Entretien
Javier Giraldo : ¬« l’avenir de la Colombie : une domination des paramilitaires en ‘costume-cravate’ ¬ »
par Eugenia García Raya
Article publiť le 13 novembre 2007

Alors qu’en Colombie les morts violentes des opposants au gouvernement continuent, le pr√©sident Alvaro Uribe travaille √ la ¬« l√©galisation ¬ » des paramilitaires [1]. Les liens de ces derniers avec les militaires et les politiques sont en train d’√™tre d√©voil√©s devant les tribunaux et leurs crimes continuent √ √™tre la cause principale du d√©placement forc√© interne et de l’exil des Colombiens [2]. Le d√©fenseur des droits de l’Homme Javier Giraldo, pr√™tre j√©suite qui a re√ßu le troisi√®me prix Mar√≠a Bandr√©s en 2003 [3], continue √ se battre pour les droits des victimes de la violence et particuli√®rement pour ceux des plus de trois millions de personnes ¬« d√©plac√©es ¬ ».

— Apr√®s des d√©cennies de crimes, les complicit√©s entre paramilitaires, militaires et politiques sont progressivement rendues publiques [4]. Mais, parall√®lement, on assiste aussi au progr√®s des projets pour ¬« normaliser ¬ » ces paramilitaires et emp√™cher qu’ils ne soient jug√©s pour des d√©lits atroces, comme s’il ne s’agissait que d’un ¬« scandale ¬ » de plus que le pays peut surmonter. Jusqu’o√Ļ peut aller ce processus paradoxal ?

En reconstruisant l’histoire du paramilitarisme en Colombie pour entrevoir son futur, on d√©couvre une strat√©gie de domination aussi intelligente que perverse, avec une premi√®re phase de grands massacres et de d√©placements, qui se renforce ensuite par le contr√īle des structures d’organisation et de pouvoir, toujours avec un pouvoir √©conomique monstrueux qui se l√©galise jusqu’√ pouvoir acheter l’Etat. Cette strat√©gie ¬« dose ¬ » la violence selon ses besoins. Il arrive m√™me un moment o√Ļ la diminution de la violence sert √ √©viter la critique et les sanctions internationales du fait de la monstruosit√© de ces crimes.

Actuellement, l’impunit√© qu’offre Uribe aux paramilitaires a pour objectif de permettre un acc√®s d’ores et d√©j√ l√©gal au contr√īle de l’Etat par la voie √©lectorale. Dans cette phase de ¬« l√©galisation ¬ », on s’aper√ßoit qu’ils ont tiss√©, par leur √©norme pouvoir √©conomique, des liens tr√®s √©troits avec la classe politique traditionnelle et √©mergente, particuli√®rement avec le Parlement, la force publique, le pouvoir judiciaire, les partis politiques et les m√©dias de masse. C’est pourquoi ils arrivent √ g√©rer le ¬« scandale ¬ » (…). J’esp√®re me tromper mais le futur pr√©visible, d’ici quatre ou cinq ans, c’est celui d’une domination l√©galis√©e des paramilitaires en ¬« costume-cravate ¬ » totalement accept√©s par la soci√©t√© et qui pourront s’exprimer √ travers les m√©dias.

— La soci√©t√© colombienne comprend-t-elle ce processus ? Comment voyez-vous le fait qu’Uribe b√©n√©ficie du soutien de la majorit√© de la population, selon les m√©dias ?

