Venezuela
Fin de la concession attribu√©e √ RCTV : Concert de d√©sinformation √ la fran√ßaise
par Henri Maler , Mathias Reymond
Article publiť le 7 juin 2007

Le non-renouvellement depuis le 27 mai de la concession hertzienne attribu√©e √ la cha√ģne de t√©l√©vision v√©n√©z√©lienne Radio Caracas T√©l√©vision (RCTV) nous a valu un d√©ferlement d’informations unilat√©rales et tendancieuses, biais√©es et lacunaires au service d’une condamnation sans appel. Titres falsificateurs et commentaires acerbes contre Ch√°vez √ l’appui, les m√©dias fran√ßais, soutenus par les ma√ģtres-penseurs du microcosme m√©diatique et par l’association anti-chaviste Reporters sans Fronti√®res (RSF), ont repris en chŇ“ur le m√™me refrain, r√©sum√© √ merveille par le titre de l’√©ditorial du Monde : ¬« Censure √ la Ch√°vez ¬ » (28 mai 2007).
Sous couvert de r√©pondre √ des questions s√©rieuses et l√©gitimes, un concert de d√©sinformation... et de propagande √ sens unique en guise de controverse.

Une d√©cision ill√©gale ?

RCTV, propri√©t√© de 1 Broadcasting Caracas (1BC), entreprise fond√©e en 1930 par William H. Phelps, homme d’affaire √©tats-unien vivant √ Caracas, a √©t√© cr√©√©e en 1953. En 1987, sous la pr√©sidence de Jaime Lusinchi (du parti Accion Democratica), est adopt√© un d√©cret qui stipule dans son article 1 : ¬« Les concessions pour la transmission et l’exploitation de cha√ģnes de t√©l√©visions et fr√©quences de radio seront d√©livr√©es pour une p√©riode de 20 ans ¬ » et reconduit pour une dur√©e de 20 ans les concessions d√©livr√©es avant la date du d√©cret. La concession attribu√©e √ la cha√ģne RCTV par l’Etat devait donc √™tre renouvel√©e ou prendre fin le 27 mai 2007.

C’est donc l√©galement que le gouvernement v√©n√©zu√©lien a d√©cid√© de ne pas renouveler la concession. A strictement parler, il ne s’agit ni de la suppression d’une licence, contrairement √ ce qu’affirment Les Echos d√®s le 10 janvier 2007, quand ils √©voquent ¬« la suppression de la licence de la cha√ģne de radiot√©l√©vision d’opposition RCTV  [1] ¬ », ni de la fermeture d’une cha√ģne de t√©l√©vision qui peut continuer √ diffuser par d’autres voies que par la voie hertzienne.

En d√©pit d’un titre digne d’un √©ditorial mensonger - ¬« Ch√°vez b√Ęillonne la t√©l√© d’opposition ¬ » - Lamia Oualalou dans Le Figaro du 26 mai rappelle simplement : ¬« Sur le plan l√©gal, le gouvernement est dans son droit. Il ne s’agit pas de la fermeture d’un canal mais du non-renouvellement d’une concession. "C’est une d√©cision souveraine, l’espace t√©l√©visuel est public, pas priv√©, et faire de RCTV le repr√©sentant de la d√©mocratie est une blague”, insiste le sociologue Luis Lander. ¬ »

Au contraire, l’√©ditorialiste anonyme du Monde (dat√© du 27-28 mai) - sous le titre √©loquent, mais litt√©ralement faux : ¬« Censure √ la Ch√°vez ¬ » - affirme que ¬« Le pr√©sident Hugo Ch√°vez a ordonn√© la disparition de RCTV ¬ ». La passion du commentaire hostile d√©figure l’information, puisque RCTV pourra continuer √ diffuser via Internet, le c√Ęble ou le satellite. Mais selon la loi, sa fr√©quence hertzienne revient au service public.

