Venezuela
La cogestion √ Inveval : survivre dans un oc√©an de capitalisme
par Kiraz Janicke
Article publiť le 4 octobre 2007

Au Venezuela, la r√©volution bolivarienne et, en particulier, ses exp√©riences de cogestion d’entreprises et, dans certains cas, de contr√īle ouvrier sont √ l’avant-garde du mouvement mondial contre le capitalisme. Suite au lock-out patronal en d√©cembre 2002 et janvier 2003 qui paralysa une grande partie de l’√©conomie du pays pendant deux mois, des centaines d’usines ont √©t√© ferm√©es et des travailleurs sont descendus dans la rue et ont pris les choses en main.

Les travailleurs ont relev√© le d√©fi (...). On estime √ 1 200 le nombre d’usines ayant √©t√© prises et occup√©es apr√®s leur fermeture. En 2005, le gouvernement de Chavez a adopt√© une s√©rie de d√©crets permettant l’expropriation d’entreprises et la cogestion dans ¬« l’int√©r√™t public ¬ ».

Le 24 juillet dernier, j’ai eu l’occasion de visiter une de ces usines. Il s’agit d’Inveval, une usine de production de valves qui est sous contr√īle ouvrier depuis avril 2005. J’ai fait cette visite avec une d√©l√©gation du Centre international Miranda [1] afin de parler aux travailleurs et en savoir plus sur leur lutte, leur histoire, leur exp√©rience du contr√īle ouvrier, les d√©fis qu’ils ont √ affronter ainsi que la question plus large du comment ils s’y prennent pour transformer la soci√©t√© v√©n√©zu√©lienne dans la lutte pour le ¬« socialisme du XXIe si√®cle ¬ ».

En nous faisant faire le tour de l’usine, le tr√©sorier d’Inveval, Francisco Pinero, nous a expliqu√© que bien que l’entreprise soit constitu√©e l√©galement en coop√©rative d√©tenue √ 51% par l’√‰tat et √ 49% par les travailleurs, ¬« le pouvoir r√©el est exerc√© par l’assembl√©e des travailleurs ¬ ». A la place des contrema√ģtres, les travailleurs d’Inveval √©lisent par une assembl√©e des travailleurs des ¬« coordinateurs de production ¬ » pour une p√©riode d’un an et r√©vocables.

¬« Tout le monde ici est pay√© exactement pareil, qu’ils travaillent dans l’administration, dans la formation politique, dans la s√©curit√© ou m√™me au nettoyage ¬ », ajoute un autre travailleur, Marino Mora.

¬« Nous voulons que l’√‰tat poss√®de 100% de l’usine, mais qu’elle soit sous gestion ouvri√®re pour que les travailleurs contr√īlent toute la production et l’administration. C’est ainsi que nous voyons le nouveau mod√®le de production. Nous ne voulons pas cr√©er ici de nouveaux capitalistes ¬ », affirme Pinero.

Une telle approche contraste radicalement avec l’exp√©rience d’Invepal (ex-Venepal), une entreprise de papier v√©n√©zu√©lienne o√Ļ une coop√©rative de travailleurs est devenue propri√©taire priv√©e de 49% de la compagnie et a commenc√© √ engager des travailleurs int√©rimaires, devenant ainsi eux-m√™mes des patrons, reproduisant des relations capitalistes dans l’usine.

¬« Au d√©but, nous n’avions pas le contr√īle ouvrier en t√™te, nous nous battions juste pour sauver nos emplois ¬ », pr√©cise Pinero.

Cependant, dit-il, la formation de l’assembl√©e des travailleurs dans l’usine s’est d√©velopp√©e organiquement. ¬« Nous √©tions membres du syndicat Sintrametal – anciennement membre de la vieille centrale corrompue, la CTV -. Quand nous avons voulu nous emparer de l’usine, nous avons demand√© au syndicat une aide l√©gale, mais ils ne nous ont pas aid√©s. Nous avons commenc√© √ former des assembl√©es et √ travers ce processus, nous avons commenc√© √ n√©gocier avec la ministre du Travail [√ l’√©poque, Maria Christina Iglesias] qui nous a beaucoup aid√© ¬ ».

