Mexique
Retour √ Oaxaca
par Gennaro Carotenuto
Article publiť le 9 janvier 2007

Retourner √ Oaxaca, apr√®s deux semaines, est traumatisant. Le 25 novembre a √©t√© un tournant d√©cisif dans l’histoire du mouvement social et populaire de cet √©tat du sud du Mexique et, si l’histoire se terminait aujourd’hui, ce serait l’histoire d’une d√©faite.

Sur la route qui va de l’a√©roport de Oaxaca [capitale de l’Etat du m√™me nom, ndlr] au centre-ville, des tonnes de graffitis √ chaque coin de rue effacent d√©j√ les slogans qui disaient : ¬«  Uro va-t’en ! ¬ ». Uro, c’est Ulises Ruiz, le gouverneur dont l’Assembl√©e Populaire des Peuples de Oaxaca (APPO) exige la d√©mission comme unique point de son programme. Face au refus du celui-ci, l’Etat a opt√© pour la r√©pression dans les derniers jours de novembre.

C’est comme si six mois d’histoire avaient disparu sous une couche de peinture. La ville semble toute neuve, toute fra√ģche dans sa splendeur. Oaxaca est magnifique, quand bien m√™me elle est envahie, viol√©e et occup√©e militairement. Dans d’autres lieux, particuli√®rement dans les quartiers populaires, les graffitis sur les murs n’ont √©t√© recouvert qu’avec quelques coups de pinceau. En s’approchant du centre, en lieu et place des barricades, la circulation appara√ģt comme celle d’une ville normale qui, avec sa banlieue, compte √ peu pr√®s un million d’habitants. La Police F√©d√©rale Pr√©ventive (PFP) s’est repli√©e partiellement mais continue √ √™tre pr√©sente avec 4 000 hommes. Les zones p√©riph√©riques sont patrouill√©es intens√©ment. Des camionnettes avec huit hommes arm√©s √ l’arri√®re multiplient les rondes. Ce sont les agents de la police locale, contr√īl√©s par Ruiz, qui ont repris le contr√īle. Ils circulent sans matricule, sans identification ; ce sont les m√™mes sicaires responsables de vingt assassinats au cours des derniers mois.

Ils ne passeront pas, mais ils sont passés

La Commune d’Oaxaca, comme l’a d√©crite avec un peu d’imagination le quotidien mexicain La Jornada, a repli√© ses drapeaux. Deux tanks bloquent chaque coin de rue. Toutefois, le climat semble √™tre √ la d√©tente. C’est Valence le premier avril 1939 [1]. C’est Naples ou le Paris de la Lib√©ration : cigarettes, chocolats, envie d’oublier. Les soldats [la PFP est une police militaris√©e, ndlr], suivant l’heure du jour, sont pr√™ts √ affronter une √©meute qui n’arrivera plus. Ils passent leur temps √ flirter avec les jeunes filles du centre-ville. De nombreuses amourettes et fian√ßailles sont n√©es entre les jeunes soldats et les jeunes filles de Oaxaca. Les commer√ßants, les jeunes filles, les jeunes gar√ßons racontent une autre histoire, incroyable et fort distincte que celle que l’on conna√ģt : l’APPO, c’est termin√© ; il ne s’est rien pass√© ; c’√©tait des gu√©rilleros d’Am√©rique centrale ; ce n’√©tait pas des gens d’Oaxaca. Mais il y a de nombreux prisonniers : ¬«  Ils ne sont pas d’ici ¬ ». Ou encore la formule terrifiante et bien connue : ¬«  Il doit y avoir une bonne raison ¬ ».

Oaxaca a une m√©moire divis√©e et irr√©conciliable. Ils ont achet√© l’id√©e de la normalit√© dont l’industrie touristique a besoin et que Uro leur a vendue. A de nombreux carrefours, des pancartes surr√©alistes apparaissent : ¬«  Les habitants du quartier remercient le gouverneur pour les am√©liorations des conditions de circulation ¬ ». Le nouveau Mexique symbolis√© par Uro (du Parti R√©volutionnaire Institutionnel - PRI) et Fecal (le nouveau pr√©sident Felipe Calderon du Parti d’Action Nationale - PAN), fait montre de sa sinistre normalit√©, for export.

L’autre r√©alit√©

On m’avait averti que je ne rencontrerais personne. Le gra√ßon du petit local Internet o√Ļ se r√©unissaient les gens d’Indymedia et d’autres m√©dias alternatifs tue quelques petits martiens sur l’√©cran : ¬«  Cela fait des jours qu’ils sont tous partis ¬ ». Le prix pay√© avec la mort de Brad Will - le cameraman [√©tats-unien, ndlr] d’Indymedia tu√© par la police - est atroce ; mais ils suivent la logique informative des m√©dias commerciaux. Ils sont arriv√©s avec la mar√©e montante et ils sont repartis lors de son reflux, laissant les gens d’Oaxaca face aux intemp√©ries.

