Bolivie
¬« D√©commercialiser ¬ » l’or bleu
par Louis Jean , Jean-Philippe Catellier
Article publiť le 11 avril 2007

√€ qui appartient l’eau ? Alors que la question se pose un peu partout √ travers le monde, la Bolivie a r√©cemment adopt√© une loi originale sur l’eau, qui pourrait servir d’exemple.

La Ley del riego [loi de l’irrigation], entr√©e en vigueur en ao√ »t 2006, va √ l’encontre de la tendance mondiale qui tend √ commercialiser l’eau. Elle fait de la Bolivie l’un des premiers pays √ reconna√ģtre l’eau comme un droit essentiel √ la vie. De plus, elle donne la priorit√© aux besoins essentiels (eau potable et agriculture) sur ceux du secteur industriel, consacrant au passage un syst√®me de propri√©t√© utilis√© depuis des si√®cles par les indig√®nes.

En Bolivie, l’eau a toujours fait l’objet d’√Ępres disputes. Mais l’√©pisode d√©terminant est survenu en f√©vrier 2000 lorsque que des centaines de milliers de manifestants ont pris d’assaut la ville de Cochabamba, situ√©e en plein cŇ“ur du pays. √€ l’√©poque, la compagnie d’eau potable nationale √©tait pass√©e aux mains d’un consortium priv√©, men√© par le g√©ant californien Bechtel. On avait conc√©d√© √ ce dernier les droits d’exploitation de chaque goutte d’eau de la r√©gion.

Durant cet √©v√©nement, que l’on a surnomm√© ¬« la guerre de l’eau ¬ », deux mod√®les de gestion irr√©conciliables s’opposaient. D’un c√īt√©, le gouvernement, en accord avec les recommandations de la Banque mondiale, d√©fendait un mod√®le de distribution bas√© sur le principe de l’utilisateur-payeur. Ce dernier stipulait notamment que le prix de l’eau devait augmenter en fonction de la demande. Mais dans le contexte bolivien, cela signifiait surtout que l’eau allait √™tre vendue au plus offrant.

De l’autre c√īt√©, les manifestants, majoritairement indig√®nes, exigeaient la rupture du contrat de Bechtel. Ils r√©clamaient aussi la reconnaissance du mod√®le traditionnel bas√© sur la propri√©t√© et la distribution communautaires de l’eau. Selon ce mod√®le, h√©rit√© des traditions indig√®nes, l’eau des lacs et des rivi√®res est distribu√©e par les chefs de village aux familles, en fonction de leurs besoins.

La confrontation de f√©vrier 2000 a caus√© la mort d’un jeune manifestant. Des dizaines d’autres ont √©t√© bless√©s. Il n’en fallait pas plus pour que Bechtel, soucieuse de son image, d√©cide de plier bagage. Forc√© d’agir, le gouvernement a surpris tout le monde en commandant une √©tude impartiale pour √©valuer les m√©rites de chaque mod√®le. Une d√©marche inusit√©e, dans un pays o√Ļ le probl√®me de l’eau avait toujours √©t√© d√©battu avec des pancartes et des porte-voix.

La tradition l’emporte

Verre d’eau √ la main, le principal auteur de l’√©tude, Juan Carlos Alluralde, r√©sume les deux propositions √©tudi√©es : ¬« Par exemple, si je donne ce verre √ un fermier pour qu’il produise une tomate qui vaut 10 cents, mon verre g√©n√®re 10 cents. Par contre, si je le donne √ une mine et qu’il extrait un gramme d’or, mon verre g√©n√®re 15 dollars. La proposition [n√©olib√©rale] est donc la suivante : pourquoi utiliser l’eau pour une tomate quand je peux la donner au secteur minier pour qu’il produise plus d’argent, faisant ainsi rouler l’√©conomie du pays. ¬ » Selon lui, cette fa√ßon de voir les choses se r√©v√®le particuli√®rement n√©faste dans le contexte bolivien, o√Ļ la pauvret√© et la p√©nurie d’eau apparaissent souvent indissociables.

