ne voulons ni d√©truire, ni d√©nigrer les hommes. Ce n’est pas notre but. Ce que nous voulons, c’est construire. Lorsque certains hommes arrivent et nous disent : ‚€˜c’est vrai, je l’enfermais’, ils pensent qu’en faisant amende honorable, on fera marche arri√®re et on ne les d√©noncera pas. Mais la d√©nonciation est faite, et jamais elle ne reste qu’une annonce radiophonique : on fait savoir aux autorit√©s qu’√ tel endroit une femme est victime de violence. Dans certains cas, elles prennent les mesures de s√©curit√© n√©cessaires. Bien entendu, si elles appliquaient toujours la loi, l’impact de notre √©mission serait plus important, mais les autorit√©s, la juge, la police et le minist√®re public ne r√©agissent pas toujours comme ils le devraient. Le procureur est cens√© venir au village deux fois par mois et il n’y met jamais les pieds. ¬ »

¬« Il n’y a personne √ qui se plaindre. Il y a bien une antenne de police √ Bocana de Paiwas, mais le chef est dans une autre r√©gion. En outre, il n’est pas vrai que porter plainte au commissariat de police soit la fa√ßon la plus efficace de lutter contre la violence conjugale. Pour la police, une vache a plus de valeur qu’une femme. On nous a rapport√© les cas d’une jeune fille viol√©e et d’une femme battue qui se sont rendues √ la police, le policier de service ne les a pas re√ßues et s’est d’abord occup√© d’un d√©linquant qui avait vol√© une vache. Pendant ce temps, la femme viol√©e attend qu’on s’occupe d’elle. Ou on lui demande d’apporter un certificat m√©dical. Le probl√®me est qu’elle se lave avant d’aller chez le m√©decin, car elle se sent sale, souill√©e par ce qu’elle a subi. La preuve dispara√ģt. Et faute de preuve, le viol n’a pas eu lieu. C’est pour tout cela que nous consid√©rons que les autorit√©s ne servent √ rien. ¬ »

Le machisme est-il plus r√©pandu √ la campagne ? Que faire contre l’impunit√© ?

Au Nicaragua, la violence des hommes envers les femmes est une chose ¬« naturelle ¬ ». La violence conjugale est tol√©r√©e par l’ensemble de la soci√©t√©. La religion, que le peuple accepte sans aucun esprit critique, donne √ Dieu une identit√© masculine, ce qui l√©gitime la sup√©riorit√© des hommes sur les femmes et de fait, les abus de pouvoir. Ces superstitions et modes de pens√©e archa√Įques expliquent la totale impunit√© dont les hommes b√©n√©ficient partout, lorsqu’ils commettent des actes de violence envers les femmes.

Jamileth pense-t-elle que la violence machiste est plus importante en zone rurale qu’en zone urbaine ? ¬« Je pense que non, dit-elle, la violence est la m√™me en ville qu’√ la campagne. En ville, elle est simplement mieux dissimul√©e. J’ai d√©j√ vu des bourreaux √ visage d’ange. La diff√©rence est qu’une femme d’un certain niveau culturel int√©riorise sa soumission, elle ne la d√©nonce pas. En cela, une femme de la campagne est plus libre. Je pense sinc√®rement que le machisme est aussi r√©pandu √ la campagne qu’en ville. ¬ »

Que pense la sorci√®re de l’impunit√© dont b√©n√©ficient les hommes coupables de violence ? ¬« L’impunit√© est la r√®gle au Nicaragua, elle s’est institutionnalis√©e. C’est plus flagrant dans les affaires de corruption, mais il en va de m√™me avec le machisme. Que devons-nous faire, que nous reste-t-il ? La sanction doit √™tre morale. Notre seule arme efficace est de rendre les d√©lits publics gr√Ęce √ la radio, et de dire que tel ou tel homme est un bon √ rien. ¬ »

La voie emprunt√©e par les sorci√®res est p√©rilleuse et parsem√©e d’emb√ »ches. ¬« Nous aussi nous avons peur, confesse Jamileth. Nous subissons les repr√©sailles des coupables. Les soirs de beuverie, on jette des bouteilles de bi√®re contre la Casa de la Mujer ; parfois, on entend m√™me des coups de feu. Une fois, un homme a engag√© quelqu’un pour nous tuer, une amie et moi. Les premiers jours, nous nous sommes enferm√©es, puis nous avons d√©cid√© de le faire savoir. Toutes ces √©preuves nous ont appris √ √™tre plus fortes, √ dire les choses, √ faire face √ la vie. Maintenant les gens nous connaissent et savent que nous ne resterons pas muettes. Nous avons gagn√© reconnaissance et respect gr√Ęce √ notre mani√®re d’√™tre. D√®s que nous savons quelque chose, nous le rendons public. C’est notre seule arme : la parole, la force de la parole. ¬ »

Existe-t-il des ateliers pour les hommes ?