Confondant all√®grement libert√© de l’information et de la culture et libert√© des entreprises m√©diatiques priv√©es, Le Monde consid√®re sans doute qu’une concession de l’espace public hertzien, voire m√™me la privatisation d’une entreprise, devient d√©finitive lorsqu’elle est accord√©e. Avec de tels gardiens des lois, TF1-Bouygues est bien prot√©g√© !

En janvier 2007, interrog√© par le T√©l√©gramme de Brest sur la n√©cessit√© de ¬« remettre en cause l’attribution de TF1 au groupe Bouygues ¬ », un apprenti dictateur r√©pondait qu’il fallait avant tout ¬« faire respecter la loi ¬ » avant d’ajouter : ¬« La loi vot√©e il y a vingt ans (...) stipulait qu’il fallait v√©rifier que les engagements pris par les cha√ģnes, notamment en mati√®re de programmes culturels, √©taient tenus. Ces rendez-vous fix√©s par la loi n’ont jamais √©t√© honor√©s. Et l’on a prolong√©, sans que personne ne s’en aper√ßoive, les concessions sans la moindre discussion. Ce n’est pas juste. ¬ » Cette d√©claration de Fran√ßois Bayrou - puisque c’est de ce redoutable ¬« chaviste ¬ » qu’il s’agit - n’avait pas particuli√®rement √©mu la r√©daction du Monde...

Une d√©cision arbitraire ?

Une d√©cision peut √™tre l√©gale dans son principe et arbitraire par ses motifs et ses modalit√©s. Avant d’en juger, pour en juger, encore faut-il disposer d’une information la plus exacte et la plus compl√®te possible. Tel n’est pas le cas.

Soucieux de pouvoir affirmer sans crainte d’√™tre contredit que la d√©cision d’Hugo Ch√°vez est totalement arbitraire, Paulo A. Paranagua, dans Le Monde du 25 mai 2007 (sous le titre ¬« Hugo Ch√°vez fragilis√© par les protestations contre la fermeture d’une cha√ģne d’opposition ¬ »), √©conomise les informations : ¬« Devant le toll√© suscit√© aussi bien au Venezuela qu’√ l’√©tranger, il [le gouvernement] a finalement pr√©par√© une riposte et publi√© un "Livre blanc sur RCTV", qui m√©lange arguments juridiques et politiques. ¬ » Fort de cette affirmation p√©remptoire, Paulo A. Paranagua ne retient des 184 pages du ¬« Livre blanc sur RCTV ¬ » [2] (qui, publi√© en mars 2007 par le Minist√®re du Pouvoir Populaire pour la Communication et l’Information du Venezuela, propose sa version de l’√©tat des concentrations au Venezuela, de la r√©gulation des concessions, des transgressions des lois et r√®glements en vigueur), que l’incoh√©rence qu’il lui pr√™te : ¬« RCTV a "stimul√© la guerre civile et le coup d’Etat", affirme le livre, en r√©f√©rence au putsch rat√© contre M. Ch√°vez en 2002, mais "il ne s’agit pas de vindicte politique". ¬ » Si vous voulez en savoir plus et, au moins la version exacte du gouvernement, il ne vous reste plus qu’√ lire le Livre Blanc lui-m√™me.

Parmi les motifs du non renouvellement de la concession, figure en premi√®re place la participation de RCTV au coup d’Etat d’avril 2002, traditionnellement affubl√© d’adjectifs - ¬« √©ph√©m√®re ¬ », ¬« manqu√© ¬ », ¬« avort√© ¬ » - qui en r√©duisent r√©trospectivement le sens, comme si son √©chec n’√©tait pas d√ » au soutien populaire dont a b√©n√©fici√© Hugo Ch√°vez et comme si sa bri√®vet√© valait absolution politique. Sur France 24, par exemple, le samedi 23 est diffus√© un reportage qui se veut ¬« √©quilibr√© ¬ » [3] et qui r√©sume ainsi : ¬« Le pr√©sident Hugo Ch√°vez l’accuse [RCTV] d’avoir soutenu un mini coup d’Etat contre lui en en 2002. ¬ »

