Venezuela
Les strat√©gies ¬« d’en haut ¬ » et ¬« d’en bas ¬ » du mouvement d’Hugo Chavez
par Steve Ellner
Article publiť le 10 août 2007

Depuis son incontestable victoire √©lectorale de d√©cembre 2006, le pr√©sident v√©n√©zu√©lien Hugo Chavez ne s’est pas repos√© sur ses lauriers. Lui et son gouvernement ont pris une s√©rie d’initiatives et de mesures qui ont fait couler beaucoup d’encre dans la presse, suscit√© de nombreuses pol√©miques et indiqu√© d’une certaine mani√®re le chemin qu’empruntera ces prochaines ann√©es ladite r√©volution bolivarienne. Pour comprendre cette ‘r√©volution’, il est parfois utile de faire une pause dans la guerre de propagande et contre-propagande qui marque la couverture des √©v√©nements au Venezuela (comme dans le cas du non renouvellement de la cha√ģne de t√©l√©vision RCTV).
Comment fonctionne cette r√©volution ? Quelle est sa dynamique ? Quels sont ses acteurs et actrices et les relations entre eux ? A l’heure o√Ļ le gouvernement s’appr√™te √ pr√©senter √ la population son projet de r√©forme constitutionnelle et que le ‘chavisme’ s’organise en un seul parti, le Parti socialiste uni du Venezuela, nous publions une analyse d’un des meilleurs sp√©cialistes du ‘ph√©nom√®ne chaviste’. Certes, certains √©l√©ments de ce texte m√©riteraient d’√™tre actualis√©s puisqu’il a √©t√© √©crit avant l’√©lection pr√©sidentielle de d√©cembre 2006, mais l’analyse de Steve Ellner garde son int√©r√™t car ¬«  il s’agit ici d’analyser le mouvement et la pr√©sidence d’Hugo Ch√°vez depuis les perspectives de deux strat√©gies : celle ‘d’en haut’, o√Ļ l’Etat et les partis politiques cherchent √ conserver le pouvoir et √ servir d’instrument de changement, et celle ‘d’en bas’, mise en oeuvre par des mouvements sociaux et des secteurs non organis√©s de la population qui promeuvent leur propre agenda de transformation. ¬ » Pour ce faire, M. Ellner ¬« √©tudie le Mouvement Cinqui√®me R√©publique (MVR, Movimiento Quinta R√©publica), les organisations sociales chavistes et les innovations dans le domaine de la politique √©conomique, sociale et √©trang√®re. ¬ » Pour lui, ¬« la coexistence des deux strat√©gies semble parfois un acte d√©licat d’√©quilibrisme et a cr√©√© des tensions √ l’int√©rieur du mouvement. ¬ » Et ¬« malgr√© la radicalisation du discours et des actions ¬ », il consid√®re qu’ ¬« il n’y a pas d’indices d’un changement significatif en faveur de l’un ou l’autre mod√®le dans un futur √ court ou moyen terme. ¬ »

Une analyse de l’exp√©rience de la pr√©sidence d’Hugo Ch√°vez au Venezuela est essentielle pour comprendre les relations actuelles entre nations du Nord et du Sud et la viabilit√© des formes de r√©sistance des secondes contre la domination des premi√®res. Dans tout le Tiers Monde, de telles luttes ont √©t√© men√©es depuis deux niveaux : ¬« d’en haut ¬ » et ¬« d’en bas ¬ », autrement dit, par l’Etat et les partis politiques qui cherchent √ obtenir et conserver le pouvoir (d’en haut) et par des mouvements sociaux et des secteurs non organis√©s de la population (d’en bas).

Le premier type de confrontation se base sur la d√©claration de ¬« souverainet√© ¬ » de la part des gouvernements. Cette approche comprend des politiques anti-imp√©rialistes et le renforcement d’un bloc de nations tiers-mondistes. En g√©n√©ral, cela conduit √ une ¬« r√©volution de lib√©ration nationale ¬ » dans laquelle un gouvernement appuy√© par un parti politique institutionnalis√©, un puissant mouvement syndical et parfois un secteur commercial national progressiste, joue un r√īle interventionniste dans l’√©conomie et affronte des int√©r√™ts √©trangers. Avant le d√©but de la mondialisation, dans les ann√©es 80, presque tous ceux qui soutenaient un changement politique de grande ampleur √©taient en faveur d’une strat√©gie √©tatiste en ces termes. Cependant, depuis lors, des analystes de la mondialisation de tout le spectre politique ont soutenu et soutiennent qu’une ligne d’action r√©ellement ind√©pendante de la part des Etats du Tiers Monde est vou√©e √ l’√©chec.

Un deuxi√®me champ de r√©sistance implique des groupes et des mouvements connect√©s horizontalement, d√©mocratiques √ l’interne et structur√©s de mani√®re moins rigide que les partis politiques et l’Etat. Les auteurs ¬« post-modernistes ¬ » qui soutiennent la primaut√© de ces mouvements sociaux pour r√©aliser le changement social, √©cartent, car non-viable selon eux, la d√©claration √©nergique d’ind√©pendance de la part des gouvernements, en raison des restrictions mondiales et du danger d’isolement international. Aussi estiment-ils que les strat√©gies √©tatistes sont hi√©rarchiques par nature et que leur potentiel est limit√© par cons√©quent pour produire un changement significatif et transcendantal (Hardt, 2002:114-115 ; Laclau, 1985). Les d√©fenseurs du second point de vue, celui du mouvement ¬« d’en bas ¬ », consid√®rent que les mouvements sociaux autonomes et le grand nombre de personnes dont la vie quotidienne entre en conflit avec la logique du syst√®me √©tabli (ce qui dans un ouvrage a √©t√© appel√© ¬« la multitude ¬ »), sont plus transformateurs que les partis politiques, ind√©pendamment de leurs orientations id√©ologiques (Evers, 1985 ; Hardt et Negri, 2004) [1].

Des √©l√©ments importants des deux paradigmes semblent applicables au cas v√©n√©zu√©lien. Non seulement Ch√°vez s’est d√©clar√© ¬« anti-imp√©rialiste ¬ », mais sa d√©fense de la souverainet√© nationale a en plus d√©termin√© en grande partie sa politique ext√©rieure. Dans ce sens, son gouvernement a fait des pas importants pour diversifier ses liens √©conomiques et a formul√© des positions ind√©pendantes cons√©quentes. En outre, un des objectifs du parti politique de Ch√°vez, le MVR, est de renforcer le gouvernement sur le plan institutionnel face √ l’intense conflit qui √©clate in√©vitablement comme r√©sultat de l’ex√©cution de politiques anti-imp√©rialistes.

Le paradigme ¬« d’en bas ¬ » semble aussi s’appliquer au ph√©nom√®ne chaviste. En premier lieu, le discours de Ch√°vez, renfor√ßant les capacit√©s des classes populaires et attaquant f√©rocement les bureaucrates, est compatible avec le point de vue ¬« d’en bas ¬ ». En second lieu, le d√©veloppement de coop√©ratives et de petites entreprises √ tr√®s grande √©chelle tend vers un mod√®le √©conomique d√©centralis√©, oppos√© aux structures centralis√©es des grandes entreprises. De plus, l’√©mergence d’une conf√©d√©ration syndicale de gauche, l’Union Nationale des Travailleurs (UNT), avec des dirigeants importants qui se voient eux-m√™mes comme √©tant une avant-garde du mouvement chaviste, implique de l’autonomie vis-√ -vis de l’Etat et du parti : une autre caract√©ristique de la strat√©gie ¬« d’en bas ¬ ».

Une tendance finale qui favorise le point de vue ¬« d’en bas ¬ » est le ressentiment exprim√© par nombre de chavistes – dont certains appartiennent √ des organisations et mouvements sociaux – contre le MVR et les autres partis politiques alli√©s dans la coalition au pouvoir. Depuis le d√©but de sa campagne pr√©sidentielle en 1997-1998, Chavez a tenu un discours anti-partis (comme l’a fait √©galement son principal adversaire, Henrique Salas R√∂mer). Depuis lors, les activit√©s d’un bloc de sympathisants de Chavez qui n’appartiennent √ aucun parti ont autonomis√© ses membres. De sorte que les chavistes non militants [d’un parti politique] ont eu un r√īle crucial et √©clips√© le MVR lorsqu’ils sont descendus dans les rues et ont exig√© le retour de Ch√°vez √ la pr√©sidence, lors du coup d’Etat d’avril 2002.

