Trafics d’√™tres humains en Am√©rique latine
Le march√© de l’infamie
par Gloria Elena Rey
Article publiť le 4 mai 2007

Ils vous ont offert un travail ? De gagner beaucoup d’argent ? Un mariage ou une vie nouvelle √ l’√©tranger ? Informez-vous avant d’accepter. Ils ont tromp√© Claudia, une colombienne de 28 ans, m√®re de deux enfants, bacheli√®re et technicienne en syst√®mes √©lectriques.

Ils lui ont offert du travail dans une station p√©troli√®re au Venezuela et elle a fini battue, viol√©e, r√©duite √ la prostitution, d’apr√®s l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), l’organisme qui combat la traite des √™tres humains depuis un demi-si√®cle et qui travaille dans plus de 120 pays, notamment en Am√©rique latine.

A Juan, ing√©nieur, 30 ans, ils ont offert de gagner 200 euros par jour en Espagne, mais lorsqu’il y est arriv√©, ils lui ont pris ses papiers, l’ont mis √ garder les moutons et √ travailler gratis. Paula, 40 ans, s√©par√©e, deux enfants, universitaire titulaire d’un post-graduat, a √©t√© livr√©e √ l’exploitation sexuelle et par le travail, ils l’ont battue, l’ont menac√©e de violer sa fille, tout cela apr√®s avoir connu Jorge par Internet, √™tre all√©e en Am√©rique centrale et s’y √™tre mari√©e.

Pour ne pas s’√™tre bien inform√©e, ne pas avoir enqu√™t√© sur des individus, des entreprises, des lois, des obligations et des droits, pour avoir confi√© leurs documents √ des particuliers ou pour ne pas avoir cherch√© de l’aide √ temps, d’autres femmes ont perdu jusqu’√ leurs enfants.

C’est ce qui est arriv√© √ une secr√©taire colombienne qui a connu un Autrichien par Internet, s’est mari√©e avec lui et est partie vivre en Autriche. ¬« J’ai eu mon premier enfant et il me l’a pris. Il m’a enferm√©e, il ne me laissait pas sortir. J’ai eu deux autres enfants mais eux aussi ont disparu. J’ai r√©ussi √ m’√©chapper et √ rentrer mais bien que j’aie fait des d√©marches, je ne les ai pas encore retrouv√©s ¬ », a-t-elle racont√© √ la Fondation Esperanza, une organisation non-gouvernementale (ONG) colombienne qui combat la traite de personnes.

En Colombie et dans le reste de l’Am√©rique latine, des histoires comme celles-l√ abondent. Des milliers d’hommes, de femmes, de filles et de gar√ßons sont victimes aujourd’hui de ce march√© de l’infamie, qui touche au moins vingt millions de personnes dans le monde et est la plus grosse source d’enrichissement des mafias apr√®s le trafic de drogue et des armes, selon Anti-Slavery (Anti-esclavagisme), l’ONG britannique fond√©e en 1839.

Beaucoup de Latino-am√©ricains vivent en situation d’exploitation, sous la violence, les menaces, la r√©clusion ou bien travaillent sans r√©mun√©ration. ¬« D’autres sont vendus ou exploit√©s √ des fins de prostitution, de travail, de mariage servile, de tourisme sexuel ou de trafic d’organes ¬ », dit Adriana Ruiz-Restrepo, coordinatrice nationale de lutte contre la traite des personnes du Bureau des Nations Unies sur les Drogues et la Criminalit√© (UNDOC, United Nations Office on Drugs and Crime) √ Bogota.

Au moins 10.000 personnes de quelque 39 pays, principalement d’Am√©rique latine, sont r√©duites en esclavage aujourd’hui dans plus de 90 villes des Etats-Unis, a d√©nonc√© Jolene Smith de l’ONG Free the Slaves (Lib√©rer les esclaves) lors d’une conf√©rence internationale sur la traite cette ann√©e √ Bogota.

¬« 46% sont exploit√©s dans la prostitution forc√©e, 27% en tant que domestiques, 10% dans l’agriculture, 5% dans des usines et le reste dans d’autres activit√©s ¬ », a-t-elle pr√©cis√©.