Cette accusation est-elle fond√©e ? La plupart des journalistes, au terme d’une investigation de 5 ans, ne sont pas encore parvenus √ se prononcer sur une accusation qu’ils attribuent au seul Hugo Ch√°vez et qu’ils n’ont pas encore ¬« recoup√©e ¬ » ! Deux exceptions m√©ritent d’√™tre mentionn√©es :

— Dans Lib√©ration, Fran√ßois Meurisse [4] rapporte partiellement les faits : ¬« Personne dans le pays n’a oubli√© l’attitude de la cha√ģne durant l’√©ph√©m√®re coup d’Etat contre Hugo Ch√°vez qui a eu lieu entre le 11 et le 13 avril 2002. Le 11, la cha√ģne avait diffus√© des appels √ marcher sur le palais pr√©sidentiel, une manifestation qui permettra de d√©clencher le putsch. Le 13, au contraire, alors que de grands rassemblements r√©clament le retour du pr√©sident Chavez retenu prisonnier, la cha√ģne tait l’information et diffuse le Livre de la jungle, pr√©textant des risques trop √©lev√©s pour ses √©quipes dans les rues de Caracas. Aujourd’hui encore, la directrice de l’information Soraya Castellano soutient que l’attitude de la cha√ģne a toujours √©t√© correcte. Et qu’il n’y a alors pas eu, en avril 2002, de “coup d’Etat” mais “un vide du pouvoir”, th√®se qui n’est plus d√©fendue que par les plus “durs” de l’opposition. ¬ »

— L’article paru dans Le Figaro du 26 mai, d√©j√ cit√©, apr√®s avoir soulign√© la l√©galit√© de la d√©cision prise, rappelle lui aussi quelques faits √©l√©mentaires : ¬« Pendant des ann√©es, la cha√ģne a ouvertement conspir√© contre le pr√©sident en place en relayant les appels √ renverser le r√©gime. Lors du coup d’√‰tat du 11 avril 2002, le canal annon√ßait qu’Hugo Ch√°vez avait d√©missionn√© et accept√© que le dirigeant du patronat local, Pedro Carmona, assure l’int√©rim √ la t√™te de l’√‰tat. En r√©alit√©, le pr√©sident √©tait maintenu au secret dans une √ģle au large du Venezuela par des militaires putschistes. ¬ »

Encore ne s’agit-il l√ que du r√īle jou√© par RCTV (et d’autres m√©dias priv√©s) lors du coup d’Etat. Les actes de d√©sinformation intentionnelle et de d√©stabilisation, √ commencer par le soutien √ la gr√®ve patronale de 2002, se sont poursuivis depuis et sur RCTV jusqu’√ aujourd’hui [5].

Rappelons enfin que le lourd passif de RCTV ne date pas de l’arriv√©e au pouvoir d’Hugo Ch√°vez : la quasi-totalit√© des m√©dias omettent de mentionner les multiples transgressions de la l√©galit√© de RCTV qui lui avaient valu d’√™tre ferm√©e √ plusieurs reprises par des pr√©d√©cesseurs sociaux-d√©mocrates ou d√©mocrates-chr√©tiens de l’actuel Pr√©sident [6].

Ne pouvant simplement nier ces faits (quand ils ne les dissimulent pas...), des commentateurs se r√©fugient derri√®re une fine ligne de d√©fense : le r√īle de RCTV pendant le coup d’Etat aurait d√ » faire l’objet d’une proc√©dure judiciaire. Dans Lib√©ration, Fran√ßois Meurisse souscrit ainsi aux propos qu’il rapporte : ¬« Le directeur de l’association civile Espace public, Carlos Correa, rappelle, lui, que la d√©fense de la libert√© d’expression n’a pas pour objectif “de juger de la bonne ou mauvaise pratique du journalisme. Il y a d’autres m√©canismes pour √ßa. Dans le cas de la conduite de RCTV durant le coup d’Etat, c’est √©ventuellement un processus judiciaire qui aurait d√ » se mettre en place contre elle, ce qui n’a jamais √©t√© fait”. ¬ »

Ainsi, la mansu√©tude du gouvernement d’Hugo Ch√°vez √ l’√©gard des participants au coup d’Etat est mise √ son d√©bit [7].