En plus de cela, ils ont cr√©√© des structures ind√©pendantes du MVR qui ont dirig√© la campagne contre le d√©part du pr√©sident lors du r√©f√©rendum r√©vocatoire d’ao√ »t 2004. Au-del√ de ces deux strat√©gies, il se peut qu’un troisi√®me mod√®le soit en train de na√ģtre. Dans l’effort pour renforcer l’ex√©cutif comme principal gardien de la souverainet√© nationale (la strat√©gie √©tatiste) et pour promouvoir la d√©mocratie participative (la strat√©gie ¬« d’en bas ¬ »), il est possible que les partis politiques et d’autres organisations interm√©diaires en soient ressortis affaiblis. En r√©sultat de quoi, une relation caudillo-masses entre Ch√°vez et les classes populaires est peut-√™tre en train d’√©merger. Dans l’√©tude qui suit, nous nous occuperons des implications de ¬« l’exp√©rience Chavez ¬ ». Nous tenterons d’apporter quelques √©claircissements sur l’influence que peut avoir le gouvernement chaviste sur le reste du continent, notamment en ce qui concerne certaines politiques et approches qui pourraient √™tre adopt√©s par d’autres gouvernements. Pour ce faire, nous commencerons par d√©finir le mod√®le politique et √©conomique en d√©veloppement. La discussion sur les principales caract√©ristiques du chavisme a aussi comme objectif de d√©terminer lequel des deux points de vue formul√©s ant√©rieurement est le plus applicable dans le cas du Venezuela, et si les deux sont compl√©mentaires et conciliables, ou une source de tensions et de contradictions internes. Pour commencer, nous pr√©senterons une vue panoramique des trois √©tapes de la pr√©sidence de Ch√°vez. Puis nous examinerons le MVR, les organisations sociales chavistes et les innovations dans le domaine de l’√©conomie et de la politique ext√©rieure, en vue d’√©lucider la signification du ph√©nom√®ne Ch√°vez dans le contexte des deux formes mentionn√©es d’appr√©hender le changement en Am√©rique latine.

Les trois étapes de la présidence de Chávez

La premi√®re campagne pr√©sidentielle de Ch√°vez, en 1997-1998, mit l’accent sur les r√©formes politiques par-dessus tout, et donna le ton de la premi√®re √©tape, mod√©r√©e, de sa pr√©sidence en 1999 et 2000. L’√©tendard principal de sa campagne √©tait la proposition d’une assembl√©e constituante, tandis qu’√©taient assouplies des demandes socio√©conomiques plus √ gauche, telles que la reformulation des termes de paiement de la dette ext√©rieure. En 1999, la politique v√©n√©zu√©lienne se centra sur l’√©lection de l’assembl√©e constituante, l’√©laboration d’une nouvelle constitution et son approbation par un r√©f√©rendum national qui se tint en d√©cembre de cette m√™me ann√©e. Parall√®lement, le gouvernement de Ch√°vez prit une orientation √©conomique mod√©r√©e, avec le choix de Maritza Izaguirre comme ministre des Finances, qui avait occup√© ce poste durant le gouvernement n√©olib√©ral pr√©c√©dent de Rafael Caldera. Ensuite, Ch√°vez nomma le d√©put√© du MVR Alejandro Armas, li√© √ des int√©r√™ts financiers, pour pr√©sider une sous-commission pr√©sidentielle sur la s√©curit√© sociale, qui proposerait la privatisation du syst√®me de pensions. Durant cette p√©riode, les chavistes adopt√®rent le concept de ¬« d√©mocratie participative ¬ », qui pr√©voyait la participation directe de la population dans la prise de d√©cisions, comme un antidote au pouvoir excessif des √©lites politiques et partisanes. En proclamant la d√©mocratie participative, la Constitution de 1999 sp√©cifia clairement l’obligation de l’Etat de ¬« faciliter ¬ » la participation citoyenne dans la prise de d√©cisions (article 62).
Elle mit √©galement fin au financement public des partis politiques et obligea ceux-ci √ r√©aliser des √©lections internes pour le choix des candidats des listes √©lectorales et pour leurs organes de direction (article 67). La d√©mocratie participative trouva son illustration dans le r√īle que jou√®rent les mouvements sociaux en pr√©sentant 642 propositions √ l’Assembl√©e constituante, dont plus de la moiti√© furent int√©gr√©es dans la nouvelle Constitution (Garc√≠a-Guadilla, 2003:239-242).

Les plus avides d√©fenseurs de la d√©mocratie participative arguaient en faveur du remplacement de la d√©mocratie repr√©sentative et des partis politiques par la participation populaire directe (ce que l’on pourrait appeler d√©mocratie radicale). Le style de d√©mocratie que d√©fendait la Commission de participation citoyenne de l’Assembl√©e constituante √©tait compatible avec l’orientation du mouvement ¬« d’en bas ¬ » expos√© dans des ouvrages th√©oriques. L’attaque de nombreux partisans de Ch√°vez contre tous les partis politiques du pays et la ¬« classe politique ¬ » (qui fait r√©f√©rence aux dirigeants des partis en g√©n√©ral), se pr√™tait √ la d√©mocratie radicale, favorable √ mettre les partis en marge du syst√®me politique. Durant la pr√©sidence de Ch√°vez, des √©l√©ments de la version radicale de la d√©mocratie participative, qui est ce qui repr√©sente le mieux la strat√©gie ¬« d’en bas ¬ », se sont av√©r√©s inop√©rants. L’√©pitom√© de la d√©mocratie radicale fut la r√©alisation d’assembl√©es de citoyens dont les d√©cisions avaient un caract√®re inali√©nable, tel que l’√©tablit l’article 70 de la Constitution. Durant ces ann√©es-l√ , organiser des ¬« assembl√©es constituantes ¬ » dans le mouvement syndical, les universit√©s et l’industrie p√©troli√®re devint le mot d’ordre chaviste, mais l’id√©e ne se mat√©rialisa pas. D√©but 2001, par exemple, quand des conseils d’ouvriers √©lus en assembl√©es de bases tent√®rent d’expulser des syndicats anti-chavistes de leurs b√Ętiments qu’ils avaient pris, ils furent critiqu√©s par les leaders syndicaux chavistes pour leur spontan√©it√© excessive et leur manque de discipline (Ellner, 2003:221).

Une application encore plus probl√©matique du principe de la d√©mocratie radicale fut l’article 350 de la Constitution, qui garantit aux V√©n√©zu√©liens le droit de ne pas reconna√ģtre ¬« tout r√©gime, toute l√©gislation ou toute autorit√© contraire aux valeurs, principes et garanties d√©mocratiques ou portant atteinte aux droits humains ¬ ». Quand, d√©but 2002, l’opposition remit en cause la l√©gitimit√© du gouvernement de Ch√°vez, elle invoqua cet article pour justifier la d√©sob√©issance civile et mena des actions pour faire tomber le gouvernement.

La deuxi√®me √©tape de la pr√©sidence de Ch√°vez commen√ßa en novembre 2001, avec la promulgation d’un ensemble de 49 lois sp√©ciales destin√©es √ renverser les tendances n√©olib√©rales des ann√©es 90. Ces lois furent le signe d’une radicalisation du gouvernement de Ch√°vez et du d√©but de la deuxi√®me √©tape, l’√©tape anti-n√©olib√©rale. Une nouvelle Loi des hydrocarbures √©tablit la propri√©t√© majoritaire de l’Etat sur toutes les compagnies p√©troli√®res mixtes, dans le but de freiner le programme n√©olib√©ral de l’ ¬« Ouverture p√©troli√®re ¬ » de l’administration Caldera. Une autre loi maintint le contr√īle de l’Etat sur la s√©curit√© sociale, √©cartant ainsi les tentatives de privatisation du syst√®me entreprises tant par le gouvernement de Caldera que par la commission dirig√©e par Alejandro Armas. Une troisi√®me loi, la Loi des terres, √©tait destin√©e √ soumettre au parcellement les terres sous-utilis√©es. L’approbation des 49 lois en 2001 r√©futa l’argument selon lequel Ch√°vez √©tait un n√©olib√©ral d√©guis√© en r√©volutionnaire (v. Parker, 2005:40-43). Sa survie politique discr√©dita le mythe promu par le Consensus de Washington selon lequel √ l’√®re de la mondialisation tout prise de distance par rapport au mod√®le macro√©conomique √©tait vou√©e √ l’√©chec. La signification de ce changement s’est vue magnifi√©e par la position de plus en plus hostile de Washington envers le Venezuela sous l’administration Bush et m√™me par l’appui de celle-ci au coup d’Etat d’avril 2002 et √ la ¬« gr√®ve g√©n√©rale ¬ » [2] de 2002-2003.

L’√©chec de la gr√®ve encouragea le gouvernement de Ch√°vez √ aller au-del√ du simple refus des politiques n√©olib√©rales en cours. Commen√ßa alors une troisi√®me √©tape caract√©ris√©e par des programmes novateurs et l’√©mergence de nouvelles structures, en concurrence ou en compl√©ment de celles d√©j√ existantes. Par exemple, les programmes des ¬« missions ¬ » dans le domaine de la sant√© et de l’√©ducation fonctionnaient en dehors des minist√®res. De la m√™me mani√®re, une cha√ģne de supermarch√©s publics appel√©s ¬« Mercal ¬ » faisait concurrence au secteur commercial priv√©.

