Equateur
Mouvements citoyens, assemblée constituante et néolibéralisme
par Pablo Davalos
Article publi le 4 avril 2007

La transition vers la démocratie qui, en Equateur, a eu lieu précocement en 1979, s’est caractérisée par la création d’un système politique excluant, fermé et technocratique, mais qui au moins donnait  l’Etat la capacité de réguler l’économie et les marchés, en fonction d’une idée, alors en vogue, d’industrialisation et de croissance endogène.

Cette transition s’est aussi faite en détruisant la capacité de négociation du sujet politique le plus important de cette époque : la classe ouvrière équatorienne. En effet, avant la tenue des élections qui ont inauguré le retour  la démocratie équatorienne, il y a eu le massacre des ouvriers de la centrale sucrière de Aztra, un message très clair de la dictature militaire qui indiquait qu’elle était prête  rendre le pouvoir mais dans le cadre d’un ordre politique qui excluait la classe ouvrière en tant qu’acteur incontournable.

Cependant, le retour  la démocratie s’est effectué dans un cadre qui n’était pas contrôlé par la nouvelle classe politique : la crise de la dette extérieure, qui a provoqué la crise du financement du développement et l’épuisement d’un modèle économique, social et juridique d’industrialisation et de croissance endogène.

A peine trois ans après le retour  la démocratie, la signature par l’Equateur,  l’instar de nombreux pays de la région, de Lettres d’intentions avec le Fonds Monétaire International (FMI) a entraîné un tour de vis radical et profond dans le modèle de développement. Les politiques d’ajustement et de stabilisation ont signifié la fin de la stratégie d’industrialisation et de croissance endogène et le début d’une époque marquée par le néolibéralisme, les privatisations, l’ « ouverture  » économique et la dérégulation.

L’application de ces politiques d’ajustement a entraîné  la longue la « reprimarisation  » [1] et la désindustrialisation de l’économie équatorienne. Les groupes monopolistiques concentrés dans les secteurs de l’agro-exportation, du commerce, des finances et de l’industrie minière ont repris le contrôle du pouvoir. L’ajustement économique a aussi signifié la désindustrialisation et, par conséquent, la perte par la classe ouvrière de son statut de référence politique.

En effet, pressée par les circonstances, la classe ouvrière équatorienne a changé son discours antisystème pour une pratique de défense des droits du travail les plus élémentaires, qui étaient balayés par la vague néolibérale. La classe ouvrière, en tant que sujet politique de la transition démocratique et de l’opposition  l’ajustement néolibéral, était virtuellement détruite  la fin des années 80.

C’est dans ce contexte qu’émerge l’un des plus importants sujets politiques et qui se positionne comme l’acteur politique fondamental tout au long des années 90 : le mouvement indigène. Ce qui transforme le mouvement indigène en sujet historique et lui permet d’aller au-del de son agenda ethnique vers un agenda national, c’est sa critique radicale du discours politique de la modernité qui s’exprime dans ses revendications de plurinationalité de l’Etat et de sociétés interculturelles.

Le mouvement indigène a accompagné ses revendications de puissantes mobilisations sociales qui ont débordé le système politique et ont mis la classe politique équatorienne sur la défensive. La résistance du mouvement indigène  l’ajustement structurel et  la modernisation néolibérale a été l’une de ses pierres d’achoppement les plus importantes et les plus difficiles  détruire.

Toutefois,  la fin des années 90, on constate un épuisement des dynamiques, des discours et des propositions du mouvement indigène. Un autre puissant acteur social émerge suite  son affaiblissement. Il est appelé  mener les transformations de la conjoncture actuelle ; il a été nommé « mouvement citoyen  »  défaut d’un terme qui le caractériserait sociologiquement et politiquement.

L’agenda central, sur lequel converge tout un éventail d’intérêts souvent opposés et antagoniques au sein même du mouvement citoyen, c’est la nécessité de la réforme politique. On peut supposer que la nécessité d’une réforme politique n’implique pas obligatoirement la constitution d’un acteur social, surtout quand il existe des caractéristiques historiques qui constituent et structurent ces acteurs sociaux. Cependant, tous les secteurs sociaux mobilisés sous le nom de « mouvements citoyens  » sont d’accord sur la réforme politique, même s’ils ne le sont pas encore sur les contenus de cette réforme.

