Venezuela : un avenir incertain et riche d’espérance
par Alberto Cantero
Article publi le 15 octobre 1999

A mon retour du Venezuela cet été, après y avoir passé les trois dernières années, j’ai été très frappé par l’image qu’on donne de ce côté-ci de l’Atlantique du processus en cours l -bas. Soit par ignorance, soit par choix délibéré, on ne semble pas très bien comprendre ce qui s’y passe. Plus que de vouloir établir une quelconque vérité, ces quelques lignes veulent donner des pistes  ceux auxquels le processus politique vénézuélien semble intéressant.

Lors de mon arrivée en 1996, il était difficile de prévoir ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela. Cela faisait sept ans qu’avait eu lieu le caracazo, révolte populaire contre les mesures imposées par le FMI au gouvernement du social-démocrate Carlos Andres Perez, qui co »ta la vie  plusieurs centaines de Vénézuéliens. Cela faisait seulement quatre ans qu’avaient eu lieu les différentes tentatives de coup d’‰tat - dont l’une conduisit en prison le président de la République actuel - qui, entraînèrent indirectement le procès de Carlos Andres Perez [1] puis l’arrivée au pouvoir de Rafael Caldera, un social-chrétien septuagénaire qui se présenta comme le dernier espoir du système politique instauré en 1958.

A l’origine : l’offensive du FMI dans un système politique étouffé par la corruption

C’est justement en 1996, après trois ans de politique économique erratique, que le gouvernement de Caldera appliqua les recommandations du FMI. Ironiquement, le ministre responsable de la mise en place de ces mesures était un ancien guérillero amnistié dans les années 70 par Caldera lui-même [2]. Le plan néolibéral du FMI, baptisé Agenda Venezuela, reprenait pour l’essentiel les mesures qui, quelques années auparavant, avaient causé le caracazo mais il fut habilement présenté par l’ancien révolutionnaire devenu ministre comme la seule possibilité pour sortir le pays de son profond marasme. En conséquence, 1996 connut une inflation de 103 %, qui venait s’ajouter  celle de 70 % de l’année précédente, et une paupérisation accrue des secteurs les plus frappés par la crise, jusqu’ atteindre le chiffre actuel de 40 % de pauvreté absolue. C’est alors que devint célèbre la phrase de l’ancien guérillero, qui aurait pu être drôle si elle n’avait reflété le drame quotidien de la majorité des Vénézuéliens : « Nous sommes mal mais nous allons bien.  » Il restait encore deux ans avant la fin du mandat de Caldera, mais le peuple s’était déj rendu compte que ses espoirs d’en finir avec la corruption et la misère avaient été définitivement trahis. Nous avons assisté en direct au coup de grâce définitif qui mit fin  la faible légitimité sociale que conservait encore un système fondé sur l’alternance au pouvoir des élites des partis et sur la distribution clientéliste de la rente pétrolière.

L’aspiration au changement

Dans ce climat politique et dans une période de conflits sociaux animés par des classes moyennes constatant combien leur niveau de vie était dévoré par l’inflation et craignant d’aller grossir les rangs des 80 % de la population dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté, commencèrent  se profiler les futurs candidats  l’élection présidentielle de la fin 1998. L’énorme popularité dans les premiers sondages d’Irène Saez, maire de la ville la plus riche du Venezuela et ancienne miss Univers, mit en évidence, entre autres, le fait que le prochain président de la République devrait être un personnage indépendant sans aucun lien avec les partis politiques traditionnels. Il est intéressant de noter que le futur vainqueur, Hugo Chavez, ne recueillait alors, deux ans avant les élections, que 7 % d’opinions favorables contre 21 % d’opinions défavorables.

Les deux années suivantes se caractérisèrent par la recherche acharnée par les partis traditionnels - Action démocratique (AD, social-démocrate) et le Comité d’organisation politique des électeurs indépendants (COPEI, social-chrétien) - de candidats qui, tout en étant indépendants et sans liens avec des affaires de corruption, représentent la continuité du bipartisme. Les autres partis, le Mouvement vers le socialisme (MAS) et la Cause radicale, ancienne référence de la gauche syndicale vénézuélienne, hésitaient entre la participation ou l’appui au gouvernement Caldera qui appliquait le plan du FMI et un discours plus proche des revendications de plus en plus impérieuses de leur base et de la population en général. Ces tensions eurent pour conséquences la scission d’une aile de gauche de la Cause radicale, qui fonda Patrie pour Tous (PPT) ; et  l’intérieur du MAS, les distances entre les ex-guérilleros convertis au néolibéralisme et la majorité du parti s’amplifièrent.

