Venezuela
Le quartier de La Vega, exemple de l’auto organisation populaire
par Yannick Lacoste
Article publi le 11 décembre 2006

La révolution bolivarienne du Venezuela est souvent résumée  la figure emblématique du président Chavez. Pourtant, loin du palais de Miraflores, un certain nombre de communautés des quartiers populaires de Caracas appuie le processus.

Prendre le métro jusqu’ La Paz. De l , marcher quinze minutes jusqu’ La India. Prendre ensuite une camionnette en direction de Las Cuatras Esquinas. Marcher  nouveau. Vous êtes arrivé dans la communauté de Las Casitas, au c“ur du barrio [quartier populaire, ndlr] de La Vega, immense quartier populaire de 180 000 âmes sur les coteaux de Caracas. Il s’agit de l’un de ces quartiers les plus pauvres de la ville, ressemblant beaucoup aux favelas brésiliennes. Un des plus politisés aussi avec les barrios de 23 de Enero et d’El Valle.

L -haut, après plus d’une heure et demie de route, habite Edgard Perez, « El Gordo  ». Leader presque naturel de la communauté, il dirige celle-ci de l’intérieur de sa maison, la plus haute du barrio, la plus haute de Caracas... € ses pieds s’étend l’immensité de La Vega. Au loin, coincée entre les montagnes, on aperçoit la nuit, la tracée lumineuse faite par Caracas, telle une langue jaune venant lécher le fond de la vallée.

Surtout, ne vous y trompez pas, El Gordo, n’est pas simplement un personnage haut en couleurs,  la faconde caribéenne, et dont les cicatrices témoignent des nombreuses batailles, armes  la main, qu’il a pu mener. El Gordo est avant tout un militant politique. Ancien communiste, il se définit aujourd’hui comme anarchiste, répudie la notion d’avant-garde, et croit en la démocratie directe au sein de la communauté et ailleurs.

Le fonctionnement de la communauté de La Vega

Edgard Perez a commencé  militer  l’âge de quinze ans. Il est l’un des fondateurs du barrio de La Vega tel qu’il existe aujourd’hui, avec ses petites maisons de briques rouges, souvent jamais terminées. Son histoire militante est intimement liée  ce barrio, et aux mouvements de résistance que lui et ces compagnons ont d » construire,  la fois face  la bureaucratie, la Quatrième République [1] qui voyait d’un mauvais “il l’apparition spontanée de ce type d’habitations, mais aussi, face aux dealers de drogue qui pensaient trouver dans ce barrio un terrain favorable  leur marché. Aussi, quand El Gordo parle de son quartier, le terme résistance arrive presque spontanément : « L’histoire de La Vega commence il y a plus de 400 ans. Elle était peuplée des Indiens Toromaima. Ils passaient par l pour aller  Caracas, résister et harceler les envahisseurs espagnols.  » Il parle aussi de l’histoire récente, celle dont il est le contemporain. Le travail fait pour l’amélioration des conditions de vie dans le quartier. Le bétonnage des rues, la mise en place de l’eau courante et des égouts, le tracé des lignes électriques. Un travail de salubrité publique toujours discuté dans le cadre de la communauté, seule instance de décision. Depuis longtemps la communauté s’est organisée. « On n’a pas attendu Chavez pour se regrouper et défendre nos intérêts, même si depuis qu’il est au pouvoir, les choses sont beaucoup plus simples pour nous.  » En effet, le quartier compte désormais un centre médical dont le médecin, cubain, est présent en permanence, un centre d’accès Internet gratuit, un supermarché d’‰tat, Mercal, qui fournit les produits de base  bon marché ainsi que les aliments, la fourniture d’aliments destinés  la cantine populaire. Cette dernière fonctionne depuis deux ans grâce  5 femmes, toutes bénévoles et fournit chaque jour 150 repas  des familles démunies.

Mais ce qui marque encore davantage ici, c’est cette impression que pour beaucoup de gens, et de jeunes en particulier, s’impliquer dans les « missions  » d’éducation populaire, dans la musique, la vidéo, les médias alternatifs est quelque chose d’important, de valorisé. Un « peuple conscient et qui avance  ». Et comment ne pas ressentir un fort pincement « du côté du poumon  » lorsque ces jeunes, improvisant des paroles sur la Guantanamera, reprennent en c“ur au refrain « Venezuela socialista !  » Quand les pauvres renouent avec l’idéal socialiste, l’espoir est permis...

Pour El Gordo et quelques autres, cet idéal socialiste est intimement lié  leur vie. Au point de tenter aujourd’hui, suivant les paroles de Chavez, d’inventer le socialisme du XXIe siècle. « On peut dire qu’ La Vega  partir de la fin des années soixante, il y avait une organisation, une base très forte, on parlait de 800 hommes en armes, avec une réelle expérience militaire. € cette époque, nous croyions beaucoup  la notion d’avant-garde. On a essayé d’importer une révolution qui n’était pas la nôtre. Même le modèle cubain, le plus proche de nous, ne nous convient pas. Ce n’est pas un modèle où la participation populaire est importante, mais un modèle foquiste [2] développé par Che Guevara et Fidel Castro, fonctionnant  Cuba mais pas ici. Ici le modèle foquiste a isolé les révolutionnaires, et nous a conduits  la défaite. Aujourd’hui, avec la révolution bolivarienne, nous commençons  surmonter cette défaite. Aujourd’hui nous redécouvrons nos propres penseurs et l’histoire de nos luttes.  » Et au départ ces luttes revendiquaient des choses strictement matérielles, des escaliers, des égouts, des caniveaux. La méthode étaient simple : la prise d’assaut des institutions avec toute la population du quartier jusqu’ l’obtention d’une réponse.