Cette apparente faiblesse et contradiction naît de son propre discours de constitution et de mobilisation : il s’agit de la critique qu’ils font du système politique, des partis politiques et de la démocratie représentative libérale d’un point de vue moral.

Ainsi, alors que la classe ouvrière tenait un discours antisystème et que sa perspective d’émancipation se situait dans le dépassement de l’exploitation du travail et dans la nécessité de changer les rapports sociaux de production, et alors que le mouvement indigène équatorien accusait l’Etat libéral de violence et d’exclusion du fait de sa structure même qui ne reconnaît pas la différence et qu’il proposait un discours émancipateur fondé sur la reconnaissance de l’altérité et non pas sur la discrimination, les mouvements citoyens, en revanche, se posent la question de la moralisation du système politique libéral, exprimée par la mise  l’écart des partis dans les organismes de contrôle, d’élections et de justice, et par des changements procéduriers de la représentation et de l’exercice du pouvoir qui envisagent, entre autres, la révocation du mandat, des mécanismes anticorruption et la fiscalisation du système politique.

Même s’il semble prosaïque et trop limité pour constituer un phénomène politique d’importance, le débat politique actuel en Equateur est accaparé par la présence de « citoyens  » qui expriment leur « dégo »t  » et leur « non-conformité  » avec le système politique et qui se mobilisent en demandant des changements « radicaux  » du système politique.

Il s’agit d’un mouvement réellement fort en termes politiques car c’est lui qui a soutenu le mouvement indigène lors des événements de 1997 qui ont abouti  la destitution de l’ex-Président Abdalá Bucaram pour « incapacité mentale  ».

Ce sont ces secteurs qui ont provoqué la « révolution de velours  » ou « révolution des hors-la-loi  » qui ont fait chuter le gouvernement de Lucio Gutierrez en 2005. Ce sont ces secteurs qui ont soutenu les thèses antipolitiques de Alianza País et de son candidat Rafael Correa qui a finalement gagné les élections.

Mais qui sont et que sont ces « mouvements citoyens  » qui, en Equateur, seront décisifs pour la stabilité démocratique du pays ? Qu’est-ce qui les constitue ? Quels discours et quelles pratiques émancipatrices sont inhérents  ces mouvements citoyens ? Et, surtout, quels changements politiques seront mis en “uvre en Equateur au vu de l’émergence et de la mobilisation des mouvements citoyens ? Quels sont les axes fondamentaux de leur agenda ? Qu’entendent-ils par « réforme politique  » ?

On peut trouver des réponses  ces questions dans ce qui les caractérise. Il apparaît clairement que ceux qui en font partie appartiennent en général aux classes moyennes urbaines des grandes villes équatoriennes.

Il est très difficile que les secteurs des banlieues des grandes villes, les paysans pauvres, les paysans indigènes, les chômeurs, les ouvriers, entre autres, se reconnaissent comme faisant partie de l’actuel « mouvement citoyen  », non pas pour des raisons quantitatives ou de discours, mais pour des raisons politiques et économiques.

Les secteurs les plus pauvres d’Equateur sont, en réalité et en général, le substrat du populisme de droite - du parti du magnat de la banane Alvaro Noboa, le Parti Rénovation Institutionnelle d’Action Nationale (PRIAN, Partido Renovador Institucional Acción Nacional) - et du fascisme du Parti Société Patriotique (PSP, Partido Sociedad Patriotica). Leurs références de mobilisation et d’identification politique passent par un rapprochement stratégique du système politique, c’est- -dire par la capacité  négocier leur vote contre de l’argent, de la nourriture, des promesses de travail, des travaux publics, etc.

Ces secteurs pauvres sont le résultat de plus de deux décennies de néolibéralisme et ils ont perdu toute illusion quant  la démocratie, la justice, la politique, les institutions et même quant  leurs propres cadres organisationnels.

Ils se sont constitués  partir des pratiques clientélistes de la Banque Mondiale (BM) qui les a transformés en objets de la charité publique, ils ont aussi été les objets d’intervention d’ONG laïques et religieuses ; ils sont devenus les objets de manipulation de l’Etat et de ses programmes d’ « assistance sociale  ».

Ils sont  la périphérie de toute institution et les lois les ont criminalisés ainsi que leurs organisations, d’où leur résistance  l’organisation sociale et politique. Ces secteurs ne font pas partie, en définitive, de ceux qui se nomment « mouvements citoyens  ». Le discours du mouvement citoyen ne les atteint pas car il ne s’inscrit pas dans ce que Habermas appellerait leur « monde de la vie  », c’est- -dire que les référents et signifiants de la critique du système politique ne font partie ni de leur quotidien, ni de leurs préoccupations et ni de leurs priorités.