Le paysage politique s’éclaircit beaucoup quand le COPEI choisit Irène Saez comme candidate  la présidence, alors qu’elle avait été déj investie par Cause Radicale et était en tête des sondages avec une avance notable. La surprise fut grande quand cette décision, liée au manque total de charisme et d’expérience politique de l’ancienne miss Univers, fit qu’en peu de
temps sa popularité dégringola  la troisième place dans l’opinion, qui continuait cependant  se prononcer en faveur d’un candidat indépendant. A cette époque, s’était déj lancé dans l’arène, avec une débauche de moyens incroyable, Henrique Salas Römer, entrepreneur multimillionnaire qui avait laissé le poste de gouverneur de Caraboro, un des ‰tats les plus importants du pays, aux mains de son fils, pour postuler  la présidence. Il se présentait comme un indépendant ayant une expérience de gouvernement et des relations précieuses avec le capital local et étranger.

Face  ces perspectives, où la droite présentait deux candidats, d’une part un joli visage aimable mais sans expérience et de l’autre un entrepreneur transformé en politicien, Hugo Chavez, qui  l’époque avait déj réussi  mettre sur pied un embryon d’organisation au niveau national, le Mouvement Ve République, réussit  attirer l’attention d’un nombre toujours plus important de personnes et d’organisations. Avec un discours empli de citations de Bolivar et de l’‰vangile, profondément anti-impérialiste et en proposant une réforme radicale du pays, il réussit  se rapprocher de plus en plus de ceux qui étaient convaincus que le cycle politique inauguré en 1958 devait s’achever. Parmi ses soutiens, on trouvait curieusement des personnalités de la droite économique  la recherche de changements profonds garantissant une sécurité juridique minimale, des militaires et des anciens militaires bolivariens las des élites qui contrôlent et ruinent le pays, des acteurs des mouvements sociaux ne se résignant pas  abandonner la politique aux politiciens traditionnels, des syndicalistes de gauche, des catholiques de base engagés dans les quartiers, des chrétiens évangélistes réclamant une place, des groupes révolutionnaires convaincus de la possibilité d’un profond changement, des gens de toutes sortes ayant accumulé un profond ressentiment contre ceux qui ont trahi tant de fois leurs espérances et, certainement, des opportunistes de tout bord voyant dans le nouveau mouvement une occasion pour s’enrichir.

Poussés par cette identification croissante des secteurs populaires avec le discours d’Hugo Chavez, les partis de gauche plébiscitèrent ceux qui demandaient de le soutenir et c’est alors que se forma la coalition de partis baptisée Pôle démocratique (Mouvement Ve République, PPT, MAS, Parti communiste du Venezuela et un nombre infini d’organisations plus petites). Cette unité, outre la personnalité de Chavez, se fit autour de la revendication d’une Assemblée nationale constituante comme moyen de réformer radicalement l’‰tat et de lutter contre la corruption et les partis traditionnels.

Le désarroi des politiciens traditionnels

La Cause radicale, pour se démarquer de sa récente scission, le PPT, et pour n’avoir pas cru aux chances de Chavez, adopta une attitude totalement ridicule en appuyant dans un premier temps Irène Saez puis en lui retirant son appui quand le COPEI lui accorda le sien. Finalement, elle se présenta derrière son propre candidat, ce qui, après les élections, faillit lui co »ter son existence.

Face  cette unité de la gauche, et surtout face  la possibilité de plus en plus grande d’un triomphe de Chavez, les autres forces politiques, alliées  de larges secteurs de l’armée, des médias, du gouvernement et de l’ambassade des ‰tats-Unis, mirent au point une stratégie de harcèlement et d’attaque qui se traduisit par une campagne sauvage contre Hugo Chavez. Le rappel du coup d’‰tat de 1992, l’imminence d’une dictature s’il l’emportait, la menace d’un second Cuba, d’une guerre civile, le danger d’expropriation de tous les biens, la fuite du capital étranger, le prétendu décret de fermeture des écoles catholiques, tels furent les arguments brandis, y compris par ceux qui n’avaient pas encore proposé de candidat, dans l’intention de terroriser une population qui semblait prête  soutenir l’ancien commandant.