Au d√©but de cette troisi√®me √©tape, Ch√°vez d√©clara son gouvernement ¬« anti-imp√©rialiste ¬ » et, pour 2005, appela √ la d√©finition et √ la construction du ¬« socialisme du XXIe si√®cle ¬ ». A ce moment-l√ , de nombreux V√©n√©zu√©liens, en dedans et en dehors du mouvement chaviste, critiquaient la structure rudimentaire et l’absence de m√©canismes pour assurer la mise en œuvre r√©ussie des programmes et l’application des politiques. Quoi qu’il en soit, un nouveau mod√®le √©conomique et social avait commenc√© √ surgir, m√™me si le processus avait besoin d’√™tre consolid√©. Examiner le r√īle du parti, de l’Etat et du bloc chaviste qui ne milite pas dans des partis est essentiel pour comprendre les nouvelles orientations du chavisme et les nouvelles structures qui ont √©merg√©.

Le Mouvement Cinquième République

Des pr√©sidents populistes tels que Juan Domingo Per√≥n (Argentine), L√°zaro C√°rdenas (Mexique) et Get√ļlio Vargas (Br√©sil), qui introduisirent des politiques anti-imp√©rialistes dans leurs pays respectifs dans les ann√©es 30 et 40 du XXe si√®cle, s’appuy√®rent sur des partis politiques pour √©tayer leur position face √ une opposition acerbe des forces de la r√©action. Ch√°vez a aussi reconnu l’importance de d√©velopper un parti politique fort pour contrecarrer la capacit√© de mobilisation de l’opposition. Pour ce faire, il s’est diff√©renci√© du p√©ruvien Alberto Fujimori (avec qui il est souvent compar√©), qui en bonne partie est pass√© outre l’organisation partisane et a d√©pendu majoritairement d’alliers commerciaux et militaires.

La faible institutionnalisation du MVR l’a circonscrit en grande mesure √ l’ar√®ne √©lectorale. Le parti fut cr√©√© en 1997 comme instrument pour promouvoir la candidature pr√©sidentielle de Ch√°vez. Il manquait par cons√©quent de liens avec la soci√©t√© civile (L√≥pez Maya, 2003:110). Apr√®s √™tre parvenu au pouvoir, il y eut des tentatives pour l’institutionnaliser par le biais de divers fronts tels que le Front Constitutionnel des Travailleurs (FCT, Frente Constitucional de Trabajadores) et les ¬« Cercles patriotiques ¬ », qui √©taient des cellules locales constitu√©es d’environ neuf membres.

Malgr√© tout, les dirigeants syndicaux chavistes remplac√®rent le FCT par la Force Bolivarienne des Travailleurs (FBT), qui regroupait des travailleurs du et d’en dehors du parti, alors que les Cercles patriotiques furent pour la plupart abandonn√©s en faveur des ¬« Cercles bolivariens ¬ », qui n’avaient pas non plus de lien particulier avec le MVR. Les leaders chavistes d√©fendirent cette position de cr√©er des fronts √©largis en dehors du MVR en se basant sur l’id√©e qu’ils garantissaient l’autonomie du mouvement social et que cela emp√™chait le contr√īle par le parti.

Les exp√©riences du MVR en mati√®re d’√©lections internes pour √©lire les autorit√©s et les candidats du parti – tel que l’exige l’article 67 de la Constitution- ont connu des r√©sultats mitig√©s. L’√©lection la plus importante s’est tenue en avril 2003 pour √©lire le comit√© ex√©cutif national du parti : le Commandement Tactique National (Comando T√°ctico Nacional). A cette occasion, la grande majorit√© des mille d√©l√©gu√©s pr√©sents √ la Convention nationale, √©lus lors d’√©lections internes, appartenait √ l’aile gauche du parti men√©e par le parlementaire William Lara [3], bien que les membres de celle-ci aient accus√© la tendance oppos√©e (men√©e par le militaire √ la retraite Luis Alfonso D√°vila) d’avoir commis une fraude √©lectorale g√©n√©ralis√©e. Malgr√© la sup√©riorit√© de Lara en nombre de d√©l√©gu√©s, son effort pour remporter le contr√īle du parti √©choua lorsque Ch√°vez pria instamment la Convention d’√©lire l’ex-militaire Francisco Ameliach comme Directeur g√©n√©ral du parti. Cela dit, depuis lors, Lara a fait de l’ombre √ Ameliach √ la t√™te du MVR.

Le r√©sultat de la convention de 2003 a mis en relief deux obstacles majeurs pour la d√©mocratisation du MVR. Tout d’abord, Ch√°vez a le dernier mot dans toutes les d√©cisions, une pr√©rogative accept√©e unanimement par les membres du parti. Ensuite, il privil√©gie les militaires en les nommant √ des postes importants, poursuivant sa strat√©gie d’¬« alliance civico-militaire ¬ ». Ces facteurs interf√®rent avec la d√©mocratie du parti ainsi qu’avec la consolidation de tendances internes qui faciliteraient le d√©bat id√©ologique dont le MVR a tant besoin. Le courant militaire du mouvement chaviste comprend plusieurs gouverneurs, et c’est l’ex-vice-pr√©sident de la R√©publique et actuel gouverneur de l’Etat de Miranda, Diosdado Cabello, alli√© d’Ameliach, qui en est √ la t√™te. Les membres de l’aile ¬« gauche ¬ » du MVR, qui s’identifient √ Lara, affirment que, √ peu d’exceptions pr√®s (telles que le Commandant en chef des Forces arm√©es, Ra√ļl Baduel [4], et l’ex-pr√©sident de l’Institut national des terres, Eli√©cer Otaiza), les leaders militaires chavistes r√©sistent √ une plus grande radicalisation et, dans certains cas, ont fait montre d’un enthousiasme mod√©r√© pour les programmes sociaux. Le traitement sp√©cial r√©serv√© aux militaires ob√©it √ un imp√©ratif politique : renforcer la tendance pro Ch√°vez au sein des Forces arm√©es, et ce faisant, pr√©venir une possible strat√©gie d’opposition de promotion d’affrontements et de d√©sordres comme moyen d’inciter les militaires √ faire un coup d’Etat. Lara, Nicolas Maduro (ex-pr√©sident de l’Assembl√©e nationale et actuel ministre des Affaires √©trang√®res de la R√©publique) et d’autres leaders du MVR ont exprim√© leur soutien √ la transformation du parti, afin d’√©tablir des liens allant au-del√ de l’ar√®ne √©lectorale (Lara, 2005:14-15). Ces dirigeants [voyaient] le Congr√®s id√©ologique annonc√© par Ch√°vez, et qui [devait] se tenir apr√®s les √©lections pr√©sidentielles de d√©cembre 2006, comme une opportunit√© id√©ale pour relancer le MVR [5] et surmonter son manque de clart√© id√©ologique. Le courant de gauche avait bon espoir que la s√©rie d’expulsions du MVR et la d√©cision simultan√©e de ne pas permettre √ certains parlementaires de postuler √ nouveau pour les √©lections [l√©gislatives] de d√©cembre 2005 faisaient partie d’une strat√©gie de ¬« purge ¬ » de dirigeants √ la conduite √©thique douteuse. Ils trait√®rent les pr√©sum√©s opportunistes du MVR de ¬« vampires ¬ », associant la corruption √ la tendance ¬« droiti√®re ¬ » du parti qui emp√™chait une plus grande radicalisation. Cependant, l’aile gauche sentit que pour des raisons strat√©giques le parti devait remettre √ plus tard la guerre totale contre la corruption. En outre, les leaders du MVR √©taient r√©ticents √ ouvrir le parti au d√©bat id√©ologique, pour √©viter des divisions qui pourraient l’emp√™cher de r√©pondre aux d√©fis qu’il devait affronter. Son argument central au moment o√Ļ ce texte √©tait √©crit est le m√™me qui a toujours pr√©valu dans l’histoire du parti.

Depuis sa fondation, le MVR a toujours fait face √ des situations d’ ¬« urgence ¬ » en raison de la s√©rie d’√©lections de 1999 et 2000, suivies du soul√®vement promu par l’opposition. L’objectif annonc√© par Ch√°vez d’obtenir 10 millions de votes lors des √©lections pr√©sidentielles de 2006 - les √©lections parlementaires de 2005 devant lui servir de tremplin - mena√ßait de ramener l’attention √ l’ar√®ne √©lectorale.

Des dirigeants du MVR indiquent que ces d√©fis pressants requi√®rent le report des √©lections primaires, de l’application de mesures exemplaires contre la corruption et du d√©bat id√©ologique ouvert. Cependant, apr√®s la retentissante victoire de Ch√°vez lors du r√©f√©rendum r√©vocatoire d’ao√ »t 2004 et lors des √©lections au niveau des Etats et municipales, trois mois plus tard, les chavistes se trouvent dans une position confortable avec une opposition fortement discr√©dit√©e et d√©moralis√©e, ce pourquoi la ¬« fixation ¬ » sur les batailles √©lectorales semble infond√©e.