La question suivante surgit tout naturellement : travaillez-vous √©galement avec les hommes ? Avez-vous d√©j√ pens√© √ organiser un ¬« atelier de masculinit√© ¬ » ? Jamileth r√©pond sans h√©sitation : ¬« Cette question est fr√©quente chez les femmes qui participent √ nos formations. Certaines femmes souhaiteraient que nous organisions le m√™me type de manifestation pour que leurs hommes changent et cessent de les maltraiter. Nous leur r√©pondons que nous y travaillons √ travers la radio. Nous leur disons qu’en changeant nous-m√™mes, nous cr√©ons chez les hommes et dans tout le village un besoin de changement. Nous leur expliquons qu’avant tout chose, c’est √ nous les femmes de changer, nous devons nous √©duquer, nous approprier des id√©es nouvelles, apprendre √ √™tre autonomes et √ nous valoriser ¬ ».

¬« Nous devons nous reconstruire. O√Ļ que nous allions, nous ramassons des morceaux de femmes. Nous sommes physiquement enti√®res, mais psychologiquement d√©truites : nous avons avort√©, nous avons √©t√© viol√©es et nous n’en parlons pas, nous avons eu une enfance triste, rendue difficile par tant de pauvret√©. Nous devons d’abord nous reconstruire pour recoller tous ces morceaux de femmes et faire de nous des √™tres entiers. ¬ »

¬« Pour que les fleuves ne tarissent pas et que les villages ne meurent pas ¬ »

Les femmes de Bocana de Paiwas et leur radio, Palabra de Mujer, ne travaillent pas uniquement √ semer les graines du f√©minisme dans l’esprit des femmes et des hommes. Conscientes qu’au-del√ des probl√®mes ¬« des femmes ¬ », le f√©minisme peut r√©soudre les probl√®mes de toute une soci√©t√©, que le f√©minisme est une position √©thique et politique compl√®te et humaniste, les femmes ont organis√© et men√© la r√©sistance des habitants de Bocana de Paiwas contre le m√©gaprojet Copalar, que veulent instaurer la Banque Interam√©ricaine de D√©veloppement (BID) et un consortium de multinationales.

Le projet Copalar, un ouvrage gigantesque de production d’√©nergie hydro√©lectrique, a √©t√© con√ßu il y a une quarantaine d’ann√©es. Dans les ann√©es 1970, sous la dictature de Somoza, il fut √©cart√© pour des raisons techniques et √ cause de la guerre contre la dictature. Le gouvernement sandiniste voulut le remettre au go√ »t du jour mais en raison de la guerre des ann√©es 1980, le projet fut √ nouveau ajourn√©. Aujourd’hui, ce projet constitue l’un des principaux axes du Plan Puebla-Panam√° (PPP) dont on parle de moins en moins [3]. Pour ses d√©fenseurs et promoteurs, le projet Copalar assurerait l’ind√©pendance √©nerg√©tique du Nicaragua, dont 83 % de l’√©nergie provient du p√©trole et de ses d√©riv√©s, toujours plus chers sur le march√© international. Le projet Copalar est cens√© produire deux fois plus d’√©nergie que n’en consomme le Nicaragua, ce qui permettrait, en outre, d’en exporter.

Ceux qui rejettent ce m√©gaprojet s’appuient d’une part, sur les r√©percussions n√©gatives qu’ont eues ces barrages hydro√©lectriques d√©mesur√©s dans d’autres pays d’Am√©rique du Sud et du monde, et d’autre part, sur la r√©sistance d’autres populations qui s’y sont oppos√©es. Au Panama par exemple, la population se mobilise actuellement ¬« contre les barrages ¬ », ¬« pour que les fleuves ne tarissent pas et que les villages ne meurent pas ¬ ». De la m√™me fa√ßon, les femmes de Bocana de Paiwas s’opposent au projet Copalar pour que le R√≠o Grande de Matagalpa ne tarisse pas et que leur paradis sur terre, Bocana de Paiwas, ne soit pas ray√© de la carte.

