Colombie
La réalité désobéissante
par Daniel Coronell
Article publi le 27 février 2007

Depuis 2002, date de son entrée en fonction, le gouvernement du président Alvaro Uribe mène un soi-disant « processus de paix  » avec les groupes paramilitaires d’extrême droite qui ont ensanglanté la Colombie depuis de nombreuses années. Au cours de cette pseudo démobilisation, 31 000 d’entre eux auraient théoriquement abandonné les armes. Le cadre légal qui organise ce processus accorde aux anciens chefs paramilitaires une quasi impunité, la légalisation de leurs fortunes et une retraite dorée. Toutefois, ce processus est marqué par des contradictions et des tensions et a donné lieu  de nombreuses révélations démontrant l’infiltration de l’Etat par les milices d’extrême droite - ladite €˜parapolitique’ [1].
Pour défendre sa politique et continuer  bénéficier de l’appui des Etats-Unis (EUA) et de l’Union européenne, le président colombien mène bataille sur le front sémantique. Il a affirmé début 2005 qu’« il n’y a pas de conflit armé en Colombie mais une menace terroriste  » [2]. Il affirme maintenant que le paramilitarisme n’existe plus, mais la réalité diffère de ses propos. En effet, un rapport de la Mission d’appui au processus de paix de l’Organisation des Etats américains (OEA) vient de révéler qu’au moins 22 groupes paramilitaires - environ 3 000 hommes - se seraient réarmés.
Nous publions ci-dessous une tribune de Daniel Coronell, un journaliste colombien vivant en exil aux EUA, paru dans l’hebdomadaire Semana. [par l’équipe du RISAL]

Il y a quelques jours, le président Alvaro Uribe a fait connaître sa décision : « Le paramilitarisme en Colombie n’existe pas  ». Tout comme  une certaine époque, il a interdit  ses fonctionnaires de parler de « conflit armé  », il a ordonné de supprimer l’expression de tous les sites officiels et a crié sur tous les toits que ledit conflit était une fiction. Maintenant, il a décidé que les escadrons de la mort qui ont ravagé sur le pays sont une affaire du passé. La justification de ce nouveau succès est simple : les paramilitaires qui se sont démobilisés ne comptent plus, et ceux qui sont encore en activité ne sont plus paramilitaires.

La reclassification sémantique est impeccable en théorie, mais la réalité désobéissante montre que les crimes continuent  être perpétrés. Ou peut-être que ce ne sont pas des paramilitaires ceux qui ont tué le chef du « bureau des recouvrements  » [bureau d’extorsion des paramilitaires, ndlr] de Envigado, un de leurs anciens hommes. Il est clair aussi que €˜Alias 39’ [3], un dur sergent [paramilitaire] du Cesar, n’est pas tombé terrassé par une grippe et que plusieurs tombes rendent compte des différences entre « anciens  » de Mancuso et « anciens  » de Don Berna [4] [tous deux, leaders paramilitaires, ndlr] pour le contrôle de la coca dans la région de Córdoba, pour ne citer seulement que quelques exemples.

Dans plusieurs régions de la Colombie, des paramilitaires qui ont fait la file pour remettre leur fusil aux Haut Commissariat pour la paix [organe du gouvernement, ndlr] sont réapparus armés et en uniforme. Leur nom, lui, a bien changé. Ils s’appellent maintenant €˜Aigles noires’ (Aguilas negras) ou €˜Les poulpes’ (Los Pulpos) ou €˜Autodéfenses paysannes du Nord de El Valle’ (’Autodefensas Campesinas del norte del Valle). La manière d’opérer est toujours la même. Les objectifs sont identiques : trafiquer, s’emparer des meilleures terres, extorquer, expulser ou assassiner celui qui s’oppose et aussi affronter la guérilla elle est présente.

Le gouvernement les a baptisées « bandes émergentes  » pour qu’on distingue ceux d’avant de ceux d’après le processus de paix €˜réussi’. Mais, fichtre, comme ils se ressemblent !

Les assassinats ne se sont pas limités  des règlements de compte internes. Ceux qui ont dénoncé les crimes et les mensonges des paramilitaires sont aussi dans leur ligne de mire.