Malgr√© le fait que le MVR n’ait pas abord√© les d√©fis de la d√©mocratie interne, la clart√© id√©ologique et la corruption, le parti est un pilier fondamental du gouvernement de Ch√°vez. L’une de ses r√©ussites les plus importantes a √©t√© de maintenir le contr√īle de la majorit√© √ l’Assembl√©e nationale, ce qui a √©t√© essentiel pour la survie du gouvernement. De plus, m√™me si nombre de partisans du pr√©sident croient que le MVR tol√®re la corruption dans ses rangs, le parti a remport√© la majorit√© √©crasante du vote chaviste lors des √©lections municipales d’ao√ »t 2005. Les dirigeants chavistes avaient structur√© leurs listes √©lectorales de mani√®re √ permettre que les autres organisations de la coalition gouvernementale puissent mettre √ l’√©preuve leur soutien en lan√ßant leurs propres listes de candidats, mais aucune n’a obtenu de bons r√©sultats. Malgr√© la d√©cision d’autoriser des listes multiples, Ch√°vez et d’autres leaders ont insist√© sur la n√©cessit√© de maintenir l’unit√© et pour que tous les dirigeants du MVR soutiennent les listes de ce parti. Apr√®s les √©lections municipales, une s√©rie de dirigeants du MVR, dont Gilmer Viloria, gouverneur de l’Etat de Trujillo et membre fondateur du parti, furent expuls√©s pour avoir soutenu une liste s√©par√©e.

En appelant √ l’unit√©, Ch√°vez souligna l’importance d’√©viter l’affaiblissement du MVR, m√™me s’il s’est montr√© √ certaines occasions impatient et d√©√ßu devant la conduite opportuniste et le manque de discipline de certains de ses dirigeants. Par contraste, il loue souvent le Parti communiste pour sa discipline et l’engagement inconditionnel de ses membres.

La faiblesse organisationnelle du MVR ouvre un espace pour des acteurs qui ont un r√īle principal dans l’orientation ¬« d’en bas ¬ », qui privil√©gie les mouvements sociaux autonomes et la participation directe des bases des organisations politiques et sociales dans la prise de d√©cision. En effet, le fait que le MVR √©vite de nouer des liens formels avec les organisations syndicales et sociales √©tait destin√© √ respecter leur autonomie, conform√©ment √ la strat√©gie ¬« de bas en haut ¬ ». N√©anmoins, contrairement √ cette strat√©gie, les organisations sociales chavistes en g√©n√©ral ne sont pas parvenues √ atteindre un statut autonome et ont, en outre, eu une courte existence, comme nous le verrons dans les lignes qui suivent.

Les mouvements sociaux et le chavisme

Le ressentiment contre le MVR, ses partis alli√©s, et les politiciens chavistes qu’expriment fr√©quemment les partisans de Ch√°vez n’est pas courant dans le cas d’un mouvement de gauche latino-am√©ricain. Ces chavistes de base affirment avec fiert√© qu’ils sont ind√©pendants de tout parti politique et, aussi, qu’ils n’ont pas d’ambitions personnelles, √ la diff√©rence de ceux qui font de la politique partisane. De nombreux chavistes qui ne militent pas dans des partis appartiennent √ des organisations sociales pro Ch√°vez telles que les Cercles bolivariens, qui durant les premi√®res ann√©es de la pr√©sidence de Ch√°vez menaient des d√©bats sur divers sujets politiques d’actualit√©, comme la nouvelle Constitution de la nation.

Les Cercles et d’autres organisations ont √©t√© cruciaux pour convoquer les bases chavistes √ participer √ des mobilisations. Ainsi, par exemple, gr√Ęce √ des r√©seaux informels mis en place par des organisations sociales et favoris√©s par l’utilisation de messages de texte des t√©l√©phones portables (SMS), un grand nombre d’habitants de quartiers populaires converg√®rent vers Miraflores [le palais pr√©sidentiel, ndlr] √ Caracas et vers les casernes militaires de tout le pays pour exiger le retour au pouvoir de Ch√°vez lors du coup d’Etat d’avril 2002. De mani√®re significative, l’information comme quoi Chavez n’avait pas d√©missionn√© mais √©tait retenu prisonnier, donn√©e par une radio communautaire de l’organisation catholique Fe y Alegria, incita les habitants des zones pauvres de l’ouest de Caracas √ rejoindre les manifestations. Un dirigeant d’une organisation culturelle qui, en 2004, transforma un commissariat de police du quartier 23 de Enero en station de radio communautaire, se souvient ainsi des succ√®s du 13 avril [2002] : ¬« Les membres du groupe √©taient en contact tr√®s √©troit les uns avec les autres, et nous avons march√© ensemble vers Miraflores ; mais ce jour-l√ , il n’y avait pas de commandement central pour faire avancer les choses ¬ » (entretien avec Antonio Alvarado, Caracas, 6 octobre 2005).

Les organisations sociales chavistes ont eu une vie courte : les Cercles bolivariens, dont la base √©tait avant tout dans les communaut√©s ; la ¬« Clase Media en Positivo ¬ », qui rassemblait des universitaires et autres qui vivaient dans les zones plus riches ; et la Force Bolivarienne des Travailleurs, qui repr√©sentait des syndicalistes, ont pratiquement disparu quand leurs membres ont int√©gr√© d’autres organisations et ont particip√© √ d’autres activit√©s au sein du mouvement chaviste. D√©but 2004, certains rejoignirent les ¬« Unit√©s de Bataille Electorale ¬ » (UBE), qui parcoururent les quartiers pour demander de voter ¬« non ¬ » au r√©f√©rendum [r√©vocatoire] qui se tint en ao√ »t de cette m√™me ann√©e. Les membres des UBE √©taient convaincus que cette structure, tr√®s souvent dirig√©e par des chavistes non membres de partis, se maintiendrait dans le temps et qu’elle servirait de contrepoids √ la participation du MVR dans la d√©signation de candidats pour les √©lections futures. Cependant, les UBE aussi furent √©ph√©m√®res.

Le recrutement d’activistes politiques par l’Etat et les opportunit√©s que celui-ci leur offre expliquent en grande partie la courte dur√©e de vie des organisations. La d√©sertion des organisations sociales s’est exacerb√©e avec les abondants revenus p√©troliers dont dispose l’Etat et la strat√©gie chaviste de cr√©er des structures parall√®les dans les domaines de la sant√©, l’√©ducation et la distribution de nourriture. Dans certains cas, plusieurs ministres, ainsi que certains maires et gouverneurs chavistes, ont fait entrer ces activistes dans l’administration publique, en leur octroyant des contrats et en leur donnant un capital de d√©part pour monter des coop√©ratives. La relation entre les activistes et l’Etat a parfois cr√©√© des tensions au sein des organisations sociales. Le mouvement radical ¬« Tupamaros ¬ », par exemple, qui a surgi dans la zone ouest de Caracas dans les ann√©es 90, a perdu un grand nombre de ses membres quand il a d√©cid√© de participer √ la politique √©lectorale, en m√™me temps qu’un de ses dirigeants principaux acceptait un poste dans la police de Caracas en 2004.
Les dissidents accus√®rent les dirigeants Tupamaros de transformer l’organisation en parti politique et de compromettre ainsi son statut de mouvement autonome. Le mouvement pro chaviste montra des signes d’avoir atteint un degr√© d’autonomie des partis politiques et de l’Etat. Malgr√© ses tendances internes en conflit, la conf√©d√©ration syndicale chaviste, l’Union Nationale des Travailleurs (UNT) a formul√© des propositions, revendications et consignes qui n’ont pas √©t√© officiellement partag√©es par le MVR et ses partis alli√©s. Par exemple, √ sa fondation, en 2003, l’UNT proposa la mise en œuvre d’un mod√®le √©conomique bas√© sur la production pour la consommation interne, la reformulation de la dette ext√©rieure, et un soutien pour la prise des entreprises qui avaient ferm√©, √ un moment o√Ļ le gouvernement n’avait pas encore d√©fini sa position (Ellner, 2005b:66). Le fait que ces syndicalistes se per√ßoivent eux-m√™mes comme une avant-garde au sein du chavisme renforce la notion d’autonomie du mouvement social, qui est la pierre angulaire de la perspective ¬« d’en bas ¬ ».

