Chili
Les chiffres du ¬« miracle √©conomique ¬ » de Pinochet
par Christian Palma
Article publiť le 5 février 2007

Il n’y a pas photo ; la pire distribution des richesses s’est effectu√©e durant les ann√©es 80 et la d√©mocratie chilienne en a h√©rit√©. La droite continue de remercier le dictateur r√©cemment disparu pour avoir ¬« mis en ordre √©conomiquement ¬ » le pays.

C’√©tait la premi√®re moiti√© des ann√©es 80, une √©poque marqu√©e par de fortes agitations. La dictature instaur√©e au Chili par Augusto Pinochet faisait des ravages non seulement par la violation syst√©matique des droits humains, mais aussi √ cause d’une profonde crise √©conomique qui, √ son apog√©e, a conduit le syst√®me financier √ la faillite en 1982. De plus, elle a g√©n√©r√© l’un des taux les plus √©lev√©s de ch√īmage et de pauvret√© dont le pays puisse se souvenir. √€ cette √©poque, Horacio O. avait 22 ans ; il √©tait p√®re de trois enfants et n’avait pas de vrai m√©tier. Apr√®s avoir suivi seulement quelques cours au coll√®ge, il faisait partie des milliers de sans emploi et des 45% de pauvres qui pullulaient √ travers le Chili √ la recherche d’une opportunit√©.

¬« √‡’a √©t√© une mauvaise p√©riode, tr√®s mauvaise. Nous n’avions rien √ mettre dans la marmite. Parfois, avec ma femme, on cuisinait des oignons et des patates qu’on avait r√©cup√©r√©s dans les restes des march√©s itin√©rants et on pr√©parait une petite soupe pour les enfants. Quand j’apprenais qu’il y avait des postes √ pourvoir dans les nombreuses constructions de b√Ętiments dans le "haut quartier", je me levais √ 5 heures du matin, je m’arrosais le visage avec de l’eau glac√©e pour me r√©veiller dans le patio, et je partais en bicyclette. La moiti√© d’un pain avec de la margarine pour l’aller et l’autre moiti√© pour le retour. Parce que le retour, sans travail et la faim au ventre, √©tait bien pire. Pendant une longue p√©riode, j’ai v√©cu ainsi, en me d√©brouillant pour manger. ¬ » Les paroles de Horacio, 24 ans apr√®s, semblent lointaines, inimaginables, presque d’un autre monde. Les derniers chiffres de la Commission Economique des Nations Unies pour l’Am√©rique Latine et les Cara√Įbes (CEPALC) indiquent que le Chili est l’un des pays de la r√©gion au taux de pauvret√© le plus bas, avec 18% de la population dans cette situation. Il a m√™me d√©j√ atteint les objectifs du mill√©naire pour le d√©veloppement de r√©duire de moiti√© la proportion de personnes en situation d’extr√™me pauvret√© par rapport √ 1990. L’indigence, si elle existe toujours, continue de d√©cro√ģtre.

Horacio O. travaille aujourd’hui dans une boutique qu’il a ouverte dans son quartier, situ√© dans la populeuse et brave commune de La Pintana, dans la p√©riph√©rie du grand Santiago. Les enfants sont grands maintenant et ils se d√©brouillent tout seuls. La peine pour l’a√ģn√©, Andrecito, mort lors d’un incident confus avec des carabiniers en 1987, s’est un peu apais√©e avec la mort du dictateur. Ainsi, en vendant des choses de premi√®re n√©cessit√©, il r√©unit pr√®s de 500 dollars par mois, tout juste de quoi vivre pour lui et son √©pouse. Tout un luxe. En 1982, quand il mangeait du pain sec et buvait du th√© pass√© quatre fois, il se mettait dans la poche, avec un peu de chance, 55 dollars au cours actuel. Et il travaillait √ balayer les rues, √ ramasser les poubelles des maisons paltonas de Providencia ou √ nettoyer les toilettes du matin au soir ¬« gr√Ęce ¬ » aux plans pour l’emploi d’urgence mis au point par l’appareil militaire. Les humiliants et tristement c√©l√®bres plans d’exploitation temporaire de Pinochet, connus comme le PEM et le POHJ.