La dernière victime s’appelait Yolanda Izquierdo Berrío. Elle représentait 600 paysans  qui les paramilitaires avaient volé leurs terres  Córdoba. Elle-même a été dépossédée de sa parcelle  Valencia, dans le cadre de la prétendue réforme agraire des frères Castaño [leaders paramilitaires, ndlr] quand ils ont dit qu’ils répartiraient 10 000 hectares conquis  feu et  sang. [5]

Avec les titres de terre qui démontraient l’arnaque, elle est allée  Medellín,  l’audience du chef paramilitaire Salvatore Mancuso. Elle voulait prouver que Vicente Castaño et €˜Don Berna’, entre autres, continuaient  s’enrichir avec les terrains volés aux plus pauvres. Ils ont commencé très rapidement  la menacer. Elle a demandé la protection de l’Etat mais il ne lui a pas octroyé. Ils l’ont tué facilement le 31 janvier  Montería. Ses cinq enfants sont maintenant orphelins et son mari a été blessé dans un attentat.

Le ministre de l’Intérieur a expliqué que le gouvernement n’avait pas pu la protéger  cause d’un imbroglio bureaucratique. La bureaucratie s’est emmêlée les pinceaux pour protéger une victime, mais n’a pas rencontré de difficultés pour escorter immédiatement et durant une longue période le commandant paramilitaire Salvatore Mancuso [dans le cadre dudit processus de paix, ndlr]. Des gardes du corps du gouvernement, armés avec les fusils sophistiqués achetés par le directeur du Département Administratif de Sécurité (DAS, Departamento Administrativo de Seguridad), Jorge Noguera [6], le protégeaient jour et nuit quand il parcourait ou survolait les mêmes terres que réclamaient Yolanda et les paysans qu’elle représentait. Ou encore quand le mono [surnom de Mancuso, ndlr] visitait  Montería le €˜Club Champêtre’, un lieu que la paysanne déplacée n’a jamais eu l’opportunité de connaître.

Maintenant, ils disent que derrière le crime pourrait être la belle-mère de €˜Monoleche’ [7] qui dirigeait Funpazcord, la fondation inventée par les Castaño pour promouvoir leur curieuse réforme agraire.

Ce n’est pas l’unique cas. Ils ont commencé  menacer des membres de la famille du sénateur Gustavo Petro [8], quand il a annoncé qu’il révèlerait au Congrès ceux qui ont été derrière les paramilitaires  Antioquia.

La question, monsieur le Président, est : qui est en train d’assassiner et de menacer ceux qui dénoncent si le paramilitarisme n’existe plus ?

Notes :

[1[NDLR] Lire  ce propos Fredy Muñoz Altamiranda, La para-société passe aux aveux, RISAL, 7 février 2007 ; Maurice Lemoine, Quand le doigt montre la Colombie, RISAL, 27 février 2007 ; Claude Martin, Les comptes des paramilitaires colombiens, RISAL, 20 octobre 2006 ; Benito Pérez, Alvaro Uribe affronte sa pire crise  six semaines du scrutin présidentiel, RISAL, 20 avril 2006.

[2[NDLR] Lire  ce propos Patricia Madariaga, Colombie : le pouvoir des mots, RISAL, 16 ao »t 2005.

[3[NDLR] David Hernández Rojas, alias ’39’, était un dirigeant paramilitaire du département du César.

[4[NDLR] Diego Fernando Murillo, connu comme Don Berna, est un leader paramilitaire et un très important trafiquant de drogue de Medellín. Bien que détenu depuis un an (en résidence surveillée et en prison), il garde un grand pouvoir.

[5[NDLR] Le paramilitarisme n’est pas seulement une question de répression et de violation des droits humains. C’est notamment par le déplacement de population - 3 millions de déplacés internes en Colombie - et par l’appropriation violente de terres un processus économique qui a redessiné la campagne colombienne.

[6[NDLR] Jorge Noguera est l’ex-chef de la police secrète, le Département Administratif de Sécurité (DAS, Departamento Administrativo de Seguridad). il a dirigé en 2002 la campagne présidentielle du candidat Uribe dans la région du Magdalena, dans le nord du pays. Il est ensuite devenu chef du DAS, un organisme de renseignement qui dépend directement du président. Quand il a été forcé d’abandonner son poste  cause de dénonciations contre cet organisme, Uribe l’a nommé consul dans la ville italienne de Milan. Dans le cadre du scandale de la €˜parapolitique’, il a été arrêté le 22 février.

[7[NDLR] Ancien bras droit du chef paramilitaire Carlos Castaño, mort assassiné.

[8[NDLR] Gustavo Petro, sénateur du Pole Démocratique Alternatif, regroupement de mouvements partis de gauche, deuxième force politique du pays aux dernières élections.

Source : Semana (http://www.semana.com), Bogota, 3 février 2007.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le rISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimes et les arguments avancs dans cet article demeurent l'entire responsabilit de l'auteur-e et ne refltent pas ncessairement ceux du Rseau d'Information et de Solidarit avec l'Amrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info