Le degr√© d’autonomie g√©n√©ralement bas qu’ont montr√© les mouvements sociaux sous le gouvernement de Ch√°vez n’est pas atypique pour l’Am√©rique latine. La perspective ¬« d’en bas ¬ » favorise la maximisation de l’autonomie, et cela fut pratiquement un √©tendard durant les ann√©es 80, quand des auteurs influenc√©s par le sociologue fran√ßais Alain Touraine proclam√®rent que les ¬« nouveaux mouvements sociaux ¬ » √©taient la vaque du futur. Cependant, plus r√©cemment, des √©tudes de gouvernements de gauche locaux et dans les Etats r√©alis√©es au Br√©sil, √ Lima [P√©rou] durant les ann√©es 80 et dans d’autres pays ont montr√© les probl√®mes et d√©fis imbriqu√©s auxquels les mouvements sociaux doivent faire face au moment de d√©finir leur relation avec les partis politiques et l’Etat, m√™me quand ceux qui sont au pouvoir montrent leur soutien √ la d√©mocratie participative. Par exemple, une √©tude de la gestion municipale de l’homme politique de gauche, Alfonso Barrantes, √ Lima, montre comment les mouvements sociaux qui ont particip√© √ des programmes municipaux durent lutter contre la r√©duction du financement de la part du gouvernement central, avec des accusations de corruption qui furent exploit√©es par le mouvement gu√©rillero Sentier Lumineux pour les discr√©diter, l’extr√™me pauvret√© de leurs membres qui rendait difficile leur participation et leur engagement et les imp√©ratifs politiques per√ßus par la gauche, qui limitaient l’autonomie et les options [6]. Au Venezuela, le gouvernement central √©tant engag√© avec la participation populaire dans la prise de d√©cisions, tel que l’√©tablit la Constitution de 1999, les mouvements sociaux chavistes √©taient apparemment dans une position avantageuse en comparaison avec leurs homologues d’autres pays. Cependant, le fait que le MVR n’ait pas essay√© de se rapprocher d’eux – en soi une r√©action compl√®tement oppos√©e aux pratiques h√©g√©moniques des partis du pass√© – les a priv√©s de liens institutionnels qui auraient facilit√© leur participation dans la prise de d√©cision.

La transformation économique et les programmes sociaux

Durant les quatre premi√®res ann√©es de la pr√©sidence de Ch√°vez, la pens√©e derri√®re la politique √©conomique de son gouvernement se d√©finissait mieux en prenant en compte ce √ quoi il s’opposait, plut√īt que ce qu’il d√©fendait. De fait, ses adversaires affirmaient qu’il √©tait en r√©alit√© un n√©olib√©ral, comme le prouvaient ses politiques fiscales conservatrices (Blanco, 2002 :139).

Cela dit, le fait qu’il stoppa les processus ant√©rieurs de privatisation des industries du p√©trole et de l’aluminium et le syst√®me de s√©curit√© sociale, et qu’il r√©sista aux pressions de l’opposition pour arriver √ un accord avec le Fonds mon√©taire international (Wilpert, 2003 :169), lui ont donn√© ses lettres de noblesse en tant qu’anti-n√©olib√©ral. A l’instar de la situation dans laquelle se trouv√®rent au d√©but des gouvernements de centre-gauche tels que ceux de Caldera en 1994 (Venezuela), Fernando de la Rua (Argentine) et Ricardo Lagos (Chili), Ch√°vez ne parvint pas √ d√©finir son anti-n√©olib√©ralisme de mani√®re pr√©cise, ni √ diff√©rencier ses politiques de celles de la substitution des importations qui s’appliquaient par le pass√© (Ellner, 2005a :47-51).

Avec l’√©chec de la ¬« gr√®ve g√©n√©rale ¬ » de deux mois en f√©vrier 2003, la pression sur Ch√°vez a baiss√©, rendant possible l’application de lois et la mise en œuvre de programmes et de pratiques sociaux qui tendent √ tracer les contours d’un nouveau mod√®le √©conomique. De nombreux aspects de l’orientation de ce nouveau gouvernement, tels que l’attention port√©e √ la communaut√© et la participation des travailleurs dans la prise de d√©cisions, se fondent dans le moule du paradigme ¬« d’en bas ¬ ». Cependant, parall√®lement, les tentatives du gouvernement pour atteindre l’autosuffisance en mati√®re de production alimentaire pour des raisons de s√©curit√© nationale et ses rigides conditions pour le capital √©tranger, cadrent avec le mod√®le √©tatiste anti-imp√©rialiste.

Les activit√©s promues par le gouvernement mentionn√©es ci-dessous, m√™me si elles s’inspirent de pratiques du pass√©, mettent en √©vidence de nouveaux objectifs et centres d’attention :

1. Les programmes des ¬« misiones ¬ ». Le gouvernement a instaur√© des programmes sp√©ciaux en dehors des structures minist√©rielles et juridiques existantes, principalement √ tous les niveaux des domaines de la sant√© et de l’√©ducation. Ces programmes font appel √ des techniques novatrices telles que l’utilisation de cassettes vid√©o et de facilitateurs au lieu d’enseignants dans les salles de classe. De plus, 12 mille m√©decins cubains ont particip√© au lancement de la mission ¬« Barrio Adentro ¬ » (¬« A l’int√©rieur du quartier ¬ »), en installant des cabinets de consultation dans des quartiers pauvres de tout le pays et sont aujourd’hui remplac√©s progressivement par du jeune personnel v√©n√©zu√©lien. En 2005, le gouvernement annon√ßa formellement que les 1,5 million de personnes analphab√®tes du pays avaient appris √ lire et √©crire gr√Ęce √ la mission ¬« Robinson ¬ ».

2. Les coop√©ratives de travailleurs. Le minist√®re pour l’Economie Populaire (MINEP) [7], l’entreprise p√©troli√®re publique (PDVSA) et d’autres compagnies de l’√‰tat, plusieurs banques publiques et certaines administrations des Etats et municipes du pays ont stimul√© la cr√©ation de douzaines de milliers de coop√©ratives, en leur offrant le capital de d√©part et en organisant des sessions de formation. Le MINEP, fond√© en 2004 et √ la t√™te duquel se trouv[ait] Elias Jaua, ancien activiste d’une organisation politique d’extr√™me gauche, dirige la plupart de ces efforts. Des facilitateurs du MINEP – souvent des dipl√īm√©s universitaires ou des techniciens sup√©rieurs – assistent chacun deux coop√©ratives pour les aider √ solutionner les probl√®mes qui peuvent surgir et assurer le suivi des activit√©s. En mai 2005, 300 mille travailleurs au ch√īmage obtinrent un dipl√īme du programme de formation ¬« Vuelvan Caras ¬ », promu par le MINEP et beaucoup d’entre eux ont ensuite cr√©√© des coop√©ratives, tant dans des zones urbaines que rurales, qui re√ßoivent une aide financi√®re du minist√®re.

3. La cogestion. Apr√®s la ¬« gr√®ve g√©n√©rale ¬ » de 2002-2003, les pr√©sidents de deux f√©d√©rations de travailleurs du secteur p√©trolier (Rafael Rosales et Nelson N√ļ√Īez) ont √©t√© choisis pour repr√©senter les employ√©s dans le conseil de directeurs de PDVSA. Bien qu’au Venezuela la repr√©sentation des travailleurs dans les conseils de direction de compagnies publiques remonte √ un d√©cret de 1966, √ travers les ans, la direction de la Conf√©d√©ration des Travailleurs du Venezuela (CTV) [8] a presque toujours choisi des repr√©sentants sans exp√©rience de travail ou professionnelle dans le domaine, rendant leur r√īle minime dans la prise de d√©cisions (Ellner, 1995 : 277). A partir de 2005, les chavistes ont fait des efforts pour d√©velopper des formes de cogestion plus authentiques. Cette ann√©e-l√ , Ch√°vez choisit le v√©t√©ran de gauche Carlos Lanz pour diriger la compagnie publique d’aluminium, Alcasa, avec l’objectif expr√®s de mettre en place des accords de cogestion, qui ensuite s’appliqueraient √ d’autres entreprises de l’Etat dans la r√©gion industrielle de Guayana. Lanz annon√ßa imm√©diatement qu’il irait au-del√ de la repr√©sentation symbolique des travailleurs promue par le mouvement social-d√©mocrate europ√©en et que les employ√©s d’Alcasa et les membres de la communaut√© participeraient √ la pr√©paration du budget de l’entreprise pour l’ann√©e 2006.