¬« Remerciement ¬ », ¬« il a mis le pays en ordre √©conomiquement ¬ », ¬« il a apport√© l’√©quilibre et la s√©curit√© ¬ ». Ce ne sont l√ que quelques-unes des phrases que l’on n’a cess√© d’entendre depuis l’autre trottoir, celui des clinquants porte-billets de cuir des chefs d’entreprises millionnaires chiliens.

Cela a sembl√© √©trange √ certains et moins √ d’autres (les plus vieux) que le dirigeant - r√©cemment √©lu- de la Conf√©d√©ration de la Production et du Commerce (CPC), Alfredo Ovalle, pour sa premi√®re action publique, assiste aux fun√©railles du dictateur. De fait, le jour de la cr√©mation de Pinochet, la corporation avait ses √©lections pr√©sidentielles. Sans honte aucune, ils ont avanc√© leur c√©r√©monie d’une heure pour qu’ils ¬« puissent arriver √ l’heure ¬ » et rendre un dernier hommage √ celui qui leur permit d’amasser une grande fortune. Justement, ceci fut un autre des objectifs que recherchait le syst√®me id√©ologique de Pinochet : cr√©er un nouveau pouvoir √©conomique priv√©, sans racines historiques, ce qui laissa la place √ l’√©mergence de nouveaux groupes √©conomiques, qui se construisirent sur la s√©rie de facilit√©s cr√©√©es pour la mise en place de soci√©t√©s financi√®res.

¬« Cela me semble pour le moins discutable qu’il aille aux fun√©railles de Pinochet et qu’il dise ensuite qu’il veut s’asseoir et discuter avec les travailleurs ¬ », dit Arturo Mart√≠nez, pr√©sident de la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT). Mart√≠nez fut rel√©gu√© √ Cha√Īaral, au nord du Chili et, comme dirigeant, il a v√©cu personnellement la pers√©cution et l’extermination totale des syndicats et des acquis obtenus durant des ann√©es de lutte syndicale.

L’√©conomiste de la CEPAL, Ricardo French-Davis, est l’un des plus mieux plac√©s pour examiner ¬« l’h√©ritage des Chicago Boys ¬ » [les √©conomistes chiliens form√©s √ l’√©cole de Milton Friedman dans les ann√©es 1950-1960, ndlr]. Il a lui-m√™me suivi son master et son doctorat dans cette √©cole [l’Ecole de Chicago, ndlr], bien qu’il se soit toujours montr√© critique envers le mod√®le n√©olib√©ral. ¬« Si on analyse la politique √©conomique entre 1969 et 1970, o√Ļ l’on se plaignait de la mauvaise distribution des richesses, cela s’est d√©t√©rior√© durant la premi√®re moiti√© du gouvernement de Pinochet et plus encore pendant le seconde moiti√©. S’il est vrai que pendant sa seconde p√©riode furent introduits des √©l√©ments pragmatiques, ce fut avec une tendance tr√®s r√©gressive. La pire distribution des richesses en cinquante ans d’informations dont on dispose, cela a √©t√© durant les ann√©es 80, et cela nous en avons h√©rit√© dans la d√©mocratie ¬ », explique-t-il.

Cela fait s’effondrer le mythe des succ√®s √©conomiques de Pinochet ?

Il y a un petit chiffre qui dit tout : la croissance moyenne durant ces 16 ans fut de 2,9%. Sous les gouvernements de Concertation [la Concertation des partis politiques pour la d√©mocratie, ndlr], et malgr√© toutes les erreurs commises, elle fut de 5,6%. (...)