Pendant ce temps, le candidat indépendant de la droite, Salas Römer, prouvait par ses voyages ses bonnes relations avec les ‰tats-Unis, alors que ceux-ci interdisait l’entrée de leur territoire  Chavez sous prétexte de son passé de putschiste et de ses bons rapports avec Cuba. Peut-être que les stratèges de la campagne de Salas Römer ne savaient pas que chaque fois qu’ils attaquaient Chavez au nom de son passé de dirigeant putschiste ou de son prétendu autoritarisme, ils faisaient augmenter sa cote de popularité au sein d’une population y compris prête  en passer par un gouvernement autoritaire pour mettre fin aux abus que la classe politique traditionnelle continuait  commettre.

La fin de la campagne fut épique. Lors des élections des députés et des gouverneurs, habilement séparées de la présidentielle par les partis pour éviter l’effet d’entraînement du vote Chavez et asseoir la présence de leurs dirigeants dans l’intérieur du pays, la première place revint au Mouvement Ve République mais le Pôle patriotique n’obtint que la majorité relative au Parlement. Dans une ultime tentative pour éviter l’inévitable, les forces traditionnelles se séparèrent de leurs propres candidats pour soutenir Salas Römer, le mieux placé dans les sondages. Le COPEI laissa ainsi sur la touche une Irène Saez sans aucune chance et AD alla jusqu’ expulser du parti son propre président et candidat  la présidence de la
République, Alvaro Ucero, qui refusait de se retirer. Tout cela,  quelques jours de l’élection, alors que les bulletins de vote avec les photos des différents candidats avaient été imprimés !

Cette ultime volte-face eut pour résultat de convaincre plusieurs votants potentiels de AD, du COPEI et de Salas Römer de l’absurdité de voter ce choix, voire de les conduire  donner leur suffrage  Chavez. Ainsi, malgré les sondages truqués, qui prévoyaient un résultat serré, la victoire de Chavez fut claire et nette avec pratiquement 20 % d’avance sur Salas. A partir de ce moment, de manière implacable, chaque proposition énoncée durant la campagne électorale est devenue réalité.

Rapidité des événements

Cela fait moins d’un an que Chavez l’a emporté, or beaucoup de choses ont déj changé au Venezuela. Les partis traditionnels, AD et le COPEI, au pouvoir durant les quarante dernières années, ont pratiquement disparu aujourd’hui et cherchent  se rénover pour pouvoir survivre dans la nouvelle situation politique. Les syndicats traditionnels, tellement liés aux partis hégémoniques que leurs exécutifs étaient nommés par les dirigeants de ces derniers, ne servaient en fait qu’ répartir des prébendes et des privilèges. En l’absence des mécanismes électoraux auxquels étaient soumis les partis, ces organismes étaient des exemples parfaits du fonctionnement clientéliste de la prétendue « démocratie exemplaire  » du Venezuela. Pour la première fois depuis très longtemps, s’ouvre aujourd’hui la possibilité réelle de réformer profondément le syndicalisme et de réussir  faire exister enfin des organisations démocratiques qui défendent les intérêts de tous les travailleurs, y compris les 40 % du secteur informel.

L’approbation par référendum de l’organisation des élections de l’Assemblée nationale constituante, le 25 avril dernier, constitua l’autre avancée fondamentale du processus. Malgré une abstention de 60 %, cette décision fut approuvée par 90 % des votants.

La victoire écrasante des partisans de Chavez lors des élections de l’Assemblée constituante, le 25 juillet, remportant 120 des 131 sièges, fut la conséquence logique d’un processus où alors qu’augmentait la force de Chavez l’opposition  ses propositions diminuait. Ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui n’eurent d’autre solution que d’opter pour l’abstention ou de disperser leurs voix. Ces élections, bien qu’elles aient été les premières avec un système de listes ouvertes, servirent  montrer les limites de la participation de la société civile et la nécessité de l’organisation politique pour agir.

Plus récemment, la dissolution prévue du Parlement, où subsistait une majorité opposée aux changements et le refus de certains parlementaires d’assumer un rôle subalterne dans l’Assemblée constituante, servirent de prétexte pour présenter au monde entier l’image d’un processus autoritaire allant  l’encontre des institutions démocratiques.

La démission de la présidente de la Cour suprême de justice, élue par les élites des partis traditionnels, car elle n’avait pu éviter le démantèlement de l’appareil judiciaire antérieur par les nouveaux pouvoirs, constitua le dernier épisode de la liquidation rapide d’un système politique qui n’était plus que l’affaire de quelques-uns aux dépens de la faim et de la souffrance de la majorité de la population vénézuélienne. Il est difficile de prévoir comment fonctionnera le nouveau système, mais il est s »r qu’il ne pourra guère être plus pernicieux pour les Vénézuéliens.