Une d√©cision impopulaire ?

Les principaux m√©dias fran√ßais sont unanimes : la d√©cision de Ch√°vez est impopulaire au Venezuela. ¬« A en croire des sondages, 80 % des V√©n√©zu√©liens d√©sapprouvent la disparition de RCTV, au nom de la libert√© de choix des programmes ¬ », √©crit Paulo A. Paranagua, d√®s le 22 avril 2007, avant de r√©p√©ter, le 26 mai : ¬« A en croire les sondages, 80% des V√©n√©zu√©liens (...) seraient d√©favorables √ la fermeture de RCTV. ¬ » Des sondages, dont l’envoy√© sp√©cial du Monde se garde bien de rappeler de quels instituts partisans ils sont l’Ň“uvre : ces m√™mes instituts qui pr√©disaient une victoire limit√©e de Ch√°vez lors des derni√®res √©lections alors qu’il les a remport√©es √ 63% [8]. De son c√īt√©, Fran√ßois Meurisse dans Lib√©ration fait √©tat de sondages qui ¬« affirment que 70 % de la population regrette la d√©cision de Ch√°vez ¬ », avant d’ajouter, plus prudemment : ¬« Le chiffre est peut-√™tre exag√©r√© mais la mesure est tr√®s loin d’√™tre populaire. ¬ »

Admettons qu’une telle impopularit√© soit v√©rifi√©e. Une information rigoureuse s’interdirait de confondre la question du choix des programmes de divertissement et celle du pluralisme des informations. Accepterait-on, en France, qu’une cha√ģne de t√©l√©vision comme TF1 puisse se pr√©valoir de la popularit√© de ¬« Qui veut gagner des millions ? ¬ » pour transgresser impun√©ment la l√©gislation en vigueur ? Le Monde s’√©meut parce que la ¬« censure ¬ » ¬« prive un public populaire de ses programmes favoris ¬ ». Qu’on s’en r√©jouisse ou le d√©plore, c’est vraisemblable. Faut-il en conclure que des programmes populaires ne peuvent pas √™tre remplac√©s par d’autres ? Et que le quotidien vesp√©ral aurait protest√© si le public fran√ßais avait √©t√© priv√© des √©missions de t√©l√©r√©alit√©, en s’insurgeant, comme il le fait √ propos du Venezuela contre un ¬« coup rude port√© √ la libert√© d’expression ¬ » ?

Une d√©cision liberticide ?

Le titre d’une d√©p√™che AFP (28 mai 2007) donne le ton : ¬« Venezuela : la derni√®re cha√ģne d’opposition √ Ch√°vez a cess√© d’√©mettre ¬ ». Sur le site de France 2, on pouvait lire, publi√© le 28 mai √ 11h14, un article titr√© ¬« Venezuela : il n’y a plus de t√©l√© d’opposition. ¬ ». Sur la m√™me cha√ģne, Philippe Rochot entame ainsi son commentaire dans le JT de 13 heures du 29 mai (France 2) : ¬« C’√©tait l’un des derniers bastions de la libert√© de la presse au Venezuela et toute la nuit ces manifestants ont tent√© de le d√©fendre. ¬ » La derni√®re cha√ģne d’opposition, vraiment ? L’un des derniers bastions de la libert√© de la presse ?

