Interview
Carlos Lozano Guill√©n : ¬« On peut en finir avec la guerre en Colombie ¬ »
par Franck Gaudichaud
Article publiť le 26 juin 2007

Carlos Lozano Guill√©n est avocat, journaliste et directeur de l’hebdomadaire du Parti communiste colombien, le journal Voz [1]. Il a √©t√© membre de la ¬« Commission des notables ¬ » durant le processus de paix en Colombie (1998-2002). Depuis la rupture des n√©gociations, il travaille √ la promotion de l’√©change humanitaire entre les parties en conflit et il est r√©guli√®rement menac√© de mort par divers groupes paramilitaires. L’association de solidarit√© internationale ¬« France Am√©rique Latine ¬ » (FAL) l’a invit√© durant le mois de mai √ faire conna√ģtre la situation colombienne par le biais de diverses conf√©rences, mais aussi en organisant une rencontre avec des parlementaires √ l’Assembl√©e nationale, des partis politiques de gauche et avec le minist√®re des Affaires √©trang√®res. A chaque fois, il a pu d√©fendre une solution de paix dans son pays et rappeler qu’il faut se mobiliser activement en ce sens, car il y a urgence... Cet entretien s’inscrit dans le cadre d’un dossier sp√©cial Colombie de Fal Magazine.

Durant les derni√®res semaines, le pr√©sident Uribe a multipli√© les annonces contradictoires dans la presse mondiale : d’un c√īt√©, il appelle √ l’intervention des forces militaires pour lib√©rer les otages de la gu√©rilla et, de l’autre, il se proclame pr√™t √ la lib√©ration de certains prisonniers politiques. Dans ce contexte, que pensez-vous des possibilit√©s d’un √©change humanitaire ?

Carlos Lozano Guillén

La perspective d’un √©change humanitaire para√ģt tr√®s difficile √  mettre en place durant le gouvernement d’Uribe V√©lez. En effet, ce dernier a toujours eu l’habitude d’utiliser le th√®me de l’√©change humanitaire chaque fois que son gouvernement conna√ģt une crise, ceci afin de cr√©er un rideau de fum√©e qui trompe l’opinion publique nationale et internationale. Ainsi, lorsque les scandales affectent son pouvoir politique et son image m√©diatique, il se lance dans des propositions audacieuses d’√©change humanitaire, en guise d’√©chappatoire [2]. En r√©alit√©, durant les cinq ann√©es pass√©es de gouvernement, Uribe a surtout favoris√© l’intervention des militaires, strat√©gie qui met en danger la vie des personnes d√©tenues par la gu√©rilla des Forces Arm√©es R√©volutionnaires de Colombie (FARC). Et il ne semble d’ailleurs pas avoir une r√©elle volont√© politique de changer cette orientation. Face √ cette politique, la gauche, le mouvement syndical et populaire, les ONGs int√©ress√©es ou encore ¬« l’Appel de la Coordination pour l’√©change humanitaire ¬ », qui regroupent de nombreux Colombiens, font pression sur le gouvernement en d√©non√ßant son manque de bonne volont√© et en demandant √ la Communaut√© internationale qu’elle agisse et exige d’Uribe, qu’une bonne fois pour toutes, il prenne la d√©cision ferme d’entreprendre une n√©gociation avec les FARC, ceci afin d’obtenir la lib√©ration des personnes retenues en otages.

Peut-on dire, par cons√©quent, que l’actuel gouvernement serait le principal obstacle √ l’√©change humanitaire ?

Bien s√ »r ! L’absence de volont√© politique du gouvernement est l’obstacle principal. Uribe V√©lez consid√®re qu’un processus de n√©gociation et d’√©change humanitaire avec la gu√©rilla des FARC (ce qui implique une zone de rencontre et la reconnaissance de la gu√©rilla comme un interlocuteur politique), affecterait son programme de ¬« s√©curit√© d√©mocratique ¬ », programme qu’il comprend comme une politique de guerre et de confrontation ouverte avec la gu√©rilla, dans le but de la vaincre militairement.

Si cette perspective d’√©change humanitaire parait presque totalement ferm√©e, la possibilit√© d’une n√©gociation et r√©solution politique du conflit arm√© l’est sans doute aussi ?