Leadership incontestable

Hugo Chavez est une personne qui ne cache pas son origine paysanne et, au contraire, s’en revendique, tout comme il revendique ses traits andins, sa condition de militaire, son passé putschiste, son admiration pour Fidel Castro ou le fait que les ‰tats-Unis lui aient refusé un visa d’entrée. C’est une personne qui prouve qu’elle a profité de ses deux années d’emprisonnement, qui cite de mémoire des hommes politiques et des penseurs, qui appelle les choses par leur nom et qui dit  voix haute ce dont la majorité des gens discutent dans les quartiers. Une personne convaincue de son destin providentiel, de sa condition de dirigeant et de sa victoire finale.

Il est certain que dans le terreau culturel populaire du Venezuela et de toute l’Amérique latine, il est très facile qu’apparaissent ces leaderships personnels, ne pouvant être transférés ni  une organisation ni  un projet. Malheureusement, dans beaucoup de cas, ils s’accompagnent d’une faible participation de la population  la vie politique,  l’exception des grands-messes où le dirigeant est exalté. Il est en revanche également certain que toute direction collective que l’on veuille construire au Venezuela et tout projet politique désirant aller de l’avant doivent nécessairement passer par l’identification de larges franges de la population soit avec une personne concrète, ayant un prénom, un nom et une histoire, soit, comme cela a été le cas jusqu’ nos jours, avec une pratique clientéliste qui rend plus terre  terre les supposées relations abstraites qu’entretient la politique avec les nécessités quotidiennes des gens. Le leadership personnel et la pratique clientéliste sont des manières de faire de la politique dans des cultures où le relationnel et l’affectif comptent beaucoup plus que le monde symbolique des idées, des programmes et des projets. Le plus grand danger ici n’est pas tant l’accentuation du caractère personnel du leadership d’Hugo Chavez que le fait que ce leadership ne réussisse pas  empêcher la réapparition du système corrompu antérieur, où malgré l’absence de leaders charismatiques, les rouages organisationnels répartissaient la richesse de façon arbitraire et clientéliste.

Des mots d’ordre clairs

Outre un leadership indiscutable, le projet de changement au Venezuela a pris dès le début une direction très claire : la liquidation du régime actuel et la fondation de la Ve République  travers une Assemblée nationale constituante qui rédige une nouvelle Constitution et redessine la répartition des pouvoirs. C’est la boussole qui a guidé  tous les instants les efforts du Pôle patriotique et de Chavez. Par ailleurs, la lutte contre la corruption et contre la pauvreté, la défense de la souveraineté nationale et la critique du néolibéralisme furent des mots d’ordre complémentaires qui ont permis aux gens de la rue de comprendre l’objectif concret de la proposition si « politique  » au centre du discours de Chavez. Il est évident qu’un but stratégique si général a permis  des personnes d’idéologies différentes de converger vers ce projet. Mais il est également s »r que beaucoup des propositions avancées par ceux qui dirigent le processus ont pour but de rétablir des principes fondamentaux de justice sociale. C’est un manque de rigueur seulement explicable par l’ignorance ou l’intérêt politique que de mettre dans le même sac, comme certains l’ont fait, Chavez, Fujimori et Banzer, tout comme d’affirmer que tel est le visage que prend la nouvelle phase du néolibéralisme dans des pays où règne une grande pauvreté.

Mobilisation constante

Le leadership de Chavez et ses mots d’ordre clairs ont été accompagnés durant toute la période par une présence continue dans la rue de larges masses, plus ou moins organisées, exprimant leurs désirs et garantissant l’irréversibilité des mesures prises.

L’application de fait par le gouvernement et son président des mesures proposées durant la campagne électorale qui les mena au pouvoir, sans trop s’appesantir sur les formalités réglementaires, a été accompagnée d’un assentiment massif exprimé de différentes façons. Le fait de voir le président lui-même exercer une sorte de désobéissance civile, en passant au-dessus des procédures et des man uvres dilatoires des pouvoirs constitués, a créé dans la population la conscience de la nécessité de prendre des risques pour pouvoir obtenir des réformes rapides et profondes. L’élite politique, bien trop habituée  usurper la représentation d’une majorité passive et absente, a été surprise par la fougue d’une population dont les frustrations ont été canalisées par l’espoir des changements qui ont débuté. Au Pôle patriotique revient le mérite d’avoir canalisé les profondes attentes de changement de 80 % de la population, parfois en les mobilisant et parfois en les orientant.