4. Occupations par des travailleurs et expropriations par l’Etat. Durant la ¬« gr√®ve g√©n√©rale ¬ » de 2002-2003, les travailleurs prirent plusieurs grandes et moyennes entreprises, arguant que leurs propri√©taires les avaient ferm√©es sans leur payer les indemnisations pour cessation d’activit√©s exig√©es par la loi. Au d√©but, le gouvernement soumit l’affaire aux tribunaux comp√©tents, mais, d√©but 2005, le pr√©sident Ch√°vez expropria l’entreprise papeti√®re Venepal et, plus tard, la compagnie Constructora Nacional de V√°lvulas et annon√ßa qu’il ferait de m√™me avec toutes les autres entreprises priv√©es qui avaient ferm√©. L’UNT a eu un r√īle actif en soutenant la prise d’autres entreprises dans des circonstances similaires par les travailleurs. La conf√©d√©ration m√®ne une enqu√™te √©galement aupr√®s d’un grand nombre d’autres cas d’entreprises qui remplissent les conditions pour l’expropriation. L’UNT insiste pour que plusieurs entreprises (notamment des h√ītels) qui ont fait faillite et qui sont temporairement administr√©es par le Fonds de garantie des d√©p√īts et de protection bancaire (FOGADE, Fondo de Garant√≠a de Dep√≥sitos y Protecci√≥n Bancaria), un organisme financier publique, soient remises aux travailleurs plut√īt qu’√ leurs propri√©taires ant√©rieurs. Dans d’autres cas, le gouvernement et les employ√©s sont parvenus √ des accords avec les propri√©taires, selon lesquels l’Etat fournit une aide pour faciliter la r√©cup√©ration de l’entreprise tandis que la direction accepte des accords de cogestion.

5. Distribution de terres. En janvier 2005, au moment de l’anniversaire de la mort du leader paysan du XIXe si√®cle Ezequiel Zamora, Ch√°vez a annonc√© l’application de l’article 307 de la Constitution contre le latifundio, annon√ßant ainsi l’ouverture d’un nouveau front. Parall√®lement, le gouverneur de l’Etat de Cojedes octroya des titres de propri√©t√© √ des paysans qui depuis un temps occupaient une terre, propri√©t√© d’une filiale de la compagnie anglaise Vestey Group. En avril, une r√©forme de la Loi des terres autorisa l’Institut National des Terres (INTI) √ r√©aliser des occupations tandis que les cas √©taient encore dans les tribunaux. Fin 2005, le gouvernement avait commenc√© √ adopter des mesures pour prendre possession de 21 grandes propri√©t√©s terriennes, remettant certaines des terres √ des coop√©ratives agricoles. Le gouvernement parvint √ un accord d’indemnisation avec une fabrique agro-alimentaire propri√©t√© de la compagnie Heinz dans l’Etat de Monagas, en m√™me temps qu’il reprenait, dans l’Etat de Barinas, des silos de c√©r√©ales, suppos√©s inactifs depuis 2002, propri√©t√© du puissant Groupe Polar. L’argument principal de l’Etat pour justifier ces expropriations a √©t√© l’article 107 de la Loi des terres qui d√©finit les latifundios comme des propri√©t√©s terriennes ayant moins de 80% de productivit√©. De plus, l’INTI a pu exhiber des preuves – qui dans certains cas remontaient au XIXe si√®cle – r√©futant l’authenticit√© des r√©clamations des propri√©taires de terres, ainsi que des preuves de violation de lois √©cologiques. Cette campagne est nouvelle pour le Venezuela. L’unique autre r√©forme de la propri√©t√© de la terre effective dans l’histoire du pays avait √©t√© promulgu√©e en 1960, mais n’a pas men√© √ bien la redistribution des grandes propri√©t√©s priv√©es.

6. D√©l√©gation d’autorit√© √ des organisations communautaires. Le 4 f√©vrier 2002, Chavez √©mit un d√©cret qui autorisait les Comit√© des Terres Urbaines (CTU), compos√©s d’habitants des quartiers urbains, √ r√©aliser une reconnaissance de terrains, distribuer des ¬« titres de terres ¬ » √ des r√©sidents de longue date et √ d√©velopper des aires publiques de loisir. Plus r√©cemment, des commissions d’habitant des quartiers, comme par exemple les ¬« commissions d’eau ¬ », ont particip√© √ la formulation et l’ex√©cution de projets de travaux publics dans leurs communaut√©s.

7. Refus de nommer des repr√©sentants du secteur patronal √ de hauts postes gouvernementaux charg√©s de la formulation de la politique √©conomique. Depuis le d√©but de la p√©riode d√©mocratique moderne, en 1958, les postes de ministre des Finances, ministre du D√©veloppement, ministre de la Planification et pr√©sident de la Banque centrale √©taient g√©n√©ralement r√©serv√©s √ des repr√©sentants de la communaut√© patronale. Depuis la d√©mission de Maritza Izaguirre de ses fonctions de ministre des Finances √ la mi-1999, l’organisation patronale Fedecamaras n’a pas eu de repr√©sentation √ d’importants postes gouvernementaux.

Ces programmes et politiques, entre autres, montrent combien sont erron√©es deux affirmations sur la pr√©sidence de Chavez. La premi√®re, relative au fait qu’il est un n√©olib√©ral d√©guis√© d’anti-n√©olib√©ral et qui a √©t√© formul√©e par des syndicalistes et des gens de centre-gauche de l’opposition durant les premi√®res ann√©es du gouvernement ; nous l’avons abord√©e ant√©rieurement. La seconde, qui dit que le chavisme est un retour aux exp√©riences populistes latino-am√©ricaines des ann√©es 30 et 40. S’il est vrai qu’il y a des points importants de ressemblance entre ces r√©gimes (Ellner, 2001), Chavez a √©tabli de nouveaux objectifs et de nouvelles orientations, qui se voient refl√©t√©es dans une diversit√© de politiques et d’actions.

En premier lieu, les ambitieux programmes sociaux et √©conomiques de Chavez sont orient√©s clairement vers la ¬« communaut√© ¬ » et sont destin√©s √ int√©grer des secteurs des quartiers pauvres √ la vie nationale. Par exemple, avec la mission ¬« Barrio Adentro ¬ », les m√©decins travaillent dans les quartiers et avec les organisations de ceux-ci pour promouvoir la m√©decine pr√©ventive. Dans le pass√©, peu de m√©decins v√©n√©zu√©liens installaient leurs cabinets dans les quartiers. En outre, la mission ¬« Sucre ¬ » (√©ducation de niveau universitaire) et les ¬« universit√©s bolivariennes ¬ » favorisent la participation √©tudiante dans les programmes communautaires. Le gouvernement encourage √©galement la formation de coop√©ratives dans les quartiers o√Ļ r√©sident leurs membres. Finalement, les ¬« comit√©s de terres ¬ » et les ¬« commissions de l’eau ¬ », install√©s dans les quartiers, sont des innovations √ la signification particuli√®re √©tant donn√© qu’elles octroient l’autorit√© √ la collectivit√© pour la prise de d√©cisions. L’offensive collective de distribution de terres dans des secteurs pauvres contraste autant avec les pratiques des partis populistes du pass√© qu’avec les positions d’auteurs n√©olib√©raux. Les gouvernements populistes offraient typiquement des titres de propri√©t√© de terrains urbains sur une base individuelle comme transaction client√©liste √ des fins √©lectorales, alors que les n√©olib√©raux acceptaient l’octroi de titres de terres pour parfaire le syst√®me de propri√©t√© priv√©e (De Soto, 2000).

En deuxi√®me lieu, les programmes sociaux et √©conomiques de Chavez vont √ l’encontre de puissants groupes √©conomiques sous des formes que les gouvernements r√©formistes et populistes se refusaient de mettre en œuvre. Ainsi, la Loi des terres et la politique d’expropriation d’entreprises refl√®tent le rejet de Chavez de la propri√©t√© priv√©e comme un droit absolu sans aucune responsabilit√© sociale. Le respect du gouvernement pour la propri√©t√© priv√©e en circonstances normales, parall√®lement √ la r√©cup√©ration de terre non productives (en accord avec la Loi des terres) et de fabriques et d’usines industrielles qui ont ferm√©, contraste avec les r√©volutions socialistes de toute l’histoire moderne d’un c√īt√©, et avec les r√©gimes populistes radicaux, de l’autre.

De plus, l’Etat a d√©fi√© explicitement le contr√īle oligopolistique dans la production et la distribution d’aliments en venant soutenir l’activit√© √©conomique de petite √©chelle. Par exemple, la cha√ģne de supermarch√©s Mercal appuy√©e par le gouvernement fait concurrence aux supermarch√©s priv√©s, tout comme le font les coop√©ratives financ√©es par l’Etat aux autres entreprises plus grandes. Dans une autre action qui sape des int√©r√™ts du secteur priv√©, le Secteur National Int√©gr√© de l’Administration Fiscale et Douani√®re du Venezuela (SENIAT, Servicio Nacional Integrado de Administracion Tributaria y Aduanera de Venezuela), a mis en œuvre le plan ¬« √©vasion z√©ro, contrebande z√©ro ¬ » [9], ce qui a permis de doubler les recettes fiscales en 2004 par rapport √ l’ann√©e pr√©c√©dente. Pour donner un exemple, le SENIAT a ferm√© temporairement et mis √ l’amende des √©tablissements de toutes tailles, dont McDonalds, General Motors, Eastman Kodak et Hewlett-Packard. Le SENIAT, qui esp√®re que les recettes fiscales soulageront √©ventuellement la d√©pendance de la nation √ la rente p√©troli√®re, a contredit l’id√©e qu’en Am√©rique latine le syst√®me des imp√īts sur les revenus ne peut jamais √™tre mis en œuvre efficacement en raison de la r√©sistance de la part de puissants int√©r√™ts commerciaux (Casta√Īeda, 2001 :32).