Erreur de traduction ou d√©sinformation intentionnelle ? La d√©p√™che de l’AFP, d√©j√ cit√©e, annonce : ¬« la naissance de la nouvelle cha√ģne de "t√©l√©vision socialiste" (TVES) ¬ ». On chercherait en vain l’adjectif ¬« socialiste ¬ » dans la d√©nomination de la cha√ģne : ¬« Televisora Venezolana Social ¬ ». Ignorance significative ou omission d√©lib√©r√©e ? Le r√©dacteur de l’AFP oublie de signaler que le nom de la nouvelle cha√ģne TVES est un acronyme qui fonctionne comme un jeu de mot. En espagnol, T Ves veut dire ¬« tu te vois ¬ » ce qui indique la volont√© de ses promoteurs d’en faire ¬« la premi√®re cha√ģne de service public ¬ » nationale. Cette d√©formation de la r√©alit√© est reprise par Lib√©ration (28 mai 2007) : ¬« RCTV sera remplac√©e par une t√©l√© dite "socialiste". ¬ »

Si la ¬« derni√®re ¬ » cha√ģne d’opposition est remplac√©e par une ¬« cha√ģne socialiste ¬ », c’est √©videmment une dictature qui s’instaure.

Pourtant, aujourd’hui encore, les m√©dias priv√©s utilisent 78% des fr√©quences VHF et 82% des fr√©quences UHF disponibles au Venezuela... et toutes les cha√ģnes priv√©es (radios et t√©l√©visions) sont loin d’√™tre favorables √ Ch√°vez. Avec un peu plus de rigueur, le r√©dacteur de l’AFP n’aurait pas √©crit la ¬« derni√®re ¬ » cha√ģne d’opposition mais, plut√īt, ¬« la plus virulente ¬ » des cha√ģnes d’opposition. Il est vrai que RCTV est l’une des plus importantes et la plus ancienne cha√ģne priv√©e du Venezuela mais ce n’est pas la seule. Les cha√ģnes nationales de TV, Globovision, Televen, CMT et Venevision du magnat latino am√©ricain Gustavo Cisneros (dont les locaux servirent √ pr√©parer le putsch d’avril 2002), sont toutes des cha√ģnes d’opposition.

Le Monde, une fois de plus, d√©sinforme par omission. Dans un inimitable commentaire, l’√©ditorialiste anonyme ass√®ne que l’attribution √ TVES de la fr√©quence hier encore √ RCTV ¬« r√©duit le pluralisme et augmente la concentration de l’audiovisuel aux mains du gouvernement ¬ ». Une concentration qui existait d√©j√ ¬« aux mains du gouvernement ¬ » et qui ¬« augmente ¬ » ? Un ¬« pluralisme ¬ » qui se r√©duit ? Le Monde, manifestement, est mal inform√© et entend le rester.

C’est encore dans Le Figaro que l’on peut lire quelques fragments de v√©rit√©, en d√©pit du flou partisan du commentaire final : ¬« Pendant des ann√©es, le secteur priv√©, contr√īl√© par l’opposition, a domin√© le paysage de la presse √©crite et t√©l√©visuelle, avec cinq cha√ģnes - Venevisi√≥n, RCTV, Globovisi√≥n, Televen and CMT - et neuf des dix principaux quotidiens. √€ chaque offensive pour d√©loger Hugo Ch√°vez, les m√©dias ont perdu de la cr√©dibilit√©, alors que le chef de la r√©volution bolivarienne en profitait pour concentrer les pouvoirs. ¬ »

Mais ne demandons pas au Figaro plus qu’il ne peut donner. Quelques pr√©cisions font ici d√©faut, et notamment celle-ci : jusqu’√ pr√©sent, c’est gr√Ęce au gouvernement d’Hugo Ch√°vez que le pluralisme n’a pas √©t√© totalement confisqu√© par l’opposition, que la diversit√© sociale du pays a √©t√© enfin respect√©e et que la diversit√© culturelle a √©t√© √©tendue : par la cr√©ation de la cha√ģne Vive TV et le d√©veloppement des m√©dias communautaires. Rares, tr√®s rares, sont les informations les concernant dans les principaux m√©dias fran√ßais [9].

Les m√©dias fran√ßais s’inqui√®tent d’un √©ventuel √©tranglement du pluralisme politique, Mais de quel pluralisme parle-t-on ?

