Argentine
Comment Kirchner a ¬« pacifi√© ¬ » le conflit social argentin
par Andrea Marra
Article publiť le 13 février 2007

Cinq ann√©es se sont √©coul√©es depuis la monumentale r√©volte sociale qui a √©branl√© le pays. Pourtant, si la pauvret√© n’a pas massivement recul√©, le pr√©sident Kirchner a r√©ussi le tour de force de rallier √ sa cause la plupart des mouvements sociaux.

Apr√®s avoir analys√© les m√©canismes macro√©conomiques de la crise argentine dans M√©moire d’un saccage, Fernando Solanas s’est pench√© sur les histoires de vie et le combat quotidien de ses concitoyens. Dans La dignit√© du peuple, qui sort aujourd’hui [janvier 2007, ndlr] en Suisse romande, le cin√©aste engag√© dresse le portrait d’une soci√©t√© en lutte en suivant des militants des mouvements sociaux dans un pays frapp√© par une crise √©conomique sans pr√©c√©dent. Ce documentaire a √©t√© tourn√© principalement en 2002. S’il ne perd rien de sa valeur de t√©moignage, force est de constater qu’en Argentine, le climat politique a radicalement chang√© en quelques ann√©es. En surfant sur une croissance √©conomique soutenue (pr√®s de 9% annuels depuis quatre ans) qui a entra√ģn√© une baisse du ch√īmage et des indices de pauvret√©, le pr√©sident N√©stor Kirchner a r√©ussi √ ¬« pacifier ¬ » un panorama social explosif, malgr√© des niveaux de mis√®re et d’exclusion qui restent alarmants : bien que le taux de pauvret√© baisse r√©guli√®rement depuis quatre ans, 12 millions de personnes vivent encore sous le seuil de pauvret√©, et 4,3 millions de personnes sont indigentes.

Un profil ¬« progressiste ¬ »

La cl√© du succ√®s de l’ancien gouverneur de la province de Santa Cruz ? La construction d’un profil ¬« progressiste ¬ » gr√Ęce √ un discours de rupture et une main tendue aux mouvements sociaux, devenus des acteurs de premier plan √ la suite du vide institutionnel cr√©√© par l’implosion du syst√®me politique.

En d√©cembre 2001, en effet, l’Argentine plongeait dans la pire crise √©conomique de son histoire. Des politiques n√©olib√©rales √ outrance avaient men√© l’Etat √ la faillite. Le discr√©dit frappait l’ensemble de la classe politique et la population commen√ßait √ exprimer son rejet de la corruption et de l’impunit√© √©rig√©es en syst√®me d’Etat. Tous les secteurs de la soci√©t√© se retrouvaient dans la rue : des piqueteros - ces ch√īmeurs qui bloquaient les routes pour r√©clamer du travail - aux couches ais√©es dont les banques avaient confisqu√© les √©conomies, en passant par les classes moyennes paup√©ris√©es.

Les 19 et 20 d√©cembre, la crise sociale √©clate. Le pr√©sident Fernando De la Rua doit abandonner le pouvoir √ la suite de gigantesques manifestations et d’une r√©pression sauvage qui fait une trentaine de morts et des centaines de bless√©s.
Apr√®s une valse de pr√©sidents (cinq en une dizaine de jours), Eduardo Duhalde reprend le flambeau et stabilise l’√©conomie. Sans contr√īler pour autant la crise sociale. A la suite d’une nouvelle r√©pression mortelle contre des piqueteros, il doit avancer les √©lections.

Un signal fort

Elu en mai 2003, N√©stor Kirchner reprend √ son compte une partie des revendications des Argentins. Il se distancie des organismes internationaux et d√©veloppe un discours anti-n√©olib√©ral. Il d√©capite √©galement une Cour supr√™me de justice nomm√©e par l’ancien pr√©sident Carlos Menem, v√©ritable symbole de corruption. En √©purant les forces militaires des derniers reliquats de la dictature tout en faisant annuler les lois qui garantissaient l’impunit√© √ ceux qui ont fait dispara√ģtre quelque 30 000 opposants entre 1975 et 1983, N√©stor Kirchner lance un signal de changement particuli√®rement fort. Tout en ralliant √ sa cause les d√©fenseurs des droits humains, qui repr√©sentaient, jusqu’alors, l’un des mouvements les plus combatifs d’Argentine, v√©ritable r√©f√©rence de lutte et de t√©nacit√©.
Ainsi, √ l’instar de la pr√©sidente de l’Association M√®re de la place de Mai, Hebe de Bonafini - l’une des militantes de gauche les plus radicales de ces 25 derni√®res ann√©es, devenue une fervente supportrice du ¬« compagnon pr√©sident ¬ » - nombre d’acteurs sociaux soutiennent aujourd’hui Nestor Kirchner.