Oui, clairement. Nous qui d√©fendons la voie d’un √©change humanitaire, pensons que c’est une fois l’√©change r√©alis√©, que pourraient se pr√©senter les conditions d’un processus de n√©gociation politique. Ces deux processus ne sont pas li√©s l’un √ l’autre, mais il se peut que cette √©ventualit√© existe. Mais sans d√©termination r√©solue du gouvernement en faveur de l’√©change humanitaire, il y en aura encore moins d’espace pour une politique de n√©gociation du conflit. Car n√©gocier cela suppose reconna√ģtre le conflit et dire qu’il existe des facteurs qui ont motiv√© un secteur de la population colombienne √ se lever en armes pour affronter l’Etat. Cela signifie √©galement un gouvernement qui assume publiquement qu’il faut modifier les causes qui sont √ l’origine de l’affrontement et donc qu’il est n√©cessaire de r√©aliser des r√©formes, √©largir la d√©mocratie, √©tablir un certain nombre de normes nouvelles d’un point de vue social et politique : un ensemble de mesures qui marqueraient une ouverture dans le pays, distincte avec ce nous connaissons actuellement. De telles transformations ne font pas partie des calculs de Uribe V√©lez, sa politique d’extr√™me droite li√©e aux int√©r√™ts √©tats-uniens, ne lui permet pas d’envisager cette possibilit√© et √©loigne ainsi d’autant plus toute solution politique.

Dans ce contexte d√©favorable, quelles sont les marges de manŇ“uvre des organisations de d√©fense des droits de l’homme dans le pays ?

Aujourd’hui, l’√©change humanitaire et les perspectives d’une solution politique n√©goci√©e d√©pendent des changements qui se produiront en Colombie, et de la pression nationale comme internationale pour qu’ils se produisent afin, d’une mani√®re ou d’une autre, d’imposer des solutions d√©mocratiques √ cette situation. Uribe, embourb√© au milieu d’une crise et de scandales politiques, est devenu un obstacle pour la d√©mocratie en Colombie. La communaut√© internationale doit le comprendre, et c’est en ce sens que travaillent les forces de gauche et les secteurs populaires de Colombie. Avec le P√īle d√©mocratique alternatif [3], une force nouvelle et r√©novatrice a surgi en rassemblant la gauche. Je crois que la fortification du P√īle d√©mocratique, le renforcement des luttes populaires (comme la gr√®ve du 25 mai le montre), est ce qui va rendre possible qu’on arrive √ une solution politique, √ l’√©change humanitaire et, bien entendu, que se produisent des changements importants dans le pays. D’ailleurs, il ne faut pas exclure la possibilit√© qu’Uribe doive s’en aller et d√©missionner. C’est une perspective plausible et m√™me les Etats-Unis commencent √ y penser. Nous sommes naturellement oppos√©s √ un d√©part d’Uribe non accompagn√© de changements importants et o√Ļ tout continuerait comme avant, c’est √ dire √ un ¬« uribisme ¬ » sans Uribe. Ce que la gauche et le mouvement populaire doit soutenir c’est une solution d√©mocratique √ la crise, ce qui implique un virage clair dans la vie politique et sociale nationale. Cela nous devons le r√©ussir avec le soutien de la communaut√© internationale et la force des masses populaires en Colombie.

Tu as parl√© de la grande gr√®ve populaire du 25 mai, cela veut donc dire que les luttes sociales continuent, malgr√© la forte r√©pression ?

Oui, la lutte sociale continue et il est n√©cessaire de d√©passer ses faiblesses actuelles. La guerre sale, la r√©pression, les assassinats de syndicalistes ont diss√©min√© la peur au sein du peuple colombien. Mais nous sommes d√©sormais en train de la vaincre et le mouvement populaire est travers√© par une esp√®ce d’air nouveau. Mais ces luttes rencontrent des difficult√©s, des limitations car jusqu’√ maintenant, le mouvement populaire se bat autour d’objectifs particuliers : les √©ducateurs luttent pour leurs revendications, les √©tudiants de m√™me, etc. Le mouvement ouvrier du secteur public r√©clame des hausses de salaires. Ce sont des revendications tr√®s importantes et significatives, mais qui sont souvent d√©connect√©es du probl√®me fondamental actuel, qui reste l’absence d’ouverture politique dans le pays, la n√©cessit√© du d√©part d’Uribe et la conqu√™te d’un processus de r√©novation d√©mocratique. Il est n√©cessaire de travailler dans cette direction pour que la protestation populaire et la r√©sistance civile se refl√®tent dans la r√©alit√© politique du pays, c’est √ dire que le peuple colombien ait conscience qu’il faut aller plus loin. Pour l’instant, on ne voit pas de changements importants se dessiner √ l’horizon et la crise que traverse le pays est une esp√®ce de crise superstructurelle, qui ne trouve pas √©cho √ la base, dans l’indignation et la col√®re du peuple colombien.

Ces jours-ci, vous faites une tourn√©e en France : qu’attendez-vous concr√®tement de ce voyage et de la pression internationale ?