Celui qui est prisonnier, c’est Flavio Sosa. C’√©tait l’un des 260 dirigeants de l’APPO, une assembl√©e qui ne reconna√ģt pas de leaderships. Sosa a une histoire politique controvers√©e. Il aurait v√©cu toute sa vie dans cette zone grise entre la politique et le client√©lisme ; et il a travaill√© pour Vicente Fox √ un certain moment. D’allure indig√®ne - ce qui ne l’aide pas dans ce pays -, il ressemble √ Abimael Guzman, le chef de Sendero Luminoso [gu√©rilla p√©ruvienne d’ob√©dience mao√Įste, ndlr]. Beaucoup affirment que Sosa √©tait le leader parfait pour que les ennemis de l’APPO puissent d√©nigrer l’Assembl√©e. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, apr√®s √™tre tomb√© dans le pi√®ge, il est la figure visible d’un mouvement qui, avec l’arrestation du leader, est consid√©r√© comme battu.

Bertha Mu√Īoz, m√©decin et professeur √ l’universit√© Benito Juarez d’Oaxaca, √©tait l’une des porte-parole de Radio Universidad. Elle est prisonni√®re, mais personne ne peut le confirmer. J’ai essay√© d’aller √ la prison o√Ļ elle serait d√©tenue, sur la route Panam√©ricaine, √ trente kilom√®tres de Oaxaca. Le chauffeur de taxi m’a expliqu√© combien cette femme est dangereuse. Durant des semaines, la presse locale et la rumeur l’ont pr√©sent√©e ainsi : ¬«  Elle √©tait impliqu√©e dans [les mobilisations de, ndlr] 1968 ¬ ». Un d√©ploiement d√©mesur√© d’une dizaine de tanks, un barrage qui coupe la route la plus importante d’Am√©rique et une patrouille m’emp√™chent de prendre des photos et de me rapprocher : ¬« Je vous l’avais dit, cette femme est vraiment dangereuse ! ¬ », commente le chauffeur de taxi d’un air triomphant. Que l’on consid√®re Bertha Mu√Īoz quasi comme une Oussama Ben Laden refl√®te la crainte de la droite face au pluralisme de l’information. La radio ferm√©e, l’APPO n’a dor√©navant plus de voix. Faire passer pour une d√©linquante de droit commun fort dangereuse une dame bourgeoise d’environ soixante ans est l’un des miracles obtenus gr√Ęce au d√©raillement d’un mouvement pacifique. La bagarre du 25 novembre - au cours de laquelle des infiltr√©s du PRI et des secteurs extr√©mistes ont jou√© un r√īle important - a port√© atteinte √ l’image de l’APPO. Luiz Hernandez Navaro, dans La Jornada du mardi 12 d√©cembre 2006, a d√©nonc√© comment les violences attribu√©es √ l’APPO r√©pondaient aux int√©r√™ts du gouverneur Ruiz. Comment expliquer d’une autre fa√ßon l’incendie myst√©rieux du b√Ętiment de l’Administration des imp√īts - attribu√© √ l’APPO -, incendie gr√Ęce auquel les preuves de nombreuses manigances perp√©tr√©es par Uro et les siens au cours des derni√®res ann√©es ont √©t√© √©limin√©es ?

Terrorisme d’Etat

Sara Mendez, secr√©taire technique de la Red Oaxaque√Īa Derechos Humanos (RODH, R√©seau d’Oaxaca des droits humains), se montre fort pr√©occup√©e par le d√©cha√ģnement de la r√©pression : ¬« Il y a eu des cas d’enseignants [2]sortis de leurs √©coles alors qu’ils donnaient cours. Entre le 28 et le 30 novembre, une claire strat√©gie de terreur a √©t√© mis en Ň“uvre afin de r√©pandre la panique ¬ ». Les pr√©sidents municipaux du PRI ont √©tabli des listes ¬« d’ennemis ¬ ». Dans ces listes et parmi les prisonniers, on trouve des personnes de toutes les classes sociales, de toutes les conditions et de tout √Ęge, y compris des mineurs. Des personnes qui n’ont pas particip√© aux marches et qui ont seulement apport√© des aliments aux barricades. Les femmes arr√™t√©es, une quarantaine, ont √©t√© tondues de fa√ßon humiliante et quelques-unes ont √©t√© viol√©es. A Oaxaca, les viols ne sont pas d√©nonc√©s. A cause de la crainte et, avant tout, √ cause de la honte ancestrale. Depuis le d√©but du conflit, les hommes de main, les policiers, les paramilitaires ont assassin√© plus de vingt personnes. Il y aurait des dizaines de disparus.