Il y a plusieurs prismes au travers desquels les grandes masses de la population comprennent le processus de l√©galisation paramilitaire. L’un d’eux est ¬« la comparaison ¬ » de la violence et la forte stigmatisation de la gu√©rilla : on a compar√© la violence des gu√©rillas et la violence paramilitaire pour transf√©rer aux paramilitaires le traitement juridique et id√©ologique que l’on r√©serve aux gu√©rilleros alors qu’en r√©alit√©, le paramilitarisme est le bras semi-clandestin de l’Etat. Ensuite, on a ni√© tout caract√®re politique √ la gu√©rilla pour la d√©finir exclusivement comme ¬« terroriste ¬ » et pouvoir nier ainsi l’existence d’un conflit social et arm√©. A partir du moment o√Ļ on met en route la ¬« d√©mobilisation ¬ » paramilitaire fictive avec des m√©canismes d’impunit√© particuli√®rement audacieux, on √©voque la n√©cessit√© d’une ¬« r√©insertion ¬ » des violents dans des projets √©conomiques ou s√©curitaires. C’est ainsi que dans de nombreux cas, ils deviennent les porteurs de projets de ¬« justice sociale et √©conomique ¬ » √ travers la gestion d’entreprises productives. Dans tout cela, le narcotrafic, l’argent ¬« blanchi ¬ » et les multinationales jouent un r√īle de premi√®re importance. Pendant ce temps-l√ , la r√©pression de toute opposition est l√©gitim√©e par le discours de la ¬« s√©curit√© d√©mocratique ¬ » [5] qui justifie les morts et les d√©placements en les consid√©rant comme le produit des ¬« combats ¬ » contre la gu√©rilla et on accuse les leaders sociaux d’√™tre des ¬« gu√©rilleros d√©guis√©s ¬ ».

La fatigue de la guerre entra√ģne une grande partie de la population √ soutenir celui qui a ¬« r√©ussi ¬ » √ faire baisser quelques chiffres de la violence et qui proclame la ¬« s√©curit√© d√©mocratique ¬ ». D’un autre c√īt√©, les mouvements sociaux sont maintenant quasiment √ bout de souffle √ cause de la barbarie qui les a extermin√©s et de la terreur dans laquelle sont plong√©s les survivants. De plus, les tr√®s hauts niveaux de pauvret√© offrent au gouvernement un champ d’action fertile pour b√Ętir un nouveau mod√®le populiste : plusieurs millions de familles re√ßoivent des ch√®ques de la pr√©sidence de la R√©publique en entrant dans des programmes d’int√©r√™t gouvernemental ou d’assistance sociale en tant qu’arracheurs de plants de coca, gardes forestiers, indics ou coop√©rants des forces de s√©curit√©. M√™me si ces revenus sont d√©risoires, le besoin de survivre se transforme en soutien politique.

Et puis, il y a le monstrueux pouvoir √©conomique des paramilitaires, dont un des composants est le trafic de drogue qui n’est absolument pas en recul, et l’avalanche de capitaux transnationaux qui envahissent le pays, font miroiter des projets de ¬« progr√®s ¬ » auxquels de grandes masses de ch√īmeurs se lient et par rapport auxquels ils se sentent redevables en apportant un appui politique. Mais si quelque chose a √©t√© mis en √©vidence ces mois derniers c’est que le pouvoir √©lectoral d’Uribe s’est fond√© sur d’√©normes fraudes mises en œuvre par le paramilitarisme √ travers des extorsions et des m√©thodes terriblement violentes. Tout cela donne √ penser qu’une telle machine est intacte et qu’elle d√©terminera encore longtemps les processus √©lectoraux.

— Quel est le r√īle jou√© par les organisations de victimes de cette violence ?

On ne peut nier que le mouvement des victimes s’est renforc√©, au moins num√©riquement, suite aux rituels de ¬« confession ¬ » de la loi appel√©e paradoxalement Loi de Justice et paix peut-√™tre pour cacher ses m√©canismes d’impunit√© aussi subtils qu’efficaces. Cette loi comporte des effets d’annonce, mais qui ne sont pas op√©rationnels, sur ¬« la v√©rit√©, la justice et la r√©paration ¬ » et elle a amen√© des milliers de victimes √ briser le silence auquel elles avaient √©t√© r√©duites par la terreur, elle les a amen√©s √ s’identifier comme militants et √ revendiquer leurs droits. Certains ont pris tellement de risques qu’ils ont √©t√© assassin√©s, d√©plac√©s, exil√©s, terroris√©s ou r√©duits √ nouveau au silence. Mais d’autres pers√©v√®rent avec ent√™tement.