L’esclavage moderne

L’abolition de l’esclavage au XIXe si√®cle n’a eu lieu que sur papier. Non seulement elle n’a pas mis fin √ la servitude des noirs et des indig√®nes, mais elle l’a plut√īt accrue et a produit d’autres ph√©nom√®nes comme le trafic d’organes.

Au XXe si√®cle, l’humanit√© a conquis tous ses droits et cr√©√© toutes les r√®gles de la coexistence, mais elle a aussi renforc√© des crimes inf√Ęmes comme la traite des personnes qualifi√©e aujourd’hui d’esclavage moderne.

Chaque ann√©e, entre 600 000 et 800 000 personnes sont victimes de la traite ; 80% d’entre elles sont des filles et des femmes, la moiti√© sont mineures d’√Ęge et la majorit√© prisonni√®res de l’exploitation sexuelle, selon le VIe Rapport sur la traite des personnes publi√© en juillet par le D√©partement d’Etat des Etats-Unis.

Mais la situation peut √™tre pire parce que ¬« les victimes ne d√©noncent pas, en ne s’assumant pas comme victimes, elles ont peur des repr√©sailles contre elles-m√™mes ou leur famille, elles craignent d’√™tre jug√©es par les leurs ou que les autorit√©s les consid√®rent comme criminelles et non comme victimes ¬ », dit Monica Peruffo, du Programme de traite des personnes de l’OIM en Colombie.

La majorit√© des pays d’Am√©rique latine ¬« accusent des ph√©nom√®nes de traite interne, r√©gionale ou vers d’autres pays, mais beaucoup ne disposent pas d’une l√©gislation pour les affronter bien que le probl√®me croisse ¬ », affirme Ruiz-Restrepo.

¬« C’est pourquoi il n’existe pas de statistiques pr√©cises. Il est difficile de quantifier les cas et complexe d’en faire le suivi. Il n’existe pas d’√©tude r√©gionale d√©taill√©e, mais nous savons que le probl√®me est grave et qu’aucun pays n’est exempt de cette tare ¬ », ajoute-t-elle.

La Colombie vient en troisi√®me place, apr√®s le Br√©sil et la R√©publique dominicaine, pour le nombre de cas de traite internationale enregistr√©s, malgr√© le d√©veloppement de nombreuses campagnes d’information, la mise √ la disposition de l’√©migrant de diff√©rentes lignes de consultation gratuites et le fait de s’appuyer sur une des l√©gislations les plus avanc√©es d’Am√©rique latine.

Ici, la traite est punie de 13 √ 23 ans d’emprisonnement et d’amendes √©quivalant √ entre 800 et 1000 salaires minimum (entre 140 000 et 175 000 dollars) tandis qu’en Bolivie, au Br√©sil, au Paraguay et dans d’autres pays, il n’existe pas de l√©gislation pr√©cise pour la combattre et la punir.

Plus qu’aucune autre nation latino-am√©ricaine, la Colombie offre un panorama complet de la traite. ¬« C’est le cas le plus complexe dans la r√©gion parce qu’il r√©unit toutes les caract√©ristiques qui la favorisent : le conflit arm√©, la crise √©conomique, le d√©placement et le recrutement forc√© [de population], le narcotrafic, et d’autres encore ¬ », dit Ruiz-Restrepo.

De plus, √©tant le seul pays en guerre, la Colombie est plus vuln√©rable parce que ¬« les trafiquants se nourrissent surtout des crises humanitaires ¬ », dit la chercheuse Judith Kumin, ex-chef d’information publique du Haut Commissariat des Nations Unies pour les R√©fugi√©s, qui a son si√®ge √ Gen√®ve.

Dans la région

L’Am√©rique latine est aujourd’hui une des r√©gions du monde √ partir de laquelle on fait le plus de commerce d’√™tres humains et o√Ļ ce trafic rencontre un bouillon de culture favorable. La mentalit√© d’√©migrant du Latino-am√©ricain et la conviction g√©n√©ralis√©e que le monde peut √™tre meilleur ailleurs exercent aussi leur influence.

Dans le cas de la Colombie, pr√®s de quatre millions de citoyens r√©sident √ l’ext√©rieur du pays et on estime qu’entre deux et dix personnes quittent chaque jour le pays comme victimes potentielles de la traite, selon le D√©partement Administratif de S√©curit√© (DAS), les services secrets colombien, et Interpol (police internationale).