¬« C’est tout √ fait logique ¬ », affirme Diego Kravetz, ancien avocat du Mouvement des entreprises r√©cup√©r√©es et actuel chef du groupe kirchneriste au parlement de Buenos Aires. De nombreux mouvements sociaux qui ont combattu les gouvernements pr√©c√©dents s’identifient √ un courant ¬« national et populaire [p√©roniste, ndlr]. Or c’est justement la politique que m√®ne le pr√©sident. ¬ »

Les piqueteros désarticulés

¬« Les nouvelles institutions, n√©es en 2003, tentent de r√©pondre √ certaines probl√©matiques soulev√©es par la crise de 2001 ¬ », explique pour sa part Mario Santucho, du collectif Situaciones, observateur depuis de nombreuses ann√©es des mouvements sociaux argentins. Les portes de l’Etat se sont donc ouvertes aux acteurs de la soci√©t√© civile. ¬« Si le cas le plus visible est bien s√ »r celui de la politique des droits humains, c’est √©galement vrai dans le domaine de l’action sociale. Dans d’autres secteurs, en revanche, le gouvernement a simplement coopt√© des dirigeants en leur offrant des postes. ¬ »

L’un des mouvements les plus embl√©matiques de la crise argentine, celui des piqueteros, s’est retrouv√© compl√®tement d√©sarticul√©. Alors qu’une partie des dirigeants des groupements de ch√īmeurs se revendique aujourd’hui ¬« la colonne vert√©brale du Mouvement national ¬ » qui m√®ne campagne en faveur de la r√©√©lection de Kirchner √ la fin de l’ann√©e, le secteur plus combatif s’est retrouv√© isol√© et sans force militante.

En distribuant des programmes d’assistance, m√™me mis√©rables, N√©stor Kirchner et Eduardo Duhalde ont √©teint la m√®che de la bombe √ retardement que repr√©sentaient les millions de personnes vivant sous le seuil de pauvret√©, sans ressources ni perspectives.

A gauche ? Personne

¬« En r√©alit√©, Kirchner a r√©ussi √ transformer en ¬« fonctionnaires¬ » un petit secteur dynamique d’une masse apathique ¬ », analyse le professeur de sociologie Alejandro Horovicz, auteur de l’ouvrage de r√©f√©rence Les quatre p√©ronismes.

Pour lui, la politique du pr√©sident a finalement eu peu d’influence r√©elle sur la pacification du conflit social. Il assure que c’est surtout la mentalit√© conformiste des Argentins et la reprise √©conomique qui en sont la cause. ¬« La dictature militaire a r√©ussi √ discipliner la soci√©t√©. En 2001, les gens ne sont pas sortis dans la rue pour protester contre le mod√®le n√©olib√©ral en tant que tel. Ils ont avant tout exprim√© leur col√®re face l’√©chec de ces politiques qu’ils ont longtemps soutenues. Et il ne faut pas oublier que si on parle souvent de la r√©bellion du ¬« peuple¬ », en r√©alit√©, au moment des plus fortes mobilisations, pas plus de 500 000 personnes √©taient sur le pied de guerre. Dans un pays qui compte pourtant plus de 35 millions d’habitants dont 20 millions de victimes du syst√®me. ¬ »

Aujourd’hui, la baisse du ch√īmage et la hausse de la consommation donnent aux Argentins la sensation que tout va mieux, poursuit Alejandro Horovicz. ¬« Pourtant, rien n’est r√©gl√©. La redistribution des richesses demeure tr√®s in√©gale et le syst√®me √©conomique est rest√© le m√™me dans les grandes ligne. ¬ » La tol√©rance face √ la mis√®re et √ l’exclusion, en revanche, a augment√©. La population s’y est habitu√©e.