La coopérative Calle y Media

Cette habitude de la lutte est aujourd’hui un des héritages revendiqués par la jeune génération. Très méfiante des partis traditionnels, elle s’auto organise dans la communauté, et prône une prise de décision horizontale. La réussite la plus marquante est la coopérative Calle y Media. L’un des membres les plus actifs est Marcelo Andrade, réalisateur de trois documentaires, « Abajo el colonialismo... Pachamama [3] libre !  », « Venezuela bolivariana  » et " « El viejo y jesus, profetas de rebelion  ». Dans chacun de ses documentaires, une thématique transversale : la mémoire des quartiers, et la lutte contre le capitalisme et la domination. La coopérative Calle y Media concentre ses efforts sur le développement d’une pratique artisanale, collective et en autosubsistance d’une production audiovisuelle dont le but est la transmission de l’information du peuple vénézuélien en lutte. Marcelo, avec un air malicieux, explique que « la coopérative développe plusieurs activités. Nous nous servons de l’outil audiovisuel pour impulser des discussions au sein du quartier  travers des portraits que nous réalisons. Nous faisons aussi pour la population des ateliers pratiques de vidéo et de montage. Enfin nous avons un cinéma itinérant. Nous projetons des fictions ou des documentaires pour les enfants et les adultes. Le but étant toujours d’impulser un débat.  » Aujourd’hui les jeunes qui gèrent Calle y Media bénéficient d’une reconnaissance qui va bien au-del du barrio de la Vega. Le succès de leur production leur permet de voyager dans le monde et en Europe pour présenter leurs productions. Car c’est l un autre but de tout ce travail communautaire : l’extension de la lutte contre le capitalisme  travers notamment l’échange d’expériences.

Le Projet Nuestra America

Cette volonté d’étendre la lutte est l’une des raisons qui a prévalu, entre autres,  la création du projet « Nuestra America  ». Pour El Gordo, il s’agit de faire de ces instruments de lutte et d’auto-organisation la base du futur pouvoir populaire qui doit s’imposer contre les instruments de la légalité bourgeoise, et en premier lieu le Parlement. C’est  ce titre que le courant qu’il représente, « el proyecto nuestra america  », appelle en général  ne pas participer aux élections. Toutefois ce principe a connu récemment deux entorses significatives : d’abord l’appel  voter non au référendum révocatoire lancé par l’opposition contre Chavez (en ao »t 2004), et l’appel  participer aux dernières élections législatives de novembre 2005, dans la mesure où le boycott de l’opposition risquait de délégitimer les résultats en cas d’abstentionnisme trop fort.

Au-del des conceptions générales, c’est donc un certain pragmatisme qui s’impose, mais qui renvoie  un problème de fond : une certaine difficulté  articuler un processus d’auto-organisation qui tend  revendiquer le pouvoir, avec l’intervention directe sur le champ politique, au niveau des grandes orientations, avec un programme. Ce pourrait être le rôle d’un parti mais telle n’est pas la conception d’El Gordo. Sa vision est d’ailleurs partagée par une grande partie de la population. Si celle-ci, dans sa grande majorité appuie le processus, elle ne se déplace pas pour autant aux urnes (en moyenne 30 % de participation) ; sauf lorsqu’il s’agit de voter pour Chavez (présidentielle, référendum), où l , le taux de participation est très important. Cela symbolise bien la méfiance de la population envers les partis, que cela soit le Mouvement cinquième République (MVR, le parti de Chavez) où les autres partis de gauche (Podemos, Patria Para Todos, Partido Comunista Venezolano). Pourtant, certains pensent que la création d’un véritable parti révolutionnaire, relais des aspirations populaires, est nécessaire. C’est notamment le cas d’un autre animateur du projet « Nuestra America  », Roland Denis, ancien ministre de la Planification, et auteur du livre « Rebelion en la Revolucion  », qui pense lui, que le processus actuel doit conduire  l’émergence d’un parti révolutionnaire pour mener cette bataille sur le terrain directement politique. « La plupart des groupes qui se développent dans les communautés sont sans base organisationnelle, sans histoire et sans tradition. Pour eux, tout est  inventer. Il est indispensable que se crée une véritable organisation de ces communautés car elles sont aujourd’hui fragmentées. Ces mouvements sociaux nécessitent une grande coordination. C’est l’enjeu du projet Nuestra America  ».

Et c’est bien aussi le véritable enjeu aujourd’hui du processus. Malgré des avancées incontestables au bénéfice des couches les plus défavorisées, la lourdeur bureaucratique de l’appareil d’‰tat ainsi que le contexte continental pèsent énormément. Dans ce cadre-l , la seule voie pour la Révolution bolivarienne pour ne pas s’essouffler est de se donner les moyens d’une véritable structuration populaire capable, non seulement de porter les aspirations des plus pauvres, mais d’être le fer de lance de la révolution face  la réaction locale et internationale.

Notes :

[1A la chute de Marcos Pérez Jiménez en 1958, lui succède la Quatrième République (1958-1998) et le pacte du Punto Fijo. Les principaux partis de l’époque, l’Acción Democrática (social-démocrate), le COPEI (social-chrétien) et l’Unión Republicana Democrática, s’allient pour écarter du pouvoir le Parti Communiste du Venezuela.

[2La théorie du foquisme est la construction et le développement de foyers de guérilla jusqu’ provoquer la déchéance de l’appareil d’Etat bourgeois. On retrouve la thématique du « foco  » dans les écrits du Che.

[3La Pachamama est la figure originelle de la mère Terre ou matrice universelle dans la croyance indienne.

Source : Les Cahiers de Louise (http://www.lescahiersdelouise.org), décembre 2006.

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