Une autre personne qui apporte des arguments pour faire tomber ce mythe est Ernesto Livacic, qui fut surintendant des Banques entre 1998 et 2000 : ¬« La r√©forme financi√®re, comme toutes celles entreprises par le gouvernement militaire, a √©t√© faite dans un contexte de grande id√©ologisation et sous une dictature, c’est-√ -dire, sans opposition et sans une large discussion. Cela a conduit √ l’exc√®s ou √ des solutions sur le papier, qui ne prenaient pas en consid√©ration des √©l√©ments de la r√©alit√©. En outre, la crise bancaire de 1982 ne peut √™tre associ√©e au gouvernement de Allende, il s’√©tait pass√© 8 ans et tout √©tait diff√©rent ¬ ».

Des √©tudes r√©centes de la Chambre des d√©put√©s disent qu’entre 1985 et 1989, l’√‰tat du Chili s’est d√©fait de 30 entreprises, ce qui a signifi√© une perte d’un milliard de dollars. Par cons√©quent, cela a affaibli l’√‰tat et a permis aux grandes entreprises de continuer √ cro√ģtre.

Selon Orlando Caputo, √©conomiste √ l’Universit√© du Chili, le terrorisme politique et √©conomique des 4 derniers mois de 1973 - √ partir du coup d’√‰tat du 11 septembre -, parvint √ faire baisser la part des salaires dans le Produit Int√©rieur Brut (PIB) de 52% en 1972 √ 37% en 1973. 15% qui √©quivalent √ une diminution de 30% de la masse globale annuelle des salaires. De 1979 √ 1989, la participation des salaires dans le PIB a poursuivi sa chute, alors que les profits ont augment√©. √€ la fin de la dictature, la part des salaires √©tait descendue √ 31 et 32% respectivement et les profits atteignaient 56%.

La participation des salaires dans le PIB baisse de 20% de 1972 √ 1988-1989. Si l’on ajoute les parts des salaires qui ont √©t√© transf√©r√©es aux profits des chefs d’entreprises pendant les ann√©es de la dictature, on en arrive √ un chiffre si √©lev√© qu’il √©quivaut √ la valeur totale de toutes les entreprises chiliennes, √ la valeur de toutes les maisons des quartiers r√©sidentiels et √ la valeur globale des h√ītels et des maisons des nouvelles zones touristiques.

¬« C’est un mod√®le qui a √©chou√©. Avec une vision id√©ologis√©e du fonctionnement des march√©s, ils n’ont pas compris comment cela fonctionne et ils ont cr√©√© cette situation pr√©-cyclique pour renforcer le d√©veloppement productif, mais avec beaucoup d’erreurs. C’est aussi ce qui est arriv√© √ Menem en Argentine et √ Salinas au Mexique. Ce qui est int√©ressant, c’est de voir que plusieurs des r√©formes faites par l’Am√©rique latine en d√©mocratie, √ partir des ann√©es 90, sont assez similaires aux changements de 1973 √ 1981 au Chili et les r√©sultats sont visiblement mauvais. Durant ces 16 ans, l’Am√©rique latine a connu une croissance de 2,7% ¬ », conclut French-Davis.

Horacio O. prend tranquillement le th√© dans son √©picerie. √€ la t√©l√©vision, achet√©e √ cr√©dit, il regarde les informations. Il rit. Aux fun√©railles sont pr√©sents les m√™mes qui d√©pensaient des fortunes dans les restaurants o√Ļ, il y a des ann√©es, il enlevait la merde des new rich chilensis. Aujourd’hui, avec sa femme, il est heureux. Il n’a de comptes √ rendre √ personne. ¬« Pas m√™me quand je mourrai, [...] ¬ », dit-il, en pesant un demi kilo de pain, qui n’est d√©sormais plus dur.

Source : P√°gina 12 (http://www.pagina12.com.ar/), 24 d√©cembre 2006.

Traduction : Cynthia Benoist, pour le RISAL (http://www.risal.collectifs.net/)

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