Lorsqu’elle a re√ßu le prix One World √ Londres, Jamileth Chavarr√≠a a insist√© sur la valeur symbolique de cette r√©compense au moment m√™me o√Ļ sa communaut√© √©tait menac√©e de disparition par la construction d’un barrage hydro√©lectrique. ¬« Le projet COPALAR-PPP n’a fait l’objet d’aucune concertation avec les habitants de Paiwas. Il signifie la destruction de notre identit√© et de notre mode de vie et ne sert qu’√ assurer des profits aux chefs d’entreprise nationaux et internationaux qui ne font que piller et d√©truire les ressources naturelles des pays du Sud, sans rien proposer en √©change aux villageois et √ leur environnement. ¬ »

Résistance contre le mégaprojet Copalar

Le projet Copalar bouleversera la g√©ographie du Nicaragua. Il implique l’inondation d’une partie du lit du R√≠o Grande de Matagalpa, de 21 de ses confluents ainsi que des vall√©es environnantes. La moiti√© de la commune de Paiwas dispara√ģtrait et, avec elle, la totalit√© de son chef-lieu [4]. Selon les plans d’origine, l’eau retenue par le barrage pour la production d’√©nergie hydro√©lectrique recouvrirait une surface √©quivalente √ la moiti√© du lac Xolotl√°n de Managua, qui s’√©tend sur pr√®s de 1 050 km¬≤. Le barrage le plus grand serait large de pr√®s d’un kilom√®tre, pour 200 m√®tres de hauteur. Les d√©fenseurs du projet tout comme ses d√©tracteurs calculent que pr√®s de 30 000 personnes se retrouveraient sans toit ni terre et devraient √™tre √©vacu√©es et relog√©es.

Depuis 2005, les femmes de Paiwas ont commenc√© √ s’organiser et √ organiser la population pour lutter contre ce projet. Entre information, manifestations et recommandations, la mobilisation est permanente. Par ailleurs, deux forums se sont tenus avec des habitants d’El Salvador, du Guatemala et du Honduras, dont les vies furent d√©truites par des projets similaires.

Les femmes ont √©galement exerc√© des pressions sur les d√©put√©s qui doivent se prononcer pour ou contre le projet. En mai 2006, le pr√©sident du Nicaragua [de l’√©poque], Enrique Bola√Īos, a pr√©sent√© √ l’Assembl√©e nationale un projet de loi sur le barrage Copalar, dont le co√ »t en infrastructures se calcule en milliards de dollars. Enrique Bola√Īos et le pr√©sident du Mexique [de l’√©poque], Vicente Fox, ont baptis√© Copalar ¬« l’affaire du si√®cle ¬ ». A Bocana de Paiwas, en revanche, les femmes se demandent, indign√©es mais d√©cid√©es, √ qui profitera cette fameuse affaire. Quoiqu’il en soit, elles sont d√©termin√©es √ emp√™cher le projet de voir le jour.

¬« Nos racines dispara√ģtront, nos morts dispara√ģtront ¬ »

¬«  Nous nous sommes rendues √ l’Assembl√©e, raconte Jamileth, pour y trouver les d√©put√©s. Ils disent ne rien savoir du projet mais nous sommes convaincues qu’ils mentent et que beaucoup d’int√©r√™ts sont en jeu. Ils ne veulent pas l’avouer. Ils ne veulent pas nous donner les renseignements que l’on demande. On ne donne pas d’information aux personnes mobilis√©es. Don Jarqu√≠n Anaya est membre de la Commission pour les infrastructures √ l’Assembl√©e nationale. Lorsqu’il a accept√© de nous parler, sa seule pr√©occupation a √©t√© d’essayer de nous convaincre des bienfaits de ce merveilleux barrage. C’est le barrage qui les int√©resse, et non Paiwas. Ils n’ont que faire du d√©veloppement dans notre village. ¬ »

Une Commission contre le barrage a √©t√© cr√©√©e √ Bocana de Paiwas. Elle est compos√©e de personnes d’horizons tr√®s diff√©rents. Les femmes ont form√© des groupes de femmes et d’hommes dans toutes les communaut√©s des trois municipalit√©s concern√©es - R√≠o Blanco, Matigu√°s et Paiwas - pour qu’ils organisent la r√©sistance.

