Venezuela : les nationalisations et le « parti socialiste uni  »Entretien avec Stalin Pérez Borges, dirigeant syndical vénézuélien de la gauche radicale. Dirigeant du Courant Classiste Unitaire Révolutionnaire et Autonome (C-CURA, Corriente Clasista Unitaria, Revolucionaria y autónoma), un des principaux courants syndicaux présents au sein de l’Union Nationale des Travailleurs (UNT).
Au début de son nouveau mandat, Chávez a annoncé la nationalisation de l’entreprise de télécommunications CANTV et du secteur électrique. Comment voyez-vous cette proposition ?
Nous saluons l’annonce de nationalisation et nous l’avons revendiqué ainsi lors de la récente Assemblée nationale du C-CURA. C’est un pas très positif et c’est l’une des propositions que nous avons toujours faites. Le triomphe de Chávez aux élections s’est donné comme objectif d’approfondir la révolution et ceci est une des mesures qui vont dans ce sens. Si bien que non seulement nous les appuyons mais nous devons les voir comme un premier pas qui en appelle d’autres encore pour en terminer avec le pouvoir des patrons et des capitalistes qui continuent d’agir au Venezuela. (...)
Existent-ils d’autres secteurs que l’on pourrait nationaliser en plus de CANTV et du secteur électrique ?
Oui, en premier lieu, Chávez a proposé que tous les secteurs privatisés doivent revenir dans les mains de l’État. Il faut voir globalement toutes les entreprises qui ont été privatisées et livrées au capital étranger et à ses associés nationaux. Il y a des entreprises importantes comme Sidor [l’une des principales aciéries d’Amérique latine, ndlr], qui a été offerte à Techint, c’est-à -dire aux Rocas, l’une des familles les plus puissantes d’Argentine et aux Machados Zuluoagas, l’une des familles typiques représentantes de l’oligarchie vénézuelienne. Quand on dit en argot publicitaire « achetez-le à un prix défiant toute concurrence  » ou, populairement, « pour moins que rien  », la meilleure promotion ou le meilleur exemple en a été la privatisation de Sidor. Il y a huit ans, sa valeur était estimée à 8 milliards de dollars, et on a « vendue  » à 1,2 milliard la majorité de sa propriété, dont ses 2 800 hectares. Les actionnaires majoritaires (Sideral) en profitent comme s’ils en étaient les maîtres absolus et laissent les actionnaires minoritaires, les Etats et les travailleurs, assumer les dettes que les actionnaires majoritaires refusent d’honorer. C’est ainsi qu’on a offert le complexe sidérurgique le plus grand du continent qui, à l’époque, avait 18000 travailleurs fixes et 3000 contractuels ou sous-traitants. Actuellement elle n’a plus que 4500 travailleurs fixes et 9000 contractuels, multipliant par sept les niveaux de production, grâce aux rythmes infernaux de surexploitation. Cette entreprise qui appartient maintenant à cette macabre société appelée Sideral est la clé pour le développement industriel national d’un projet socialiste. D’autre part, il y a les entreprises pétrolières elles-mêmes qui méritent un débat de fond de toute la population et en particulier de leurs travailleurs. De plus, il y a beaucoup d’entreprises où les patrons ne respectent pas les règles et harcèlent les travailleurs comme à Sanitarios Maracay et dans l’entreprise de transport Caronà ; dans ces cas-ci, je crois que l’on devrait aussi pouvoir les mettre dans les mains de l’État, en permettant du même coup que les travailleurs les contrôlent eux-mêmes.
Le contrôle des travailleurs est un aspect que nous défendons pour toutes les nationalisations qui se feront. Nous voulons que les travailleurs de CANTV aient un réel protagonisme dans l’entreprise nationalisée, de même que les travailleurs de l’électricité sont ceux qui peuvent le mieux garantir un bon fonctionnement et une administration transparente, productive et efficace, qui évite le mauvais service et l’augmentation de la main d’Å“uvre sous-traitante, du bureaucratisme et de la corruption. Nous croyons aussi que l’on ne devrait pas indemniser les entreprises, mais jusqu’à maintenant le gouvernement a proposé de les payer [dédommager]. Sur ce thème aussi, il serait important que les travailleurs des entreprises à nationaliser donnent leur avis et aient un pouvoir de décision ; eux savent mieux que quiconque ce qu’ont gagné les entreprises ces dernières années.
Chávez a aussi proposé la lutte contre la bureaucratie et le problème des hauts salaires des fonctionnaires.
C’est très bien que l’on soumette ce thème au débat. Nous ne pouvons pas parler de socialisme s’il y a des fonctionnaires avec des hauts salaires, du gaspillage dans des frais de bureau et l’utilisation de voitures de luxe. Il nous semble que l’on devrait fixer un salaire maximum pour tout fonctionnaire, et des mesures d’expulsion de leurs postes pour ceux qui ne respectent pas les règles. Il nous semble que nous devons commencer à voir chaque cas de corruption et à prendre des mesures concrètes pour affronter ce fléau. Parce que Chávez a mis ce thème dans le débat, tous viennent maintenant dire qu’ils sont contre la corruption, même ceux qui en sont peut-être responsables. Or, faire face à cette question du salaire des fonctionnaires ne signifie pas que l’on élimine le problème salarial du débat national. Le problème n’est pas seulement que les travailleurs ne touchent pas de hauts salaires, mais il y a aussi de nombreux problèmes aggravés par l’inflation. Depuis la fin de l’année dernière, il y a eu une explosion des prix de la nourriture et des vêtements qui, pour les instances officielles, peut paraître ridicule mais qui dévore les salaires comme un ogre. Le maintien du niveau du panier de la ménagère ou basique ne se solutionne pas en augmentant de temps à autre le salaire minimum. Donc, pour en revenir à la proposition de réduction des hauts salaires et à l’augmentation des bas salaires, il doit y avoir une baisse des hauts salaires avec un contrôle social des dépenses et une augmentation générale du salaire pour tous les travailleurs qui gagnent moins de deux millions de bolÃvares [1], pour aplanir l’inégalité et la différentiation salariale. Ceci est une voie vers le socialisme.