Participation des forces armées

On ne peut nier que la participation des forces armées au processus en cours a été très significative. Il n’est pas vain d’affirmer que seuls les contacts et l’appui dont Chavez disposait  l’intérieur de l’armée ont évité une tentative de coup d’‰tat imminente  la veille des élections. Sa rapidité de man uvre et son habileté pour démanteler en peu de temps la structure militaire antérieure ont fait que l’opposition aux changements soit minime  l’intérieur de l’armée et que celle-ci soit devenue un moteur de ces derniers.

On ne peut pas oublier non plus certaines différences entre la nature et la perception des forces armées au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine. L’armée vénézuélienne, contrairement  celles d’autres pays de la région, n’a jamais été une armée de classe, même si elle a  plusieurs occasions agi aux côtés des gouvernements en place en réprimant des initiatives populaires. De plus, bien qu’elle ait été mêlée  de retentissantes affaires de corruption, sa popularité dans la population ne peut être comparée qu’ celle de l’‰glise et est bien supérieure  celle de toute autre institution de l’‰tat.

Il n’est donc pas surprenant que la population ait bien reçu la proposition du gouvernement actuel d’impliquer les forces armées dans un programme civico-militaire d’urgence dans pratiquement tous les services sociaux. En conséquence, et certainement avec tristesse, le Vénézuélien moyen a pu constater comment des services qui avaient totalement failli aux mains de l’administration civile ont multiplié par dix leur efficacité.

Les dangers de cette omniprésence militaire sont évidents : légitimation des forces armées, militarisation des relations avec l’administration, militarisation de l’enseignement  travers l’instruction militaire dans les lycées, etc. En tout cas, rien qui n’aille contre l’appréciation générale de la majorité de la population. On note un aspect apparemment positif : l’annonce de la réduction du budget militaire pour créer un fonds de dépenses sociales.

Le démantèlement de l’opposition interne

En conséquence de la rapidité du processus, du leadership incontestable de Chavez et de l’appui massif qu’il a reçu, l’opposition politique est passée de la disqualification, des insultes et de la diffamation au silence honteux dans certains cas ou  la conversion enthousiaste dans d’autres. Sauf quelques rares exceptions, toute velléité d’opposition interne s’est effondrée face aux évidences qui apparaissent au fur et  mesure qu’est découverte l’ampleur de la corruption du régime précédent.

Curieusement, c’est de la société civile qu’est venu le contrepoids le plus constructif, contrepoids dont le bloc dirigeant a d’ailleurs su tenir compte. Des secteurs des ‰glises catholique et évangéliste, des organisations de défense des droits de l’homme et y compris des organisations patronales, ont su suggérer, proposer et passer des accords avec ceux qui tiennent les rênes du processus constituant.

Par ailleurs, la pluralité même régnant au sein du Pôle patriotique rend possible l’existence de différentes sensibilités qui, tout en assumant la nécessité de réformes profondes, agissent comme des contrepoids mutuels. Cette pluralité sera certainement suffisamment riche pour garantir une nouvelle Constitution dans laquelle tout le pays pourra se retrouver.

Les intérêts de l’opposition extérieure

Contrairement  ce qui s’est passé pour l’opposition interne, l’opposition au processus vénézuélien a augmenté au-del des frontières. Dans le meilleur des cas, ces critiques sont le fruit d’un manque complet d’informations, ou d’une analyse totalement étrangère aux clés culturelles vénézuéliennes. Dans le cas des médias qui façonnent l’opinion aux ‰tats-Unis et en Europe, on peut dire qu’il s’agit d’une agitation propre  ceux qui craignent pour leurs intérêts. D’un côté, n’oublions pas que les ‰tats-Unis sont le principal acheteur du pétrole vénézuélien dont, depuis un an, le prix a pratiquement doublé. De l’autre, ils ne veulent pas que leurs intérêts stratégiques soient remis en cause, avec une Colombie où ils sont impliqués jusqu’au cou sur le point d’exploser, or le Venezuela a par exemple interdit leurs vols dans son espace aérien.