D√©termin√©e et s√ »re d’elle, Jamileth affirme qu’il faudra leur passer sur le corps pour leur prendre leurs terres, car ils ne les abandonneront pas. ¬« Ce barrage va signer notre disparition, parce que ce sont les racines de notre histoire qui seront englouties, les fondements m√™me de notre identit√©. Nos terres dispara√ģtront. Ce sont les terres sur lesquelles nous avons construit nos vies. Nos morts dispara√ģtront √©galement, et nous les aimons, m√™me morts. Devra-t-on jeter nos fleurs dans ce lac qu’ils vont construire ? De plus, nous savons d√©j√ , √ travers ce qui se passe dans le reste du monde, que ces centrales hydro√©lectriques gigantesques sont nuisibles et que le d√©veloppement que l’on nous promet ne b√©n√©ficiera pas aux plus pauvres, mais bien aux multinationales. Permettre la construction de ce barrage, c’est permettre que l’on nous tue et que l’on pille notre pays. ¬ »

Portée, impact, règles...

Les chiffres nous disent jusqu’o√Ļ porte la parole de ces femmes. 3 500 personnes vivent √ Bocana de Paiwas et la commune, qui comprend 32 villages, compte 51 000 habitants au total. En 14 ans, la Casa de la Mujer a form√© 32 √©ducatrices, qui coordonnent √ leur tour dix autres √©ducatrices dans chaque village. La Casa de la Mujer a √©galement form√© 15 jeunes m√©diateurs qui coordonnent 10 jeunes dans leur communaut√©. La radio √©met dans un rayon de 80 kilom√®tres et ses ondes atteignent Matigu√°s, R√≠o Blanco, Siuna, El Tortuguero, La Cruz del R√≠o Grande et Camoapa. On peut parfois m√™me l’√©couter √ Bonanza.

Bien entendu, il y a des probl√®mes de financement. Jamileth explique que la radio n’a aucune vocation politique ou religieuse : ¬« Nous ne voulons rien avoir √ faire avec les politiciens corrompus. Et nous savons qu’en r√®gle g√©n√©rale, la religion a enferm√© les femmes dans un carcan. Tout le probl√®me est l√  : ce sont les √©glises et les partis politiques qui ont le plus de moyens. Et nous, nous ne les laissons pas dire ce qu’ils veulent... Nous voulons que tout le monde participe √ cette radio parce qu’ainsi l’exige le pluralisme politique. Mais nous avons aussi des r√®gles : sachant que la radio est tr√®s √©cout√©e, si un parti politique souhaite louer un espace, nous lui pr√©sentons la liste de r√®gles √ respecter et lui expliquons qu’en cas de non-respect de cette charte, il sera simplement banni. On ne peut pas permettre qu’ils d√©truisent le travail que l’on fait sur cette m√™me antenne. ¬ »

Obstacles, pressions, stratégies...

Bocana de Paiwas est un bastion du Parti Lib√©ral Constitutionaliste (PLC) dirig√© par Arnoldo Alem√°n. Pendant la guerre des ann√©es 1980, le chef-lieu a accueilli de nombreux d√©plac√©s, victimes de la guerre. L’√‰glise catholique et les √‰glises √©vang√©liques sont tr√®s pr√©sentes et ne cessent d’exercer des pressions. En particulier, elles sont tr√®s sensibles au th√®me de l’interruption volontaire de grossesse sur laquelle la radio informe les femmes en toute libert√©. Certaines √‰glises vont m√™me jusqu’√ pr√™cher de ne pas √©couter cette radio parce que ce serait p√©cher. Mais les femmes de la Casa de la Mujer ont su surmonter ces obstacles. Les gens √©coutent la radio et cela leur donne du pouvoir. C’est le pouvoir de la parole.

¬« En ce qui concerne nos strat√©gies, raconte satisfaite Jamileth, l’une des exp√©riences qui nous a le mieux r√©ussi est la diffusion des matchs de baseball. Dans ces moments-l√ appara√ģt toute l’essence du machisme. Tous les hommes se rassemblent pour cette occasion. Ils sortent soign√©s, bien habill√©s et arm√©s. Les femmes, elles, restent √ la maison. Gr√Ęce √ une installation simple que nous greffons sur notre antenne de radio, nous captons les ondes en provenance du terrain de jeu. La qualit√© du son n’est pas la meilleure, mais comme les hommes veulent savoir o√Ļ en est leur √©quipe et les femmes dans quel √©tat d’esprit sont leurs maris, tout le village nous √©coute. Les commentateurs sportifs se chargent de la retransmission du match, mais entre chaque manche, nous occupons l’espace avec Palabra de Mujer pour fustiger la violence ou soutenir l’avortement et diffuser nos messages. Dans ces moments-l√ , le village entier est √ l’√©coute. ¬ »

