Bolivie
Evo Morales reprend le téléphone avant de nationaliser l’électricité
par Benito Pérez
Article publi le 3 mai 2007

La Paz a ouvert des négociations avec la multinationale ETI pour récupérer l’ancienne société publique ENTEL. Si le dialogue échoue, une expropriation du numéro un bolivien des télécoms n’est pas exclue.

Le gaz, la sidérurgie, l’eau et maintenant la téléphonie, avant les mines et l’électricité. Le gouvernement bolivien a fait lundi dernier un pas supplémentaire vers la récupération des régies privatisées durant les années 1980-90, en annonçant la constitution d’une commission interministérielle chargée d’ouvrir des négociations avec la multinationale italienne ETI - actionnaire majoritaire [1] de l’Empresa nacional de telecomunicaciones (ENTEL). La commission a jusqu’au 1er mai pour « auditer  » le numéro un bolivien des télécoms et « concerter  » une stratégie de rachat. En cas d’échec, certaines sources n’excluent pas que le président Evo Morales décrète l’expropriation.

Le projet du gouvernement bolivien s’inscrit dans le cadre du Plan national de développement (PND) adopté l’an dernier et qui stipule que l’Etat doit reconquérir une marge de manoeuvre dans les « secteurs économiques stratégiques  ». Une affaire de « souveraineté nationale  », selon César Navarro : « Si demain les entreprises privées faisaient grève, nous serions dans l’incapacité de communiquer  », résume le député du Mouvement vers le socialisme (MAS). René Ramos, également parlementaire du parti présidentiel, a même accusé ENTEL de s’être livré  des écoutes illégales pour le compte des Etats-Unis.
Du côté de l’opposition, en revanche, c’est l’incompréhension. « Pourquoi nationaliser la seule entreprise privatisée qui donne de bons résultats ?  », interroge l’éditorialiste d’El Mundo.

Affaire profitable

La réaction du quotidien de Santa Cruz résume  elle seule le fossé idéologique qui divise aujourd’hui les Boliviens. Car pour le gouvernement d’Evo Morales, faire de l’Etat le principal actionnaire d’ENTEL est surtout l’occasion de rediriger ses énormes profits vers les secteurs défavorisés. Avec 90% de parts de marché sur Internet et plus de 70% sur les appels longue distance et la téléphonie mobile, l’ex-monopole d’Etat aurait « exporté  » quelque 300 millions de dollars depuis sa privatisation en novembre 1995.
Autant d’argent qui n’a pas été réinvesti dans le développement d’ENTEL, accusent les consommateurs. En septembre 2006, une grève de deux jours des téléphones portables avait ciblé le « cartel des télécoms  », accusé d’offrir des services chers et de mauvaise qualité, ainsi qu’une couverture presque inexistante dans les régions rurales. Les protestataires relevaient qu’un appel national revient jusqu’ quatre fois plus cher qu’une communication vers les Etats-Unis ou l’Europe. Leur manifeste appelait déj l’Etat  reconstruire un service public digne de ce nom.

Développer les services grâce  l’apport de capitaux étrangers, tel était pourtant le prétexte, en 1995,  la privatisation d’ENTEL sous le régime du président Gonzalo Sánchez de Lozada. La société italienne Stet (qui a ensuite revendu ENTEL  ETI) avait obtenu les 50% de l’entreprise publique - estimée alors  1,2 milliard de dollars - contre la seule promesse d’investir quelque 612 millions. Or, selon une étude de la Superintendance bolivienne des télécoms, la capitalisation d’ENTEL n’aurait pas dépassé les 466 millions de dollars.
L’organe régulateur du secteur accuse aussi l’ex-monopole public d’avoir exporté une part de ses profits, en omettant de les déclarer au fisc. Une « erreur  », estimée  quelque 26 millions de dollars, que l’Etat ne manquera pas de mettre  profit pour faire baisser les enchères.

Vente en point de mire

Car si elle conteste fermement ces accusations, la multinationale italienne ne semble plus exclure un désengagement d’ENTEL. Les rumeurs laissant entendre que son principal actionnaire, Olimpia (Pirelli), serait visé par une OPA des géants étasunien AT&T et mexicain America Móvil, qui favoriseraient l’option d’une vente négociée.
Par la voix de son ambassadeur  La Paz, Rome s’est également montré conciliant, tout en demandant  La Paz de renoncer  ses « pressions  » et de « protéger les investissements réalisés  ». Une somme de 170 millions de dollars serait jugée suffisante pour acquérir le paquet d’actions.

« Beaucoup trop cher  », a fait savoir le gouvernement bolivien, sans toutefois préciser sa mise de départ. S’il dispose d’une jolie cagnotte grâce  la renégociation en 2006 des contrats pétroliers, La Paz sait qu’il faudra jouer serré pour contenter les actionnaires d’ENTEL, tout en poursuivant sa politique de reconstruction du secteur public. D’autant que le contentieux entre la Bolivie et la multinationale zougoise Glencore, déclenché par la réquisition en février dernier de la fonderie Vinto, l’ex-Empresa nacional de fundicion (ENAF), pourrait s’avérer fort onéreux.

Le vice-président Alvaro García Linera n’en demeure pas moins déterminé  suivre son plan de route. A la fin du mandat d’Evo Morales, a-t-il annoncé cette semaine, l’Etat devra contrôler directement 30% du produit intérieur brut bolivien, contre 18% aujourd’hui.

Rail et aviation oubliés

Après ENTEL, La Paz a déj annoncé que ses prochains objectifs seront la reconstitution de l’ex-monopole électrique ENDE, vendu en trois parts en 1995  des sociétés étasuniennes, et la revitalisation de la Comibol, l’entreprise minière d’Etat, démembrée en 1985 lors de la première vague de libéralisation de l’économie bolivienne. L’an dernier, le décret présidentiel du 1er mai de nationalisation des hydrocarbures avait déj redonné vie  la société pétrolière publique YPFB.

Des six entreprises publiques démantelées par Gonzalo Sánchez de Lozada, seules ENFE, la société ferroviaire, et LAB, la compagnie aérienne nationale, ne sont pas en voie de récupération. Le gouvernement exclut en particulier le rachat de LAB, au bord de la faillite suite  la catastrophique gestion de l’homme d’affaires Ernesto Asbún, aujourd’hui en fuite.

Benito Pérez, depuis La Paz

Notes :

[1Deux fonds de pension contrôlés par l’espagnol BBVA et le suisse Zurich Assurances possèdent 44% des actions.

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch/), Genève, avril 2007.

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