Plusieurs rencontres ont d√©j√ eu lieu et les rituels de la m√©moire se sont multipli√©s. Certains ont d√©cid√© de participer aux proc√®s des leaders paramilitaires, dans l’espoir, presque toujours bris√©, d’obtenir un renseignement qui puisse permettre de d√©couvrir des corps ou au moins une piste sur ce que sont devenus leurs √™tres chers. Beaucoup d’autres ne croient plus dans ces rituels et n’attendent plus rien. Un des principaux facteurs du scepticisme vient des ant√©c√©dents de corruption des hauts fonctionnaires du Minist√®re public qui ont garanti l’impunit√© de crimes terribles. De toute fa√ßon, chez les victimes, des alternatives commencent √ voir le jour. Ce sont les commissions de la v√©rit√© et les tribunaux d’opinion qui laissent de c√īt√© l’appareil judiciaire corrompu. C’est aussi l’appel aux organismes internationaux pour que la justice universelle devienne effective. (…)

— Il y a une m√©connaissance de l’immense gravit√© des violations des droits de l’Homme en Colombie. Quel doit √™tre actuellement le r√īle de la communaut√© internationale et en particulier de certains gouvernements europ√©ens qui semblent ambigus envers le gouvernement de Uribe ?

Il est tr√®s triste et pr√©occupant que la v√©rit√© de notre trag√©die soit ignor√©e presque universellement. Mais je ne crois pas que les gouvernements europ√©ens ni les nord-am√©ricains ignorent ce qui se passe. Les grandes agences de presse ne l’ignorent pas non plus. C’est un probl√®me de volont√© et de principes √©thiques, l’opinion ¬« publique ¬ » mondiale est r√©gul√©e par d’√©normes conglom√©rats √©conomiques pour qui la ¬« v√©rit√© ¬ » est une marchandise. Les √©normes bonnes affaires des capitaux transnationaux en Colombie sont un obstacle √ la d√©nonciation d’un r√©gime qui leur ouvre ses portes et garantit leurs transactions. La population consciente et solidaire est de moins en moins nombreuse, mais toujours plus riche en humanit√©. J’admire profond√©ment les organisations humanitaires, les associations et les personnes solidaires qui d√©noncent cette trag√©die.

Notes :

[1[NDLR] En d√©cembre 2002, un cessez-le-feu (non respect√©) a √©t√© d√©clar√© entre le gouvernement colombien et les paramilitaires (Autod√©fenses unies de Colombie) afin de mener √ bien un tr√®s contest√© processus de ¬« paix ¬ » et de ¬« d√©mobilisation ¬ » des forces d’extr√™me droite. La d√©mobilisation a pris fin en avril 2006 selon le gouvernement. Plus de 30.000 combattants auraient rendu leurs armes. Depuis lors, ce processus a connu de nombreux rebondissement suite √ l’√©clatement du scandale de la parapolitique. Ce pol√©mique processus a d√©j√ √©t√© l’objet de nombreux articles sur le RISAL. Consultez √ ce sujet le dossier ¬« Paramilitarisme et parapolitique ¬ » : http://risal.collectifs.net/spip.ph....

[2[NDLR] M√™me s’ils sont officiellement d√©mobilis√©s, de nombreux groupes paramilitaires continuent √ agir sous diff√©rentes modalit√©s.

[3Le prix Juan Mar√≠a Bandr√©s est octroy√© par la Commission Espagnole d’Aide au R√©fugi√© (CEAR) √ une personnalit√© s’√©tant distingu√© pour sa d√©fense du droit d’asile et sa solidarit√© avec les r√©fugi√©s.

[4[NDLR] L’auteure fait ici r√©f√©rence au scandale de la ¬« parapolitique ¬ » : depuis la fin 2006, les r√©v√©lations se multiplient sur les relations entre des membres de la classe politique ainsi que certains secteurs √©conomiques et les tueurs d’extr√™me droite des Autod√©fenses Unies de Colombie (AUC), les paramilitaires qui b√©n√©ficient d’un processus de d√©mobilisation d√©j√ tr√®s controvers√© et critiqu√© par les organismes de d√©fense des droits humains.

[5[NDLR] Nom donn√© √ la politique r√©pressive et militariste du gouvernement Uribe.

Source : Comisi√≥n Espa√Īola de Ayuda al Refugiado (CEAR - http://www.cear.es) ; Rebeli√≥n (http://www.rebelion.org), octobre 2007.
Traduction : traduction trouv√©e sur le site de la Coordination populaire colombienne √ Paris (http://coordinadora.popular.googlep...). Texte adapt√© et r√©vis√© par l’√©quipe du RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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