¬« J’√©tais f√©ministe avant m√™me de conna√ģtre ce mot ¬ »

La sorci√®re messag√®re de Bocana de Paiwas a un ange qui veille sur elle. Une ange. Lorsque nous demandons √ Jamileth depuis quand elle est f√©ministe et d’o√Ļ elle puise l’√©nergie avec laquelle elle encourage les autres femmes, son cŇ“ur se serre.

¬« Je crois que cela me vient de ma m√®re. Elle m’a beaucoup appris. Elle s’appelait Carmen Mendieta. C’est mon ange gardien. Ma m√®re n’√©tait pas une m√®re comme les autres. Elle fut la premi√®re femme de Bocana de Paiwas √ brandir une banderole revendiquant les droits des femmes, la premi√®re √ prononcer le mot ‚€˜ revendication’. Elle √©tait membre de l’AMNLAE, l’association des femmes sandinistes. √€ la maison, nous √©tions sept enfants, la plupart du temps livr√©s √ nous-m√™mes parce qu’elle participait √ de nombreuses r√©unions. Elle nous expliquait que nous devions apprendre √ vivre seuls parce qu’il √©tait temps d’agir ; il √©tait temps que les femmes se montrent fortes. Pour l’aider, nous pr√©parions les tortillas, fr√®res et sŇ“urs ensemble. Nous avons appris non seulement √ cuisiner, mais √©galement √ survivre et √ nous entraider. Cela a √©t√© un v√©ritable apprentissage. Elle a √©t√© tu√©e en 1987, pendant la guerre, lors d’une embuscade. Elle avait 36 ans et j’en avais 15. Je pense qu’on l’aurait tu√©e de toute fa√ßon pour ce qu’elle √©tait. J’ai tout appris avec elle. ¬ »

¬« Je crois que j’√©tais f√©ministe avant m√™me de conna√ģtre ce mot. En mon for int√©rieur, je suis une rebelle depuis la petite enfance, mais je ne savais pas le traduire en mots. Ensuite, je suis devenue professeur. Mais je ne me suis jamais entendue avec mon directeur car il ne me laissait pas assez de libert√©. Je n’ai pas appris le f√©minisme √ l’universit√©. En fait, dans ma vie et celle de mes camarades, le f√©minisme est devenu un besoin. Trouver la Casa de la Mujer a √©t√© une lib√©ration int√©rieure. A partir de ce moment, j’ai pu m’envoler. Cette organisation est la lumi√®re de ma vie. ¬ »

Juillet 2006. Vingt-septi√®me anniversaire de la r√©volution sandiniste. Dans les associations de femmes comme celle de Bocana de Paiwas - associations qui se multiplient aujourd’hui au Nicaragua - la r√©volution vit toujours, et avec elle ce r√™ve de changement pour lequel tant de femmes comme Carmen Mendieta donn√®rent leur vie, cette lumi√®re gr√Ęce √ laquelle tant de femmes comme sa fille Jamileth apprirent √ voir la vie, √ penser et √ construire un nouveau Nicaragua, un nouveau monde.

Notes :

[1Projet de barrage, initi√© sous la dictature de Somoza, abandonn√© puis remis au go√ »t du jour, qui verrait la moiti√© de Bocana de Paiwas enfouie sous les eaux.

[2Litt√©ralement ¬« pigeon messager ¬ ».

[3√‰norme projet de construction d’infrastructures con√ßu pour favoriser les grandes entreprises et qui concerne neuf √©tats, du Mexique au sud de l’Am√©rique centrale.

[4Bocana de Paiwas.

Source : Env√≠o (http://www.envio.org.ni/), juillet 2006 (espagnol) ; Diffusion d’information sur l’Am√©rique latine (DIAL - http://enligne.dial-infos.org/), mars/ avril 2007 (fran√ßais).

Traduction : J√©r√©mie Kaiser, pour Diffusion d’information sur l’Am√©rique latine (DIAL - http://enligne.dial-infos.org/). Traduction r√©vis√©e par l’√©quipe du RISAL.

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