Bolivie
La nouvelle bataille des victimes de la ¬« guerre du gaz ¬ »
par Benito Pérez
Article publiť le 23 mai 2007

Du massacre de Warisata, le 20 septembre 2003, √ la fuite du pr√©sident S√°nchez de Lozada, un mois plus tard, la meurtri√®re ¬« guerre du gaz ¬ » a marqu√© le d√©but de la fin du r√©gime n√©olib√©ral en Bolivie. En son √©picentre d’El Alto, les blessures sont pourtant loin d’√™tre referm√©es.

Sans eux, Evo Morales serait un ambitieux leader paysan dans une Bolivie dirig√©e par le n√©olib√©ral Gonzalo ¬« Goni ¬ » S√°nchez de Lozada. Sans eux, la nationalisation des hydrocarbures, l’Assembl√©e constitutionnelle et la r√©volution agraire n’habiteraient que les murs de l’altiplano. Eux, ce sont les Alte√Īos, les habitants de la populeuse banlieue indig√®ne de La Paz, qui en octobre 2003 donn√®rent un coup d’acc√©l√©rateur √ l’histoire. De ces hauts plateaux √ 4 100 m√®tres, des centaines de milliers de manifestants firent, dix jours durant, le si√®ge de la capitale, sise juste au-dessous, dans l’√©troite vall√©e pace√Īa. Au prix d’une soixantaine de vies, ils obtinrent l’exil de ¬« Goni ¬ », le chef de l’Etat honni qui s’appr√™tait √ livrer le gaz bolivien aux majors √©tasuniennes (lire ci-dessous).
Eux, ce sont aussi Teresa, David, Jorge, Valentina ou Daniel. A certains, l’¬« octobre noir ¬ » leur a pris un proche, un mari, un fils, d’autres y ont laiss√© la sant√©, leur travail. Beaucoup y ont conquis la dignit√©, la fiert√© d’avoir fait tomber l’ordre ancien.

¬« Pas une guerre, un massacre ¬ »

Dans le petit local pr√™t√© par les artisanes de Pachamama, le journaliste venu rencontrer les ¬« victimes de la guerre du gaz ¬ » est re√ßu avec chaleur, un morceau de pain et une tasse de th√©. ¬« On parle de ’guerre du gaz’... Mais ce n’√©tait pas une guerre, c’√©tait un massacre. Nous n’avions ni armes ni tanks, seulement des pierres ¬ », raconte Jorge Almira.
Sur l’√©cran d’une t√©l√©vision, des images se bousculent dans un silence de recueillement. Des hommes en treillis tirent √ bout portant sur des manifestants. Des h√©licopt√®res tournoient, un blind√© fonce dans la foule. La masse reflue, puis revient occuper ses positions.
Trois semaines auparavant, l’arm√©e bolivienne avait attaqu√© une barricade paysanne √ Warisata, haut lieu de la contestation indig√®ne. Six morts, dont un soldat. C’est l’embrasement.
El Alto entre r√©ellement en lutte le 8 octobre, rendant effectif les appels au si√®ge de La Paz. ¬« La revendication √©tait la nationalisation des hydrocarbures ¬ », rappelle Bertha Blanco, qui avec la coop√©rative Pachamama apporte son aide aux victimes des affrontements. ¬« La r√©pression a chang√© la donne. Plus le sang coulait, plus la solidarit√© √©tait forte. ¬ »

La haine du peuple

El Alto n’est pas une cit√© comme les autres. R√©ceptacle de la mis√®re andine, la banlieue de La Paz s’est construite par l’addition de communaut√©s indig√®nes en exil. A perte de vue, ses blocs urbains restructurent l’ancestrale nation aymara. ¬« C’est la ville la plus organis√©e de Bolivie ¬ », se flatte Mme Blanco. Plus de 500 Juntas vecinales (associations de quartier) et des centaines d’associations, coop√©ratives et m√©dias populaires maillent la citadelle indig√®ne.
De quoi expliquer l’acharnement r√©pressif d’octobre 2003 ? Preuve de la sauvagerie militaire, David Huanca nous montre sa jambe d√©form√©e par une cicatrice. L’effet d’une balle explosive, arme de guerre s’il en est. Laiss√© sans soin puis op√©r√© n’importe comment, il dut retourner plusieurs fois sur le billard. Pour ce cinquantenaire, le travail est termin√©, place √ la d√©brouille et √ la douleur.
L’histoire se r√©p√®te √ l’envi. Officiellement, quatre cents personnes ont √©t√© bless√©es lors des √©meutes. Les Alte√Īos parlent de 500 √ 600. ¬« Beaucoup de personnes avaient peur de se rendre √ l’h√īpital. D’autres n’avaient de toute fa√ßon pas les moyens, car les m√©dicaments y sont payants ¬ », rel√®ve M. Almira.
L√ aussi, le ressentiment affleure. Aux dires des habitants d’El Alto, de nombreux d√©c√®s auraient pu √™tre √©vit√©s et des s√©quelles all√©g√©es. En plein soul√®vement, les h√īpitaux manquaient de m√©dicaments et de sang. ¬« Les m√©decins et les infirmi√®res les faisaient dispara√ģtre. Par vengeance ¬ », accuse M. Huanca. Lui m√™me finira par ¬« quitter l’h√īpital pour pouvoir √™tre enfin soign√© ¬ »... D’autres auraient √©t√© abandonn√©s √ leur sort jusqu’√ l’issue fatale.