Vous voyez donc un retard en matière de salaires...
Pas seulement moi, des millions de travailleurs sentent et voient grimper les prix chaque mois mais pas leur salaire. Le nouveau ministre du Travail et le président de l’Institut pour la Défense et l’Éducation du Consommateur et de l’Usager (INDECU, Instituto para la Defensa y Educación del Consumidor y del Usuario) doivent se réunir avec nous pour aborder ce thème, et avancer prochainement vers une augmentation générale des salaires qui touche tous les secteurs salariés du pays et qui améliore la qualité de vie du peuple travailleur et de ses familles. Aujourd’hui, dans tous les Etats du pays, il y a des conflits salariaux ou des secteurs demandant la discussion de nouvelles conventions collectives et ce n’est pas par hasard, c’est une réalité qui mérite une réponse claire de la part du gouvernement. Il en est de même pour le problème de la sécurité sociale, il est nécessaire d’avancer vers un projet qui la garantisse à tous les travailleurs du pays. Hélas, la Coordination nationale de l’UNT ne fonctionne pas [2], mais nous, les dirigeants syndicaux engagés auprès des intérêts des travailleurs devons donner beaucoup d’importance à ce besoin dans les mois qui viennent. Pendant que nous, les coordinateurs nationaux de l’UNT/C-CURA, faisons tout pour organiser de toute urgence les élections dans la centrale, pour qu’une fois pour toutes les travailleurs élisent une nouvelle direction syndicale démocratique et représentative, et que soit renforcée l’organisation syndicale, nous devons parallèlement nous mettre en première ligne pour la défense du pouvoir d’achat du salarié.
Face au lancement du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV), quelle attitude adopterez-vous à C-CURA ?
(...) Nous avons toujours revendiqué le droit et la nécessité des travailleurs à s’organiser politiquement. C’est pour cela que nous ne fuyons pas le débat, au contraire, nous proposons de nous joindre à la construction d’un grand parti socialiste profondément démocratique. Pour ce débat qui devrait se tenir avec la création du PSUV, nous avons beaucoup de propositions et nous voyons aussi des problèmes. Il est évident qu’il y a des dirigeants qui refusent de perdre le pouvoir qu’ils avaient dans leurs partis et qui ne veulent pas que surgisse une nouvelle organisation ayant du poids dans les organisations ouvrières et populaires de base. (...) Ces partis [le PPT ou Podemos] ont de sérieux problèmes pour aller dans le nouveau parti, et ce n’est pas parce qu’ils exigent un débat démocratique pour le programme et les statuts mais parce qu’ils ne veulent pas perdre le pouvoir qu’ils ont aujourd’hui dans ces partis. Le Parti Communiste du Venezuela (PCV) lui-même est en train de déclarer qu’une partie du parti garderait son sigle et qu’une autre entrerait au PSUV.
Maintenant le nouveau parti devrait refléter les millions d’hommes et femmes qui appuient Chávez et la révolution ainsi que les différentes tendances ou courants d’opinion qui sont pour le socialisme et ont aussi été avec le processus de changement et pour la présidence de Chávez. Nous, nous croyons que l’on doit débattre ouvertement à la base de quel type de parti nous devons construire. Dans ce débat, nous ferrons la proposition d’un parti sans patrons ni propriétaires terriens, où il n’y ait aucun fonctionnaire impliqué dans des cas de corruption ou de bureaucratisme. Nous allons défendre le droit de faire démocratiquement nos propositions, qu’il y ait un fonctionnement qui permette le débat, la divergence et non l’imposition ou le caudillisme. Et où les dirigeants de chaque secteur soient élus par la base. Si nous allons vers le « socialisme du XXIe siècle  », on doit renforcer la démocratie entre tous ceux qui défendent la révolution et veulent l’approfondir, et aussi avancer dans un programme de rupture avec le capitalisme.
Vous ferez vos propres propositions au nouveau parti...
Au C-CURA, qui est le courant syndical le plus grand de l’UNT, nous avons des propositions et nous les mettons à disposition d’un débat démocratique sans perdre pour cela notre identité, notre organisation de classe ni nos croyances politiques, religieuses et non religieuses et syndicales. Nous respectons le leadership du président mais, comme il le dit lui-même, on doit en finir avec les désignations du doigt, les petits chefs qui ne veulent pas perdre leurs privilèges, le culte de la personnalité, les impositions politiques et les autres maux qui viennent de la IVe République. Nous entrons dans une nouvelle étape et nous allons mettre tout ce que nous pensons sur la table, en sachant qu’il y aura débat, des frictions et de logiques discussions politiques, nous les aurons, sans perdre notre objectif d’avancer vers un Venezuela socialiste.
Source : Alternativa Socialista (http://www.mst.org.ar/), n°445, Buenos Aires, 24 janvier 2007.
Traduction : Michaë l Dias Dos Santos, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).