En troisi√®me lieu, la politique v√©n√©zu√©lienne sous Chavez s’est transform√©e en un jeu √ somme nulle, en m√™me temps que le discours refl√®te une claire vision de classe. Jamais auparavant dans l’histoire du pays, un chef d’Etat n’avait d√©clar√© qu’aider les pauvres est plus important qu’aider les autres secteurs de la population. Les d√©penses dans les domaines de la sant√© et de l’√©ducation ont cr√ » en pourcentage du budget national de mani√®re ph√©nom√©nale, alors que les recettes fiscales ont de surcro√ģt contribu√© √ la redistribution de la richesse. Les classes moyennes n’ont pas √©chapp√© non plus √ ce changement de priorit√©s. Ainsi, des associations de professeurs et de m√©decins ont exprim√© leur pr√©occupation sur le fait que les programmes des missions, qui servent les pauvres, aient fait baisser les standards professionnels et absorbent des ressources aux d√©pens des programmes √©tablis. Cette priorit√© sociale contraste avec le discours des mouvements populistes radicaux des ann√©es 30 et 40, qui, en grande partie, voulaient √©chapper au th√®me du conflit de classe (Horowitz, 1999 :23) et essay√®rent de former des alliances entre le secteur des entreprises et les travailleurs. Le mod√®le socio-√©conomique qui est en train d’√©merger au Venezuela, dans lequel des structures nouvelles (telles que les missions) coexistent avec d’autres plus anciennes, co√ »te cher, et son succ√®s d√©pend du maintien des prix √©lev√©s du p√©trole. A la longue, sa viabilit√© d√©pend aussi de l’√©radication des pratiques de corruption et du d√©veloppement de m√©canismes efficaces pour garantir que les assignations massives de ressources aux petites entreprises des communaut√©s et des travailleurs soient d√ »ment utilis√©es. De fait, l’aile la plus √ gauche du mouvement chaviste voit la lutte contre la corruption non seulement comme un imp√©ratif moral, mais aussi comme une condition sine qua non pour l’actuelle transformation de la nation. Par ailleurs, tant que le mod√®le v√©n√©zu√©lien d√©pendra de la rente p√©troli√®re, il aura une applicabilit√© limit√©e dans le reste de l’Am√©rique latine. Ce n’est que si le Venezuela se lib√®re du statut d’√©conomie ¬« renti√®re ¬ » entach√©e de corruption et d’inefficience que l’exp√©rience chaviste pourra se d√©velopper au point d’√™tre une v√©ritable alternative au n√©olib√©ralisme et peut-√™tre servir d’√©mulation ailleurs sur le continent.

Conclusion

L’objectif de ce travail a √©t√© de d√©finir les aspects les plus significatifs du ph√©nom√®ne Chavez et d’en explorer ses implications de grande ampleur pour le Venezuela et l’Am√©rique latine. Pour ce faire, nous avons examin√© les politiques, strat√©gies et changements structurels gouvernementaux afin de percevoir le profil g√©n√©ral d’un nouveau mod√®le politique et √©conomique. Comme nous l’avons expos√© ant√©rieurement, des innovations, de nouvelles activit√©s et actions qui repr√©sentent une claire rupture avec le pass√© pointent vers un mod√®le nouveau. S’il est vrai que certaines caract√©ristiques de ce nouveau mod√®le, telles que les pratiques en lien avec la d√©mocratie participative dans sa forme pure, se sont av√©r√©es non-viables, de nombreux programmes et politiques sont dans une phase exp√©rimentale.

Le r√©sultat final du processus et le degr√© qu’il montrera de faisabilit√© sont d’une importance transcendantale pour le reste de l’Am√©rique latine et la gauche mondiale. Premi√®rement, l’anti-n√©olib√©ralisme du gouvernement v√©n√©zu√©lien repr√©sente un point de r√©f√©rence dans tout l’h√©misph√®re, en plus d’aller √ l’encontre de la notion selon laquelle √ l’√®re de la mondialisation il n’y pas d’alternative possible aux politiques du Consensus de Washington. Deuxi√®mement, l’exp√©rience v√©n√©zu√©lienne a des implications pour ce qui est de la tentative de la gauche de penser un mod√®le d√©mocratique, humaniste et anti-capitaliste, marqu√©e qu’elle est encore par la disparition de l’Union sovi√©tique. Le cas v√©n√©zu√©lien sert de correctif au d√©bat abstrait et st√©rile sur des nouveaux mod√®les et garantit que la discussion s’attache √ la recherche de solutions r√©alisables bas√©es sur des exp√©riences concr√®tes.

Sous de nombreux aspects, le chavisme ressemble √ des gouvernements anti-imp√©rialistes latino-am√©ricains, comme ceux de Per√≥n et C√°rdenas, qui nationalis√®rent des industries de propri√©t√© √©trang√®re et suivirent une politique ext√©rieure ind√©pendante. L’orientation anti-imp√©rialiste a √©t√© √©tatiste tant qu’elle favorisait l’interventionnisme gouvernemental dans l’√©conomie et donnait le r√īle principal aux partis politiques. La d√©termination qu’a montr√©e Chavez pour obtenir le pouvoir national depuis le d√©but de sa carri√®re politique, plut√īt que de viser des gouvernement d’Etats ou des gouvernements locaux (puisqu’il soutient la perspective ¬« d’en bas ¬ »), le r√©alisme de ses actions pour se maintenir au pouvoir, et la d√©fense de la souverainet√© nationale que m√®ne son gouvernement, refl√®tent une orientation √©tatiste (Ellner, 2005c :20-21). Ces priorit√©s sont particuli√®rement √©videntes dans sa politique ext√©rieure, qui essaye de promouvoir un ¬« monde multipolaire ¬ » comme antidote √ l’imp√©rialisme √©tats-unien. En accord avec sa approche de la ¬« real Politik ¬ », Chavez a cultiv√© des relations amicales avec des gouvernements de diverses orientations id√©ologiques, comme celui de la Chine, celui de la France de Chirac et celui de l’Espagne de Rodriguez Zapatero. Au niveau interne, sa d√©fense du MVR montre aussi ses orientations pragmatiques et √©tatistes. Malgr√© son attaque contre la bureaucratie et son appel aux bases pour qu’elles fassent valoir leurs droits avec force, Chavez d√©fend l’unit√© d’en haut et se refuse √ permettre que les accusations de corruption et d’opportunisme au sein du parti en arrivent √ l’extr√™me d’affaiblir les possibilit√©s √©lectorales du MVR [10].

Nombre des traits novateurs du ph√©nom√®ne chaviste, comme les nombreux cr√©dits octroy√©s aux coop√©ratives, l’assistance pour la cogestion et les programmes des missions, contribuent √ la participation dans la prise de d√©cisions et aux renforcement des capacit√©s des ouvriers urbains, travailleurs agricoles et habitants des quartiers et, dans ce sens, elles correspondent √ la vision ¬« d’en bas ¬ ». La distance entre les bases du mouvement chaviste et le parti qui gouverne, comme le montrent les critiques ac√©r√©es de celles-l√ contre ce dernier, corroborent √©galement la perspective ¬« d’en bas ¬ », et n’a pas de parall√®le dans des situations de transformation radicale en Am√©rique latine. En outre, les mobilisations de masse continuelles, qui ont √©t√© essentielles pour la survie politique de Chavez, ont peu d’√©quivalents dans l’histoire du continent. Certaines des mobilisations chavistes contrastent avec les actions contr√īl√©es d’en haut du populisme radical (Collier y Collier, 1991 :197) et sont particuli√®rement en harmonie avec le mod√®le ¬« d’en bas ¬ » ; ainsi, par exemple, les occupations d’entreprises durant la ¬« gr√®ve g√©n√©rale ¬ » de 2002-2003, furent le r√©sultat d’initiatives des travailleurs, alors que le gouvernement n’en est venu √ d√©finir sa position que deux ans apr√®s, avec l’expropriation de quelques-unes de ces entreprises.