¬« Une nouveaut√© r√©cente est qu’il y a des d√©nonciations de traite de Colombiens dans des pays voisins comme l’Equateur et le Panama ¬ », commente Peruffo, de l’OIM.

Au Br√©sil, o√Ļ il n’existe pas encore de l√©gislation sp√©cifique, on oblige non seulement des hommes √ travailler comme esclaves dans les haciendas (exploitations agricoles), mais √ Feira de Santana, une commune de l’√©tat de Bahia, dans le Nordeste, on vend les jeunes filles aux ench√®res. ¬« On les met sur un camion et on les vend. Les vierges co√ »tent plus cher ¬ », a dit, lors d’une interview √ Bogota, la chercheuse Jacqueline Leite, dans le cadre d’un atelier r√©gional sur la traite et les droits humains.

Le Mexique, cinqui√®me sur la liste de la traite et o√Ļ prolif√®rent comme en Colombie les cartels de la drogue, est un pays d’origine, de transit et de destination finale de personnes √ des fins d’exploitation sexuelle et par le travail, d’apr√®s les informations du D√©partement d’Etat.

Ici, ¬« le ph√©nom√®ne est √©troitement li√© √ des r√©seaux et et √ des bandes d√©linquantes organis√©es au niveau transnational. Beaucoup d’immigrants ill√©gaux deviennent des victimes des trafiquants et sont exploit√©s durant leur trajet depuis la fronti√®re du Guatemala jusqu’√ la fronti√®re nord contigu√« aux Etats-Unis ¬ », affirme-t-elle.

L’Argentine, de son c√īt√©, en est venue √ int√©grer le circuit mondial des trafiquants de personnes -, surtout pour l’exploitation sexuelle et par le travail, sp√©cialement d’enfants et d’adolescents, d’apr√®s le dernier rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT).

Au Venezuela, le Minist√®re public a annonc√© l’arrestation de deux effectifs de la Garde nationale pour leur implication suppos√©e dans une bande internationale de trafic de citoyens chinois, au d√©but du mois de juin 2006. Washington a inclus le Venezuela dans la liste des pays qui pourraient subir des sanctions pour ne pas lutter contre la traite.

Pour compliquer encore la situation, les Latino-am√©ricains sont aussi victimes du trafic d’organes. Aujourd’hui, il n’est pas rare de trouver des corps ou des cadavres ¬« pill√©s ¬ ».

En Colombie, il y a plusieurs exemples. A Bogota, un jeune de 18 ans est sorti un matin de chez lui pour l’universit√© et en chemin, dans l’autobus, il a entam√© la conversation avec deux inconnus. Il se rappelle seulement qu’ils lui ont jet√© quelque chose au visage.

Cinq jours plus tard, lorsqu’il s’est r√©veill√© dans le Parque El Tunal, au sud de la ville, il portait une √©norme cicatrice et il lui manquait un rein, selon ce qu’il a racont√© √ la Fondation Esperanza.

A Bucaramanga, dans le d√©partement de Santander, dans le nord-est du pays, on a trouv√© le cadavre de la jeune Johana Maritza Pinto, 17 ans. Son corps avait √©t√© lav√©, habill√©, sans taches de sang, mais avait une cicatrice du cou jusqu’au nombril. ¬« Ils lui ont pris depuis les poumons jusqu’√ la vessie ¬ », a r√©sum√© la police.

¬« On nous a parl√© de femmes enceintes auxquelles on a vol√© leurs b√©b√©s ou de cadavres de jeunes retrouv√©s sans corn√©e, mais il est tr√®s difficile d’assurer le suivi de ces cas ¬ », dit Diana Cano, coordinatrice nationale de la Fondation Esperanza.

Que faire pour combattre ces d√©lits ? Les experts recommandent de bien s’informer sur les droits et les devoirs avant de voyager, de ne pas faire confiance √ des propositions miraculeuses, d’ordre affectif ou √©conomique, de ne pas croire √ des contes de f√©es parce qu’aujourd’hui, l’√©migration est un choix qui exige de l’information ; et le trafic d’organes, une r√©alit√© qui endeuille la r√©gion.

Source : IPS Noticias (http://www.ipsnoticias.net), mars 2007.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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