Par ailleurs, n’oublions pas que le Venezuela fut le paradis où tous les dirigeants sociaux-démocrates européens, appelés par Carlos Andres Perez et Felipe Gonzalez en tête, investirent leur capitaux accumulés après des années de pouvoir. Il n’est donc pas étonnant que des quotidiens européens de cette mouvance politique s’efforcent tant de rappeler le passé putschiste d’Hugo Chavez, principal responsable de la chute du régime ami.

Bien que la victoire électorale ne donne jamais tous les droits aux vainqueurs, elle sert  répondre  ceux qui, depuis leurs tribunes douteuses, distribuent les titres de dictateurs ou de démocrates  droite et  gauche et surtout vice versa. Ceux qui accordent apparemment tant d’importance  la « volonté populaire librement exprimée par les urnes  » devraient chercher un exemple de gouvernant qui, en moins d’un an, se soit soumis  quatre reprises au plébiscite populaire et en soit sorti victorieux les deux dernières fois avec plus de 90 % de l’appui populaire. Curieusement, ce sont ceux qui exigent de tous des « élections libres  » qui continuent  affirmer aujourd’hui que, malgré celles-ci, le Venezuela a pris le chemin de la dictature. Une fois de plus, ils prouvent qu’en réalité, les gouvernements démocrates sont ceux qui gouvernent en leur faveur et les dictateurs ceux qui défendent leurs intérêts de façon autonome.

Un avenir incertain

Le futur du Venezuela est certainement incertain, si tant est que cette contradiction soit possible. Les dangers sont nombreux : impossibilité de changements profonds, plus grande militarisation de la société, réapparition possible de la corruption érigée en système, centralisation politique, formation de nouvelles élites liées aux partis Rien que l’inconnue sur le fait de savoir si toutes ces réformes politiques vont se traduire par un plus grand bien-être pour les 80 % de Vénézuéliens pauvres serait suffisante pour ne pas pouvoir porter un jugement définitif sur ce processus.

Mais le fait d’avoir un avenir incertain peut être une chance par les temps qui courent. C’est encore pire pour les pays qui, en toute certitude et sans aucun doute, peuvent prévoir un avenir proche où ils seront totalement étouffés par la domination des créditeurs et leurs politiques d’ajustement, sans réelles perspectives de changement.

Ce que deviendra le processus vénézuélien dépendra en grande partie de la plus ou moins grande implication des forces qui cherchent un changement profond. Les difficultés sont grandes et l’échec sera toujours plus proche que la réussite, bien que le pire échec serait de laisser passer cette opportunité en restant les bras croisés. Nous vivons des moments de grande politisation de la société, ce qui constitue un énorme avantage pour ceux qui désirent lancer et propager des idées nouvelles. Comme  de rares occasions dans l’histoire d’un pays, au Venezuela, on débat des bases fondamentales du nouveau système politique. Un processus constituant est toujours un moment d’éducation politique de la société, de proposition, de débat, de regroupement et de lutte pour convaincre ceux qui doutaient qu’il est possible de sortir du trou. Le fait de rester sur le côté dans ces moments-l , en vertu de prétendus critères de pureté politique, peut être difficilement distingué des positions que défend l’ancien régime, c’est- -dire les anciens privilégiés. Ce n’est qu’  partir de la perspective de ceux qui ont vécu des décennies dans le camp des perdants et n’ont donc plus rien  perdre, depuis le camp des victimes, que l’on peut comprendre l’espoir envers ce futur si certainement incertain.

Pour cela, la seule chose  répondre aux oiseaux de mauvaise augure, qui  force de ne jamais s’impliquer dans rien peuvent toujours dire « je l’avais prévu  », est que le peuple vénézuélien a droit  l’espérance. Or au Venezuela, c’est l’évolution actuelle qui a ouvert une porte pour cette espérance. Une espérance qui semblait avoir oublié le chemin de cette terre, auparavant prospère et qui aujourd’hui se demande juste si elle a encore le droit d’exister dignement. Vivement que dans d’autres endroits, on prenne également bonne note de ce qui se passe l -bas.

Notes :

[1Président une première fois de 1974  1979, le social-démocrate Carlos Andres Perez remporta  nouveau l’élection présidentielle en décembre 1988. Accusé de corruption  l’occasion des tentatives de coup d’‰tat militaire de février et de novembre 1992, il fut finalement destitué de ses fonctions en mai 1993. Accusé du détournement de 17 millions de dollars, il a été jugé puis emprisonné.

[2Rafael Caldera avait déj été président du Venezuela entre 1969 et 1974.

Source : Inprecor (www.inprecor.org), 1999.

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