En revanche, le discours qui critique le système politique du point de vue de la morale est très bien reçu par les classes moyennes qui ne se sentent pas représentées dans l’actuelle structure des partis politiques.

En effet, tous les partis politiques ont, d’une façon ou d’une autre, utilisé des pratiques corporatives et patrimoniales ; tous les partis politiques ont été accusés de corruption ; tous les partis politiques se sont révélés hiérarchiques et verticaux, démontrant ce que l’on connaît, en théorie politique, comme la loi de Michels : tout parti politique tend  être contrôlé par un groupe oligarchique qui confisque pour son bénéfice les pratiques politiques du parti.

Ces classes moyennes sont urbaines et se sont constituées  partir de la matrice de la modernisation néolibérale. Elles sont consuméristes et veulent aussi faire prévaloir leurs droits de consommateurs dans le domaine de la politique. Elles rejettent les pratiques patrimoniales et elles préféreraient que la politique soit aussi transparente que l’est le marché.

Elles appartiennent, majoritairement, aux secteurs urbains des grandes villes équatoriennes et ont un bon niveau d’éducation et une certaine position économique. Leur éloignement du système politique leur a permis de construire un imaginaire de la démocratie qui insiste beaucoup sur ses mécanismes procéduriers et qui les rapproche de ce que l’on appelle le « votant moyen  », c’est- -dire le votant qui veut que son vote ait des effets réels quant  son attente de stabilité et de bien-être dans un contexte de marchés efficients.

Ces classes moyennes qui adhèrent  la rhétorique de la réforme politique et  la stabilité sont le noyau dur de la mobilisation sociale en Equateur et ont généré d’importants phénomènes politiques comme la chute de Lucio Gutierrez et le triomphe électoral du candidat Rafael Correa. Ces secteurs ont été créés par les processus de différenciation sociale provoqués par le néolibéralisme, dont l’approfondissement et la radicalisation se sont effectués  partir de la dollarisation de l’économie équatorienne. Il s’ensuit que ces secteurs défendent  outrance le modèle de dollarisation et qu’ils sont d’accord avec la critique moraliste du système politique, mais pas avec le modèle économique ( moins qu’il ne s’agisse aussi d’une critique moraliste du modèle économique sans être une critique antisystème).

Parce qu’il s’agit de la convergence de plusieurs secteurs de classes moyennes, il y a tout un éventail d’options et de propositions : depuis les positions apparemment radicales jusqu’ celles plus réformistes. Ce sont ces secteurs qui constituent la « base sociale  » du nouveau gouvernement équatorien de Alianza País et de l’économiste Rafael Correa. Ce sont eux qui se mobiliseront et demanderont les réformes du système politique.

Toutefois, leur horizon politique se limite  proposer des changements d’aspects circonstanciels qui font plus référence au contenant qu’au contenu des rapports de pouvoir. Les changements qu’ils proposent sont cosmétiques. A la longue, ils consolideront le modèle néolibéral et permettront au système politique équatorien, qui s’est usé parce qu’il n’a pas entrepris de façon cohérente la réforme néolibérale, surtout  cause de l’émergence du mouvement indigène, de se recomposer et de mettre entre parenthèses les propositions du mouvement indigène et des mouvements sociaux.

Les « mouvements citoyens  », en Equateur, représentent en réalité l’épuisement de la gauche et des mouvements sociaux, et le repositionnement de l’agenda néolibéral. Leur présence politique a pour but,  long terme, de sauver le modèle néolibéral en le modernisant. En ces temps néolibéraux où il est urgent d’apporter des réponses radicales comme celles qui ont été apportées au Venezuela, la dérive politique, en Equateur, semble plus viser  une recomposition de la droite par le biais des mouvements citoyens qu’ un changement réel des rapports de pouvoir, le tout dans un contexte d’expectative face  l’apparent triomphe de la gauche lors des dernières élections.

Notes :

[1[NDLR] Le secteur primaire est le secteur économique qui concerne la collecte et l’exploitation directe de ressources naturelles (matériaux, énergie et certains aliments).

Source : ALAI, Agencia Latinoamericana de Informaciónn (www.alainet.org), Quito, 12 janvier 2007.

Traduction : Emmanuelle Chapon, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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