La th√®se selon laquelle depuis 1998 la politique v√©n√©zu√©lienne s’est caract√©ris√©e par une relation caudillo-masses entre Chavez et ses partisans doit √™tre √©valu√©e en la comparant avec les traits caract√©ristiques du chavisme, comme nous l’avons vu auparavant. La typification de Chavez en caudillo rappelle ce qu’√©crivait il y a un demi si√®cle Gino Germani, qui voyait la masse des mouvements populistes comme susceptible de manipulations d√©magogiques (Germani, 1978 : 153 :208). De fait, durant les premi√®res ann√©es du gouvernement de Chavez, les m√©dias ont eu recours √ des st√©r√©otypes n√©gatifs, d√©signant les chavistes des classes populaires comme des ¬« hordes ¬ ». Certains auteurs soulignent l’influence sur Chavez du th√©oricien argentin Norberto Ceresole, qui glorifie la relation directe entre un dictateur militaire nationaliste et ses partisans, en l’absence d’organisations interm√©diaires (Steger, 2002 :100-103). Cependant, ces caract√©risations ne prennent pas en compte l’attitude hautement critique de la masse chaviste envers ses dirigeants, ni le fait que nombre d’entre eux nient √™tre des chavistes ¬« inconditionnels ¬ » (Seawright y Hawkins, 2004). Par ailleurs, les chavistes qui repr√©sentaient une tendance militariste au sein du mouvement ont √©t√© expuls√©s durant les premi√®res ann√©es. Ceresole lui-m√™me a √©t√© d√©clar√© persona non grata en 1999 √ la suite de ses attaques contre les partis politiques en g√©n√©ral et s’est converti par la suite en un critique acerbe de Chavez. Peu apr√®s, une tendance au sein du chavisme, exprim√©e par plusieurs camarades d’armes du coup d’Etat men√© par Chavez en 1992 (√ la t√™te desquels se trouvait Francisco Arias Cardenas), a soutenu que les militaires √©taient plus fiables et disciplin√©s que les politiciens et a abandonn√© les rangs du chavisme pour rejoindre l’opposition. [11]

Les perspectives √©tatistes et ¬« d’en bas ¬ » ne sont pas contradictoires en soi, mais elles sont souvent charg√©es de tension. Cette relation est particuli√®rement √©vidente dans le domaine de la politique ext√©rieure. D’un c√īt√©, les succ√®s diplomatiques du gouvernement de Chavez sont possibles gr√Ęce √ sa tol√©rance envers et ses relations amicales avec des chefs d’Etat aux positions id√©ologiques diff√©rentes. De l’autre c√īt√©, la rh√©torique f√©roce de Chavez en faveur du changement r√©volutionnaire et sa glorification du Che Guevara et d’autres h√©ros r√©volutionnaires ont engendr√© un soutien g√©n√©ralis√© chez les activistes de mouvements sociaux, de la gauche et de la population en g√©n√©rale dans toute l’Am√©rique latine, en accord avec la strat√©gie ¬« d’en bas ¬ ». De nombreux activistes de mouvement sociaux du Br√©sil et d’Argentine, qui ont particip√© √ des festivals et des forums promus par le gouvernement au Venezuela et qui √©taient au Forum social mondial √ Porto Alegre et √ la manifestation anti-Zone de Libre-Echange des Am√©riques (ZLEA) √ Mar del Plata, o√Ļ Chavez prit la parole alors que se tenait le 4e Sommet des Am√©riques (en novembre 2005), sont de fervents opposants de Lula et Kirchner, respectivement. De mani√®re semblable, les efforts de Chavez pour construire le MVR (vision √©tatiste) sont en opposition avec l’appel √ ses partisans pour qu’ils rejettent les contr√īles bureaucratiques et pour une ¬« r√©volution dans la r√©volution ¬ » (vision d’en bas). La survie politique de Chavez a d√©pendu de son habilit√© √ maintenir l’appui actif des militants de son mouvement – dont bon nombre sont fortement critiques envers tous partis politiques – sans saper le MVR et ses alli√©s.

M√™me si atteindre les deux objectifs semble parfois un d√©licat acte d’√©quilibrisme, la coexistence des deux visions est ce qui a d√©fini le chavisme et expliqu√© ses succ√®s politiques. Sur le front socio-√©conomique, le gouvernement a mis en œuvre des politiques innovantes compatibles avec la strat√©gie d’en bas, mais a aussi contredit cette orientation avec des actions qui vont dans le sens contraire. Ainsi, en m√™me temps qu’il promeut des programmes de missions et des coop√©ratives de travailleurs (perspective d’en bas), Chavez ouvre le dialogue avec la f√©d√©ration patronale Fedecamaras et, en octobre 2005, proposa une ¬« alliance strat√©gique ¬ » avec de grands groupes √©conomiques du secteur priv√©. Ce m√™me mois, il envisagea la possibilit√© de nationaliser la compagnie de l’acier de propri√©t√© √©trang√®re SIDOR [12] (selon la vision √©tatiste). Pour r√©sumer, apr√®s sept ans au pouvoir, le chavisme a utilis√© une combinaison des visions ¬« d’en bas ¬ » et √©tatiste sur le front √©conomique et celui de la politique ext√©rieure, sans qu’il y ait d’indications d’un changement significatif en faveur de l’un ou l’autre mod√®le dans un futur √ court ou moyen terme.

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Notes :

[1Cette position date des ann√©es 80, quand les analystes latino-am√©ricains adopt√®rent la notion de ¬« nouveaux mouvements sociaux ¬ », d√©velopp√©e par le sociologue fran√ßais Alain Touraine (1971), les consid√©rant comme la plus importante source de r√©sistance au syst√®me √©tabli.

[2[NDLR] Selon le ¬« camp ¬ » o√Ļ l’on se situe, on parle de gr√®ve g√©n√©rale, de gr√®ve civique ou alors de lock-out patronal et de sabotage p√©trolier.

[3[NDLR] William Lara : longtemps pr√©sident de l’Assembl√©e nationale, il est actuellement (juillet 2007-) ministre de l’Information et de la Communication.

[4[NDLR] Baduel a pris sa retraite en ce mois de juillet 2007.

[5[NDLR] Comme dit dans l’introduction, ce congr√®s id√©ologique n’a jamais eu lieu car le MVR s’est officiellement dissous pour int√©grer le nouveau Parti socialiste uni du Venezuela, en cours de formation.

[6Cela dit, l’auteur Gert Sh√∂nw√§lder met au cr√©dit des mouvements sociaux d’avoir supervis√© des programmes de l’Etat et, dans ce processus, d’en avoir am√©lior√© l’efficacit√© et la reddition de comptes. De plus, ils ont eu une influence dans les partis de gauche afin que ceux-ci abandonnent l’avant-gardisme qui a caract√©ris√© leur conduite dans la d√©cennie pr√©c√©dente (Sch√∂nw√§lder, 2002:187). Tant cet auteur qu’Hilary Wainwright (dans son livre sur les exp√©riences des mouvements sociaux au Br√©sil et ailleurs) encensent ces mouvements tout en critiquant implicitement le paradigme anti-partis des nouveaux mouvements sociaux (NMS). Dans ce sens, Sch√∂w√§lder rejette le concept d’autonomie absolue des mouvements sociaux et soutient √©galement que les identit√©s des mouvements sur lesquels insistent les auteurs qui d√©fendent les NMS ne sont jamais statiques mais sujettes √ des exigences et des luttes changeantes (ibid. pp. 19-20, 29). Wainwright soutient que la d√©mocratie participative doit venir en compl√©ment plut√īt que remplacer la d√©mocratie repr√©sentative. Il se r√©f√®re aussi au nombre croissant de partis politiques qui reconnaissent l’importance de – et s’engagent √ – ne pas manipuler les mouvements sociaux (Wainwright, 2003 : 186, 198).

[7[NDLR] Le MINEP est devenu depuis la r√©daction de ce document le minist√®re du Pouvoir populaire pour l’√‰conomie communale.

[8[NDLR] Le CTV est l’ancienne conf√©d√©ration syndicale majoritaire au Venezuela. Tr√®s li√©e √ l’ancien parti social-d√©mocrate Action d√©mocratique (AD) qui domina la vie politique du pays pendant 40 ans, elle a pris une part active dans les actions de d√©stabilisation du gouvernement Chavez depuis lors.

[9[NDLR] Lire Francisco Peregil Gregorio Vielma Mora, le nouvel Eliot Ness v√©n√©zu√©lien, RISAL, 30 avril 2007 : http://risal.collectifs.net/spip.ph....

[10Par exemple, en septembre 2005, Chavez a d√©fendu le licenciement de la cha√ģne publique Venezolana de Televisi√≥n d’un c√©l√®bre pr√©sentateur, Walter Martinez, qui avait durement attaqu√© la corruption et l’opportunisme dans les rangs du chavisme.

[11[NDLR] Notons que Francisco Arias Cardenas a revenu dans le camp “chaviste” et est actuellement ambassadeur du Venezuela √ l’ONU.

[12[NDLR] Sidor est l’une des principales aci√©ries d’Am√©rique latine.

Source : Cuardernos del Cendes (http://www.cendes-ucv.edu.ve/publicaciones_revistas.jsp), n¬°62, mai-ao√ »t 2006.

Traduction : ce texte, √©crit d’abord en anglais, a √©t√© traduit en espagnol par Nora L√≥pez pour la revue Cuadernos del Cendes.
Isabelle Dos Reis a traduit ce texte de l’espagnol au fran√ßais pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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