— S’agit-il du pluralisme externe qui r√©sulte de la diversit√© des opinions politiques entre les divers m√©dias ? Il faut alors souligner que si le pluralisme audiovisuel au Venezuela rev√™t, jusqu’√ pr√©sent, la forme d’une confrontation entre cha√ģnes d’opposition et cha√ģnes pro-gouvernementales, c’est d’abord en raison de l’h√©g√©monie initiale... des cha√ģnes d’opposition : une h√©g√©monie qui n’a gu√®re inqui√©t√© les m√©dias dominants en France. Or, soudainement, Le Monde s’insurge contre un ¬« coup rude port√© √ la libert√© d’expression au Venezuela ¬ » et s’indigne : ¬« A la suite de la disparition de RCTV des ondes hertziennes, lundi 28 mai, il ne restera plus qu’une cha√ģne d’opposition, dont le signal ne d√©passe pas Caracas et dont l’audience est n√©gligeable. ¬ » C’est une falsification grossi√®re... digne des Rantanplans sans Fronti√®res (voir plus bas).

— S’il s’agit, non plus du pluralisme externe, mais du pluralisme interne √ chaque cha√ģne de t√©l√©vision, force est de constater qu’il est plut√īt maltrait√©. Mais, jusqu’√ une date r√©cente, la responsabilit√© en incombait d’abord √ l’h√©g√©monie exerc√©e par des m√©dias priv√©s intervenant comme des acteurs politiques √ part enti√®re pour tenter de d√©stabiliser le r√©gime d’Hugo Ch√°vez.

Dans un article qui ne comporte que des informations ¬« √ charge ¬ » et le plus souvent biais√©es, Paulo A. Paranagua, sous le titre ¬« Hugo Ch√°vez fait taire la principale cha√ģne de t√©l√©vision v√©n√©zu√©lienne ¬ », r√©dige pour Le Monde (dat√© du 29 mai 2007) un √©ditorial compl√©mentaire dans lequel chaque expression est un commentaire hostile [10]. Exemple d’information partisane, unilat√©rale et tronqu√©e : ¬« Les ondes hertziennes offrent d√©sormais "un paysage audiovisuel monocolore", estime Marcelino Bisbal, de l’Universit√© catholique. Une √©tude de l’Institut de recherches en communication (Ininco) r√©v√®le que 74 % des contenus de la cha√ģne publique Venezolana de Television rel√®vent de la propagande gouvernementale. ¬ » Sans doute l’envoy√© sp√©cial du Monde ignore-t-il ce que rappelle Le Monde Diplomatique sur son site : ¬« Des √©tudes de contenu effectu√©es sur le mois de janvier 2007 montrent que, dans ses programmes, elle RCTV a invit√© 21 personnalit√©s hostiles au gouvernement, et aucune qui lui soit favorable. Le m√™me mois, une des quatre autres grandes cha√ģnes priv√©es, Globovisi√≥n, a invit√© 59 opposants √ M. Ch√°vez et 7 de ses partisans. Seule Televen a respect√© la parit√© : deux de chaque camp. ¬ » [11]

N’importe quel observateur de la r√©alit√© v√©n√©zu√©lienne sait que la cha√ģne publique Venezolana de Television n’avait - h√©las - pas le choix face √ l’h√©g√©monie m√©diatique des m√©dias priv√©s d’opposition. Elle dispose de ce choix d√©sormais : qui pourrait s’en plaindre ?