En outre, Alejandro Horovicz estime que la plus grande r√©ussite de Kirchner est d’avoir fait le vide sur sa gauche. ¬« C’est assez insolite. Sans √™tre de gauche, sans mettre en place des politiques de gauche, il n’a personne √ sa gauche. ¬ »

Nouvelles luttes

Des luttes continuent cependant d’√©merger en Argentine. Avec la croissance et l’inflation, de nombreux conflits du travail ont √©clat√© en 2006. Les travailleurs r√©clament notamment des hausses de salaires.

Mais c’est surtout autour des questions √©cologiques que naissent de nouveaux mouvements sociaux multisectoriels. Celui de la ville de Gualeguaychu, o√Ļ des ¬« assembl√©es ¬ » s’opposent √ la cr√©ation de papeteries en Uruguay, en est le meilleur exemple. Craignant une contamination de la rivi√®re qui s√©pare les Etats voisins, la population bloque les ponts reliant les deux pays, pourrissant au passage les relations entre Buenos Aires et Montevideo.

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Les entreprises récupérées hésitent entre consolidation et poursuite de la lutte

Au plus fort de la crise argentine, de nombreuses entreprises en faillite ont √©t√© occup√©es par les ouvriers et transform√©es en coop√©ratives. Sans patrons √ leur t√™te, elles sont devenues un symbole de lutte et de r√©sistance √ la d√©sindustrialisation du pays, r√©sultat des politiques n√©olib√©rales. ¬« Aujourd’hui, pr√®s de 160 entreprises r√©cup√©r√©es produisent sur un mod√®le de coop√©rative ¬ », affirme Diego Kravetz, ancien avocat du Mouvement des entreprises r√©cup√©r√©es. Elles ont fleuri dans tout le pays et sont actives dans tous les domaines - de l’h√ītellerie de luxe au textile en passant par la machinerie agricole. ¬« Dans l’ensemble, leur situation est plut√īt bonne, commente M. Kravetz. Elles ont, en g√©n√©ral, augment√© leurs effectifs et les ¬« associ√©s¬ » touchent des salaires sup√©rieurs aux conventions sectorielles. Int√©gr√©es au march√©, elles profitent, elles aussi, de la croissance √©conomique et de la hausse de la consommation. ¬ » Actuel chef du groupe kirchneriste de la ville de Buenos Aires, Diego Kravetz assure que le gouvernement appuie l’exp√©rience et rejette les accusations sur la volont√© de coopter le mouvement. Selon lui, des cr√©dits ont √©t√© d√©bloqu√©s en faveur de nombreuses coop√©ratives. Et une loi a √©galement √©t√© vot√©e en 2004 pour exproprier les entreprises r√©cup√©r√©es de la capitale et les confier d√©finitivement aux travailleurs. Diego Kravetz estime cependant que la situation a profond√©ment chang√© ces derni√®res ann√©es : ¬« L’heure n’est plus aux occupations, mais √ la consolidation. ¬ » Pour les ouvriers de Zanon, en revanche, la lutte continue. Les travailleurs de cette fabrique de c√©ramique du sud de l’Argentine font partie d’un courant minoritaire, mais tr√®s combatif, qui ne consid√®re pas le mod√®le de coop√©rative comme la panac√©e - m√™me s’ils ont obtenu qu’un juge leur confie pour trois ans suppl√©mentaires la gestion de leur entreprise et qu’ils ont r√©ussi √ engager plus de 200 personnes depuis la r√©cup√©ration (pour un total de 460 ouvriers).
¬« Nous r√©clamons l’expropriation d√©finitive de l’usine et son √©tatisation ’sous contr√īle ouvrier’, explique Alejandro Lopez, secr√©taire g√©n√©ral du syndicat des c√©ramiste de Zanon. C’est la meilleure mani√®re d’assurer la p√©rennit√© de l’entreprise et son ind√©pendance totale du gouvernement. Nous avons d’ailleurs d√©pos√© il y a peu une nouvelle p√©tition de 20 000 signatures pour r√©clamer une loi allant dans ce sens. ¬ »

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch/), Gen√®ve, 17 janvier 2007.

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