Jo√« l Aquino, chercheur et repr√©sentant des communaut√©s indig√®nes, rappelle que les m√©thodes utilis√©es par Ruiz et le tout nouveau pr√©sident Felipe Calderon sont les m√™mes que celles auxquelles ont eu recours les dictatures militaires et, ici, au Mexique, la longue dictature de Porfirio Diaz [3] : √©loignement du domicile, impossibilit√© de communication, pi√®ge emp√™chant la d√©fense. La question la plus grave a trait √ Nayarit, la localit√© fronti√®re entre les √©tats de Jalisco et Sinaloa, √ plus de seize heures d’autobus de Oaxaca, o√Ļ ont √©t√© envoy√©s 140 d√©tenus. L’objectif est trop connu : √©loigner les prisonniers de leurs communaut√©s, au moyen d’un voyage √©puisant et traumatisant, rendre tr√®s difficile la d√©fense et faire en sorte que le probl√®me des prisonniers devienne le seul √©l√©ment des n√©gociations, repoussant une quelconque plate-forme programmatique du mouvement. R√©cemment, le dimanche 17 d√©cembre 2006, bien qu’Uro ait lui-m√™me admis que 80% des d√©tenus n’√©taient impliqu√©s dans aucun acte de violence, les premiers 43 prisonniers sont sortis de la prison, presque un mois apr√®s leur d√©tention.

N√©anmoins l’APPO vit

Mi-d√©cembre, sur un mur de la ville d’Oaxaca, on pouvait lire ce graffiti : ¬« Le fascisme, c’est la r√©pression contre les luttes du peuple et ses organisations ; c’est le contr√īle des m√©dias ; c’est favoriser les grands monopoles exploiteurs ; c’est la discrimination raciale et sexuelle, c’est l’usage permanent du mensonge, de la haine, de beaucoup de haine. ¬ » Les historiens ne seront pas d’accord avec cette d√©finition, du moins par rapport au fascisme classique ; mais elle pourrait √™tre une d√©finition pr√©coce pour ¬« le fascisme du XXIe si√®cle ¬ » dont le gouvernement de Calderon - avec comme ministre de l’Int√©rieur un tortionnaire tel que Francisco Ramirez Acuna [4] - cherche √ √™tre l’arch√©type.

Le dimanche 10 d√©cembre, la ville s’est r√©veill√©e avec une marche de l’APPO qui devait sortir de l’impasse o√Ļ les autorit√©s l’avaient mise le 25 novembre. Il y avait une nouveaut√© : mille murs jusqu’alors immacul√©s √©taient recouverts du slogan : ¬« L’APPO vit, la lutte continue. ¬ »

Avec la revendication de lib√©ration des prisonniers, la base sociale de l’APPO est descendue une nouvelle fois dans la rue. Ce fut une manifestation d’importance moyenne, regroupant environ 15 000 participants. Le mouvement souffre d’une usure √©vidente, accrue parce que, durant sa phase finale, il a √©t√© repr√©sent√© par les m√©dias au travers d’un leadership tel que celui de Flavio Sosa, facile √ criminaliser. L’apparition tardive de leaders personnels modifiait les caract√©ristiques communautaires d’origine indig√®ne qui ont configur√© l’APPO.

J’ai de nouveau rencontr√© Sara Mendez au cours de la marche. La question des clandestins la pr√©occupe : ¬« Il y a beaucoup de gens cach√©s, y compris qui ont quitt√© l’Etat. J’en estime le nombre entre mille et quatre mille personnes. S’il n’y a pas une solution politique pour que ces personnes puissent retourner dans leurs foyers, le probl√®me de la clandestinit√© sera massif. ¬ »

Toutefois, la marche a fait la d√©monstration que la strat√©gie de la peur et de la criminalisation n’avait pas r√©ussi √ √©radiquer l’APPO d’Oaxaca, sp√©cialement dans les secteurs populaires et indig√®nes. ¬«  Ceux qui peuvent √™tre battus - analyse une militante -, ce sont lesdits cadres, mais l’APPO comme base, comme mouvement horizontal et r√©seau de mouvements est sur cette place et cela va leur co√ »ter tr√®s cher de l’√©radiquer du tissu social de cette ville. ¬ »

Notes :

[1[NDLR] A partir de novembre 1936, Valence devint la nouvelle capitale de la R√©publique espagnole ; la ville tombe aux mains des franquistes le 28 mars 1939 ; le 1er avril, Franco annonce que la ¬« guerre est termin√©e ¬ ».

[2[NDLR] Le mouvement revendicatif des enseignants a commenc√© d√®s le mois de mai 2006 dans l’Etat de Oaxaca. Sa r√©pression par le gouverneur fut le d√©tonateur de la r√©volte d’Oaxaca.

[3[NDLR] Jos√© de la Cruz Porfirio Diaz a dirig√© d’une main de fer le Mexique de 1876 √ 1911 avec une interruption en 1876-1877 et une autre de quatre ans 1880 et 1884. Il est n√© dans la ville de Oaxaca.

[4[NDLR] Durant le sommet des chefs d’Etat et des gouvernements d’Am√©rique Latine, qui s’est tenue √ Guadalajara en mai 2004, Fransisco Ramirez Acuna, gouverneur de l’Etat de Jalisco (dont la capitale est Guadalajara), a organis√© une r√©pression violente contre les manifestants altermondialistes. Cette r√©pression a √©t√© d√©nonc√©e aussi bien par Amnesty International que par la Commission nationale des droits humains du Mexique.

Source : Brecha (www.brecha.com.uy), 29 d√©cembre 2006.

Traduction : revue A l’Encontre (www.alencontre.org). Traduction revue par l’√©quipe du RISAL (www.risal.collectifs.net).

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