Peut-√™tre Alexandre Adler et ses √©mules... Pour le grand Alexandre, sur France Culture (29 mai 2007), tout est simple (et m√™me amusant...) : ¬« c’est une affaire qui ne peut que, comme d’habitude, soulever l’indignation et faire sourire car nous sommes quand m√™me dans un pays cr√©ole. (...) Ce pouvoir autoritaire et ces mesures qui rappellent Cuba, mais un Cuba disons dans lequel les munitions auraient √©t√© remplac√©es par des balles en plastique. ¬ » Dans sa chronique matinale, il en profite pour bougonner contre France Culture, trop complaisante √ son go√ »t √ l’√©gard de Ch√°vez : ¬« On a un peu comment√©, tr√®s favorablement sur cette antenne, un peu moins favorablement ailleurs, la fermeture de la t√©l√©vision, la derni√®re t√©l√©vision ind√©pendante au Venezuela, par Hugo Ch√°vez. ¬ » Grognement qui fait sourire Ali Badou, l’animateur de la tranche matinale : ¬« une pr√©cision, Alexandre : mais qui a vu sur notre antenne d’un Ň“il favorable la fermeture de la cha√ģne de t√©l√©vision par Hugo Ch√°vez ? ¬ » C’est vrai, ce serait √©tonnant... La r√©ponse d’Alexandre Adler ne l’est pas vraiment : ¬« Ah bien, on a rappel√© lourdement que cette cha√ģne avait soutenu le coup d’√‰tat pendant deux jours, que donc il ne l’avait pas vol√© et que finalement ce n’√©tait qu’une justice redistributive ou r√©tributive, qui la frappait enfin. Pour l’instant les barrios [quartiers populaires, ndlr] de Caracas n’ont pas vu la subtilit√© qu’√©videmment une cha√ģne culturelle comme la n√ītre est en droit de mettre en avant. ¬ » [12] Rappeler que la cha√ģne RCTV avait soutenu plus que symboliquement le coup d’√‰tat orchestr√© contre Hugo Ch√°vez, ce serait commenter ¬« tr√®s favorablement ¬ » la fermeture de la RCTV. La devise d’Adler ? La propagande ou le chaos !

Et maintenant ?

Le gouvernement du Venezuela dispose enfin de moyens notablement accrus pour faire vivre et d√©velopper, du moins s’agissant de la t√©l√©vision, le pluralisme politique et la diversit√© culturelle. Comme tout pouvoir, il peut abuser de celui dont il dispose. Mais, comme tout pouvoir d√©mocratique, il peut contribuer √ d√©velopper une d√©mocratie sociale et participative conforme √ ses ambitions. Le gouvernement du Venezuela s’est heureusement plac√© lui-m√™me √ la crois√©e des chemins.

L’observation des m√©dias, aussi engag√©e soit-elle, est ind√©pendante des gouvernements quels qu’ils soient. Mais la vigilance quand elle est solidaire a besoin d’informations : ce n’est pas dans les m√©dias dominants que nous les trouverons [13].

******

√€ l’avant-garde.... Rantanplans Sans Fronti√®res (RSF)

Mobilis√©e au secours de la libert√© (d’entreprendre), sous couvert de d√©fendre le pluralisme dont la quasi-inexistence au Venezuela l’inqui√©tait fort peu tant que la majorit√© de la population en √©tait la victime, Reporters Sans Fronti√®res s’indigne et ¬« appelle la communaut√© internationale √ se mobiliser pour d√©noncer ce coup de force et d√©fendre ce qui reste de m√©dias ind√©pendants au Venezuela ¬ ». Pour quels motifs ?

¬« En s’en prenant √ RCTV, Hugo Ch√°vez a r√©duit au silence la t√©l√©vision la plus populaire du pays et la seule cha√ģne nationale encore critique √ son √©gard. ¬ » La t√©l√©vision la plus populaire ? Sans doute, si l’on s’en remet √ son audience. RSF qui ne recule devant aucun argument condamne ainsi par avance toute remise en cause de la concession de TF1 √ Bouygues ou √ un quelconque groupe priv√©. La seule cha√ģne vraiment nationale ? C’est √ peu pr√®s exact, √ condition de pr√©ciser que les autres, √ commencer par les cha√ģnes publiques elles-m√™mes, ne sont pas toutes strictement provinciales. Mais la seule cha√ģne ¬« encore critique ¬ » ? C’est √©videment totalement faux. Et RSF de pr√©ciser un peu plus loin que si les autres cha√ģnes n’ont pas √©t√© inqui√©t√©es, c’est parce qu’elles ont ¬« adopt√© une position complaisante vis-√ -vis du r√©gime ¬ ». Mensonge √©hont√© s’agissant non seulement de Globovision qui poursuit son entreprise de d√©stabilisation du r√©gime, mais de la plupart des autres cha√ģnes, libres d’exprimer les critiques les plus virulentes. Doit-on en conclure que pour RSF, la ¬« complaisance ¬ » ne cesse que lorsqu’une cha√ģne de t√©l√©vision incite √ bafouer la l√©gislation en vigueur. Et la tr√®s ¬« subversive ¬ » RSF, quand les int√©r√™ts des propri√©taires des m√©dias sont en cause, de conclure : ¬« Aujourd’hui, Hugo Ch√°vez contr√īle directement ou indirectement la quasi-totalit√© des m√©dias audiovisuels. ¬ »