¬« Nous avons organis√© un piquet aux portes d’entr√©e pendant deux ans avant de d√©cider de les franchir. √€ travers ce processus nous avons d√©velopp√© une maturit√© politique tr√®s rapidement, non seulement dans notre lutte personnelle, mais plus largement avec les luttes politiques de l’assembl√©e constituante et du r√©f√©rendum r√©vocatoire. ¬ »

Quand on les interroge sur leur relation avec la centrale syndicale UNT [2] et comment ils ont per√ßu le projet d’unir la classe ouvri√®re autour de la r√©volution, Rolando Aquila d√©clare : ¬« Nous voulons voir une UNT avec un mode d’organisation diff√©rent, plut√īt que des leaders du sommet, nous voulons un d√©bat participatif et des porte-parole √©lus par la base. Nous ne voulons pas qu’on nous impose des choses ¬ ».
¬« Les seuls leaders syndicaux qui sont venus nous rendre visite sont Orlando Chirinos et Marcela Maspero, mais souvent, ils divisent le mouvement ouvrier ¬ », ajoute Mora.

¬« Les travailleurs doivent s’emparer des espaces de production. De cette mani√®re nous pouvons mettre la pression sur ceux qui ne veulent que des r√©formes, parce que justement, nous ne voulons pas que des r√©formes ¬ », affirme Pinero.

En 2006, les travailleurs d’Inveval ont pris l’initiative de cr√©er la FRETECO, le Front r√©volutionnaire des usines cog√©r√©es et occup√©es, et ont tenu un congr√®s national en octobre avec des repr√©sentants de 10 usines, pour discuter et d√©battre de leurs exp√©riences, des d√©fis ainsi que des strat√©gies pour que le mouvement des travailleurs puissent √©tendre le nombre d’usines occup√©es et le contr√īle ouvrier. Plus r√©cemment, le 30 juin, le FRETECO a organis√© une rencontre avec des repr√©sentants de 20 usines pour discuter d’une proposition unifi√©e de statuts pour mettre en œuvre le contr√īle ouvrier.

Toutefois, les usines v√©n√©zu√©liennes r√©cup√©r√©es, m√™me avec l’appui du gouvernement Chavez, sont au prise avec les m√™mes probl√®mes que les usines occup√©es en Argentine [3] : comment survivre dans un oc√©an de relations √©conomiques capitalistes ? Comment garantir l’approvisionnement en mati√®res premi√®res ? Comment trouver des acheteurs pour le produit fini ? Inveval est confront√©e √ ces deux derniers probl√®mes.

Inveval a des difficult√©s particuli√®res √ obtenir des mati√®res premi√®res pour produire des valves. Les travailleurs nous ont racont√© que le propri√©taire d’origine d’Inveval – l’entrepise s’appelait √ l’√©poque Constructora Nacional de Valvulas, CNV -, Andr√®s Sosa Pietri, un ancien pr√©sident de la compagnie national de p√©trole PDVSA, a particip√© au lock-out des patrons et a ferm√© l’usine en d√©cembre 2002. Il a aussi ferm√© une ¬« compagnie sœur ¬ », une fonderie qui approvisionnait Inveval en mat√©riel n√©cessaire √ la production de valves. Les travailleurs d’Inveval ont essay√© d’encourager ceux de la fonderie √ occuper, mais ils ont finalement d√©cid√© d’accepter une prime de licenciement du patron. La fonderie est rest√©e ferm√©e depuis lors. Inveval essaie actuellement de n√©gocier une accord avec le gouvernement, soit pour acheter la fonderie, soit pour l’exproprier.

M√™me si les travailleurs d’Inveval pourraient obtenir des mati√®res premi√®res d’autres pays comme le Mexique, l’Argentine ou la Chine, les r√®gles en mati√®re de d√©veloppement endog√®ne exigent qu’ils donnent la priorit√© aux sources de mati√®res premi√®res int√©rieures, mais ils n’ont pas encore pu les trouver au Venezuela.

Donc, la principale activit√© √ Inveval consiste √ r√©parer et √ entretenir les valves existantes pour PDVSA. Avec une entreprise fonctionnant √ 10% de ses capacit√©s et survivant gr√Ęce aux pr√™ts gouvernementaux, la situation est objectivement insoutenable. Avec une usine totalement non rentable, les travailleurs nous ont confi√© qu’une √©ch√©ance de deux mois avait √©t√© √©tablie pour trouver des mati√®res premi√®res, elle pourrait √™tre prolong√©e au travers d’un processus de n√©gociation avec le gouvernement.