Tout d’abord, je souhaite qu’en France comme dans d’autres pays d’Europe, on comprenne la n√©cessit√© d’exiger un √©change humanitaire en Colombie et une solution politique au conflit. Autrement dit, j’attends d’une certaine mani√®re, que l’Europe s’unisse √ la vague populaire colombienne, qu’elle appuie non pas la guerre mais, au contraire, les solutions politiques, la sortie n√©goci√©e du conflit et la d√©mocratisation de la vie nationale. Le peuple colombien, par exemple, est en train de faire un √©norme effort pour faire √©chouer le Trait√© de Libre Commerce (TLC), impos√© par les Etats-Unis et qui apportera davantage de mis√®re et de faim dans notre pays, tout comme un saccage encore plus grand des ressources naturelles. Le peuple colombien, et les travailleurs surtout, luttent contre le mod√®le n√©olib√©ral, facteur qui r√©tro-alimente le conflit colombien. C’est pour cette raison qu’il est non seulement vital d’emp√™cher l’application funeste du TLC et du mod√®le n√©olib√©ral, mais aussi d’approfondir la d√©mocratie. Le grand probl√®me d’Uribe est qu’il a cru que la paix s’obtiendrait en Colombie en limitant la d√©mocratie et en intensifiant la confrontation arm√©e. De notre c√īt√©, nous pensons exactement le contraire : la guerre ne se r√©soudra qu’au travers de solutions politiques et en fortifiant la d√©mocratie, en favorisant la capacit√© du peuple colombien √ participer aux d√©cisions, sans limitation, sans fraude et surtout sans restrictions aux libert√©s publiques et d√©mocratiques. Voil√ la diff√©rence entre la conception ¬« uribiste ¬ » de la politique et la conception progressiste et populaire. Il croit en l’autoritarisme, nous croyons dans les libert√©s et la d√©mocratie.

En ce qui concerne le r√īle de l’Union europ√©enne et la pression internationale, il existe un paradoxe : comment les gouvernements europ√©ens, qui dans leur majorit√©, sont des acteurs clefs du n√©olib√©ralisme pourraient-ils faciliter la r√©solution du conflit colombien ?

Certes, mais notre appel va plus loin que les seuls gouvernements de l’Union europ√©enne, elle s’adresse aux peuples europ√©ens, √ leurs organisations de gauche ou plut√īt ¬« des gauches ¬ » comme disent les Espagnols, au mouvement syndical et populaire, aux secteurs d√©mocratiques de ces pays. Des gouvernements, nous esp√©rons, naturellement, qu’ils nous accompagnent vers une issue politique. C’est d’ailleurs l’attitude positive que nous avons trouv√© de la part des gouvernements europ√©ens, car au-del√ de leur position de droite ou m√™me n√©olib√©rale, ils sont - au moins - favorables √ une issue civile au conflit. En bref, ils n’appuient pas la guerre. Si la ligne militariste d’Uribe re√ßoit l’appui du gouvernement des Etats-Unis, en g√©n√©ral, les gouvernements europ√©ens se sont prononc√©s pour un dialogue, une solution politique. Quel type de solution, quel type de dialogue ? C’est un probl√®me que nous devons r√©soudre, nous les colombiens. Sans doute, les gouvernements europ√©ens ne co√Įncideront pas avec nous sur le d√©tail et la signification des r√©formes √ mener. Ils s’imaginent peut √™tre que la solution politique est relativement plus facile et permettra de conserver les int√©r√™ts de la classe dominante colombienne... Nous esp√©rons n√©anmoins qu’ils continueront √ accompagner notre recherche d’issues civiles au conflit et surtout √ condamner la guerre. Ce soutien est important et nous a d√©j√ aid√©s par le pass√©, et cela n’implique pas obligatoirement que les gouvernements europ√©ens soient tous solidaires des luttes de notre peuple pour la transformation politique et sociale.

Notes :

[1Fondé en 1957, Voz est le journal de gauche le plus ancien du pays (www.pacocol.org/es/Voz/index.htm).

[2[NDLR] Consultez √ propos de ces scandales le dossier ¬« paramilitarisme et parapolitique ¬ » dans la rubrique Colombie du RISAL.

[3La ¬« nouvelle gauche ¬ » du P√īle D√©mocratique Alternatif (PDA) regroupe plusieurs formation politiques, dont le Parti communiste colombien. Ancien pr√©sident de la Cour constitutionnelle, Carlos Gaviria, 69 ans, s’est class√© deuxi√®me de l’√©lection pr√©sidentielle du 28 mai 2006 avec 22,04% des voix sous la banni√®re du PDA.

Source : France Am√©rique Latine Magazine (FAL MAG - http://www.franceameriquelatine.org/), juin 2007.

Transcription : Roc√≠o Gajardo F. (FAL 17). Traduction de l’espagnol : Michel Donabin (membre du Comit√© directeur de FAL).

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