Apr√®s avoir analys√© un grand nombre de donn√©es, l’√©tude gouvernementale a conclu que le mod√®le de gestion traditionnelle permettait √ une plus grande partie de la population d’avoir acc√®s √ l’eau. Le constat a ensuite servi de base √ la Ley del riego, en l√©gitimant pour la premi√®re fois les syst√®mes de distribution indig√®nes, utilis√©es depuis des si√®cles. La nouvelle loi fournit m√™me une protection contre de futures ing√©rences du secteur priv√©, en assurant la priorit√© aux besoins essentiels, incluant l’agriculture de subsistance.

La Loi de l’irrigation a √©t√© accueillie avec un soulagement tout particulier √ Valle Alto, une r√©gion aride situ√©e au sud-est de Cochabamba. Depuis les ann√©es 1950, les agriculteurs y luttent pour obtenir le droit d’utiliser l’eau de la rivi√®re Palka, situ√©e √ 50 kilom√®tres au nord. En th√©orie, cette eau leur permet de poursuivre les cultures durant la saison s√®che, qui s’√©tend sur plus de huit mois. Or, en 1996, toute l’eau de la r√©gion avait √©t√© conc√©d√©e √ l’entreprise am√©ricaine Duke, pour alimenter un barrage hydro√©lectrique situ√© √ quelques kilom√®tres en aval.

Durant des ann√©es, Pedro Soto, le responsable des syst√®mes d’eau de la r√©gion, a √©t√© confront√© √ un probl√®me majeur. En Bolivie, personne n’√©tait vraiment propri√©taire de l’eau. Au point o√Ļ chaque minist√®re avait ses propres lois, plus ou moins contradictoires. Dans ce contexte, la distribution √©quitable devenait difficile et les conflits avec les industriels apparaissaient in√©vitables. ¬« Selon le code minier, une compagnie pouvait d√©vier une rivi√®re sans demander la permission √ qui que ce soit et sans payer un seul peso. Vous vous rendez compte du danger que cela repr√©sentait ? ¬ », d√©nonce-t-il.

Une nouvelle autorit√© sur l’eau

La cr√©ation d’un comit√© ind√©pendant qui d√©tient l’autorit√© sur l’eau, le Servicio nacional de Riego, devrait assurer une gestion plus impartiale. Et le ministre de l’Eau, Abel Mamani, se fait l’ambassadeur d’un acc√®s plus large √ l’eau potable, √ travers le monde. Au Forum mondial de l’eau de Mexico, en mars dernier, il a men√© une coalition de pays qui tentait de faire reconna√ģtre l’eau comme un droit fondamental, et de l’exclure des trait√©s de libre-√©change.

En juin dernier, M. Mamani a r√©cidiv√© √ l’assembl√©e de l’Organisation des √‰tats am√©ricains (OEA). Cette fois, l’opposition est venue des √‰tats-Unis, du Canada, du Mexique et de l’Argentine qui craignaient qu’une √©ventuelle reconnaissance ne remette en cause la l√©gislation de certains √‰tats o√Ļ l’eau rel√®ve d√©j√ du domaine priv√©. Les pays de l’OEA ont n√©anmoins accept√© d’√©tudier la proposition et de la reconsid√©rer √ la prochaine assembl√©e, l’an prochain.

Au fond, il n’est pas si √©tonnant qu’une loi touchant l’utilisation de l’eau prenne autant d’importance en Bolivie. Selon l’UNESCO, pas moins du tiers de la population bolivienne n’aurait pas acc√®s √ l’eau potable. Et le manque d’eau finit par avoir des cons√©quences directes sur la sant√© humaine. En Bolivie, les maladies gastro-intestinales caus√©es par l’insalubrit√© de l’eau repr√©sentent la premi√®re cause de maladie infantile. En 2005, l’Unicef estimait que 6,2 % des enfants boliviens meurent avant d’atteindre l’√Ęge de cinq ans.

Soyons optimistes. Dans un contexte o√Ļ les s√©cheresses se multiplient, il n’est pas impossible que les arguments strictement √©conomiques d√©fendus par plusieurs organismes internationaux deviennent bient√īt irrecevables. La Bolivie, un petit pays andin de neuf millions d’habitants, ferait alors figure de pr√©curseur dans la reconnaissance de l’eau en tant que bien commun, indispensable √ la vie.

Source : Alternatives (http://www.alternatives.ca), 2 mars 2007.
Cet article a √©t√© r√©alis√© avec le soutien financier de l’Agence canadienne de d√©veloppement international (ACDI).

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