En plus, les travailleurs d’Inveval nous ont affirm√© avoir des difficult√©s avec la soci√©t√© d’√‰tat PDVSA avec laquelle ils ont des contrats de fourniture de valves. Quand les travailleurs se sont empar√©s de l’usine en 2005, et apr√®s l’avoir remise en marche, ils ont commenc√© √ produire avec les mati√®res premi√®res restantes afin de remplir les obligations contractuelles d√©j√ existantes avec PDVSA. Toutefois, cette derni√®re n’a pas rempli sa part du march√©. Les valves termin√©es sont sur le plancher de l’usine depuis huit mois.

Les travailleurs d’Inveval nous ont dit que durant une rencontre entre Chavez, Inveval et Veneval - l’organisme responsable de l’approvisionnement en valves de la soci√©t√© PDVSA - en avril, le pr√©sident de Veneval a affirm√© qu’Inveval n’avait produit aucune valve. Ce √ quoi le pr√©sident d’Inveval a r√©pliqu√© que c’√©tait un mensonge et qu’il y avait des valves disponibles pour la soci√©t√© PDVSA. Le pr√©sident Chavez ordonna alors au pr√©sident de Veneval de visiter Inveval en avril pour voir s’il y avait des valves. La soci√©t√© PDVSA aurait finalement accept√© de les prendre. Ils attendent pourtant encore qu’on vienne les chercher et PDVSA a √©galement commenc√© √ commander des valves de dimensions diff√©rentes √ Inveval, en sachant que l’entreprise est incapable de les produire ; ils affirment maintenant qu’elle est incapable de remplir les commandes.

Les travailleurs affirment que des secteurs corrompus √ PDVSA pr√©f√©reraient travailler avec les compagnies priv√©es, avec qui ils peuvent faire des arrangements et de l’argent. Mora d√©clare : ¬« Le processus de commande de la soci√©t√© PDVSA permet la corruption. Elle devrait se d√©barrasser de ce processus de commande et juste prendre chez nous les valves parce que nous sommes une compagnie d’√‰tat et qu’ils sont une compagnie d’√‰tat ¬ ».

¬« Il y a d√©finitivement des secteurs de la soci√©t√© PDVSA qui sont oppos√©s au contr√īle ouvrier et aux exemples comme Inveval ¬ », ajoute Mora.

En d√©pit de ces difficult√©s, les travailleurs d’Inveval restent occup√©s r√©alisent des projets communautaires, en travaillant notamment avec l’asile psychiatrique local. L’usine, qui √©tait en excellent √©tat lorsque nous l’avons visit√©e, offre un local pour les ¬« missions ¬ » Ribas et Sucre [programmes √©ducatifs gouvernementaux, ndlr]. Les conseils communaux l’utilisent aussi comme un lieu de r√©union.

Tous les travailleurs participent aussi √ deux heures de cours techniques et socio-politiques chaque jour et ils suivent les classes apr√®s 16h des ¬« missions ¬ » Ribas et Sucre. Tout comme les membres de la communaut√© locale.

Inveval est aussi r√©guli√®rement le cadre de forums politiques, et l’objet de visites de groupes d’√©tudiants, de d√©l√©gations internationales et de travailleurs d’autres usines occup√©es.

Les travailleurs consid√®rent aussi les discussions politiques au sujet du socialisme au niveau national comme extr√™mement importantes et pense n√©cessaire de s’y participer. Nous pouvons faire cela au travers du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV), souligne Mora.

¬« Ce processus [la R√©volution bolivarienne] nous a aid√©. Maintenant il y a Barrio Adentro [programme gouvernemental de sant√© gratuite dans els quartiers populaires, ndlr] et un centre de m√©decine gratuite et nous ne payons rien, l’emploi augmente et tout le monde √©tudie. Si tu n’√©tudies pas, c’est parce que tu ne veux pas, non par manque d’opportunit√© ¬ ».

¬« Le pr√©sident Chavez nous a aid√© √ 100%. Avant, nous √©tions juste exploit√©s, maintenant nous sommes pris en compte ¬ », conclut-il.

Notes :

[2[NDLR] Centrale syndicale créée en 2003. Si elle appuie ladite révolution bolivarienne, elle est cependant en partie paralysée par ses divisions internes.

[3[NDLR] Voir le dossier ¬« Entreprises autog√©r√©es ¬ » en Argentine, sur le RISAL.

Source : Venezuelanalysis.com (http://www.venezuelanalysis.com), 27 juillet 2007.

Traduction : traduction trouv√©e sur http://quebec.indymedia.org, revue et corrig√©e par l’√©quipe du RISAL.

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