Le Monde concluait : ¬« Avec M. Ch√°vez, la d√©mocratie v√©n√©zu√©lienne est menac√©e. ¬ » RSF va plus loin : la menace est d√©j√ ex√©cut√©e.

Notes :

[1Anne Denis, ¬« Hugo Ch√°vez va renationaliser les t√©l√©coms et l’√©lectricit√© ¬ », Les Echos, 10/01/2007.

[3et que l’on peut encore voir pendant quelques temps encore sur le site de la cha√ģne : http://www.france24.com/france24Pub....

[4Sans doute moins passionn√© que Jean-Herbert Armengaud qui ¬« couvre ¬ » r√©guli√®rement le Venezuela pour le quotidien. Voir ici-m√™me : http://www.acrimed.org/mot839.html.

[5Lire ici m√™me : ¬« Venezuela : Des m√©dias qui r√™vent d’un putsch (2002-2004), par Fernando Malverde : http://www.acrimed.org/article1899.html. Le ¬« Livre Blanc ¬ » recense plus de 100 actes que ses auteurs estiment ill√©gaux.

[6Trois jours de fermeture pour diffusion d’informations erron√©es et tendancieuses contre le pr√©sident de la R√©publique en 1976 ; 36 heures de fermeture pour programmation sensationnaliste en 1980 ; 24 heures pour diffusion de programme √ caract√®re pornographique en 1981 ; 24 heures de fermeture en pour publicit√© pour le tabac en 1989.

[7Reste une ultime ligne de d√©fense, h√Ętivement √©rig√©e par RSF : la preuve que le non renouvellement est un pr√©texte, c’est que les autres t√©l√©visions n’ont pas √©t√© inqui√©t√©es. L’auraient-elles √©t√©, nul doute que l’association se serait tue !

[8Sur les instituts de sondages, voir sur le site de RISAL : Romain Migus, Derri√®re le masque d√©mocratique de l’opposition v√©n√©zu√©lienne ¬ » et Sondages tendancieux et manipulations au Venezuela, par Jonah Gindin.

[9Sur les m√©dias communautaires, lire ici m√™me : Venezuela : ¬« M√©dias contre m√©dias ¬ » (Le Monde diplomatique, extraits), par Renaud Lambert et l’article complet sur le site du Monde Diplomatique - Sur Vive TV, lire ici m√™me : ¬« Venezuela : Vive TV, une cha√ģne de t√©l√©vision communautaire publique ¬ ».

[10Le m√™me Paolo A. Paranagua a offert aux lecteurs du Monde un portrait hagiographique √ la gloire d’une ¬« grande vedette de la t√©l√©vision v√©n√©zu√©lienne ¬ » : ¬« Miguel Angel Rodriguez, une voix de trop pour Hugo Ch√°vez ¬ » (Le Monde, 25 mai 2007). Pour un anti-portait, lire, de Romain Migus, ¬« Le Monde encense un journaliste de RCTV employ√© par le gouvernement des Etats-Unis ¬ ».

[11Bernard Cassen, Désinformation sur le Venezuela, mai 2007.

[12Transcription de Thierry.

Source : Acrimed (http://www.acrimed.org), 1er juin 2007.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info