¬« Je n’ai plus peur de rien ¬ »

¬« Goni ¬ » renvers√©, une nouvelle bataille attendait les victimes de la r√©pression. ¬« Beaucoup d’entre nous n’avions plus de revenu et √©tions endett√©s ¬ », se rappelle Daniel Rodolfo Simondri. A nouveau, c’est dans le groupe que les Alte√Īos vont chercher la force d’exiger justice. Des mois durant, parents de victimes et mutil√©s font, chaque jeudi, le si√®ge du Palais gouvernemental, sur la place Murillo. ¬« Nous nous retrouvions √ nouveau face aux m√™mes soldats ¬ », se souvient David Huanca. ¬« Un jour ils ont charg√© : je n’ai pas boug√© ! Avant j’√©tais soumis, j’avais peur. Mais en nous traitant encore plus mal, en nous massacrant, ils nous ont appris √ ne plus avoir peur de rien. ¬ » Jorge Almira rench√©rit : ¬« Nous sommes des demi-morts, pourquoi aurions-nous peur de demander une vie meilleure pour nos enfants ? ¬ »
Six mois de lutte d√©bouchent sur une premi√®re victoire. Modeste : les familles des 63 morts officiellement reconnus recevront l’√©quivalent de 7 500 francs suisses. Les bless√©s, de 450 √ 750 francs. Tout juste de quoi √©ponger quelques dettes.

¬« Au repos... ¬ »

Le futur ? Il d√©pendra des luttes du pr√©sent, r√©pondent-ils unanimes. Malgr√© la pr√©sence de l’un des leurs √ la t√™te de l’Etat, ils savent qu’¬« on ne change pas tout en quelques mois ¬ ». Ainsi leurs demandes pour r√©√©valuer les indemnit√©s se sont heurt√©es aux blocages de l’administration. ¬« Ce sont les m√™mes fonctionnaires qu’avant ! ¬ » rel√®ve Bertha Blanco.
Reste que parler de ¬« fr√®re Evo ¬ » suffit √ allumer une lueur d’espoir dans leur regard. ¬« Le pr√©sident sait ce que nous vivons parce qu’il a v√©cu la pauvret√© dans sa chair ¬ », souligne Jorge Almira. Qui s’enthousiasme : ¬« Don Evo Morales prouve qu’un Indio comme nous peut √™tre intelligent. Il n’a pas fait Harvard mais il fait 100% mieux que ceux d’avant ¬ ».
Pour d√©fendre ¬« notre gouvernement ¬ », il se dit pr√™t √ ¬« prendre une arme ¬ » contre ¬« l’oligarchie de Santa Cruz ¬ » [1]. Tout en refusant de ¬« r√©pondre aux provocations de l’opposition ¬ ». ¬« Nous √©vitons les affrontements. Nous sommes au repos... ¬ »
¬« Evo Morales a d√©j√ r√©solu beaucoup de probl√®mes, reprend plus timidement David Huanca. On esp√®re qu’il pourra aussi faire quelque chose pour les victimes de la r√©pression ¬ ».

La coopérative des victimes

Concr√®tement, les plus touch√©s, ceux qui ne travailleront plus, attendent qu’un projet de loi leur garantissant une rente soit d√©bloqu√© au Parlement. Les autres placent surtout leur espoir dans la mutuelle Ayni, qu’ils ont fond√©e avec l’aide d’une ONG italienne. 92 familles ont d√©j√ b√©n√©fici√© de pr√™ts pour d√©buter une activit√© √©conomique adapt√©e √ leur nouvelle situation. En d√©posant les statuts d’une coop√©rative homonyme, les initiateurs esp√®rent recevoir des fonds du gouvernement et √©largir ainsi l’aide √ d’autres familles dans le besoin.
Silencieux durant toute la rencontre, Valentin Larico dit soudain : ¬« Surtout, Ayni nous a r√©unis. C’est tr√®s important quand on a v√©cu une chose aussi terrible... ¬ » Port√© par le regard de son cadet, le vieil homme reprend : ¬« Mon fils a√ģn√© Damian n’est plus l√ , mais nous, il nous faut continuer. Sinon il serait mort pour rien. ¬ »

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¬« Goni doit √™tre jug√© en Bolivie ¬ »

Malgr√© des situations financi√®res et psychiques souvent d√©licates, proches des victimes et bless√©s de la ¬« Guerre du gaz ¬ » se retrouvent sur une revendication prioritaire : le jugement de Gonzalo S√°nchez de Lozada ! Chef supr√™me de l’arm√©e lors des massacres d’octobre 2003, l’ex-pr√©sident est aujourd’hui r√©fugi√© aux Etats-Unis, pays o√Ļ il a grandi, obtenu ses dipl√īmes universitaires, et dont il aurait acquis la nationalit√© [2]. Depuis 2004, le Minist√®re public a ouvert contre lui - et ses deux ex-ministres Carlos S√°nchez Berza√≠n et Jorge Berindoague - une enqu√™te pour ¬« torture ¬ », ¬« massacres ¬ » et ¬« g√©nocide ¬ ». Mais malgr√© une sollicitation officielle d√©pos√©e par La Paz en juin 2005, le gouvernement des Etats-Unis n’a jamais notifi√© son inculpation √ l’ancien chef de l’Etat. ¬« Il vit l√ -bas comme un Pacha avec l’argent qu’il nous a vol√© ¬ », s’√©nerve Bertha Blanco.
Depuis peu, M. S√°nchez de Lozada et ses anciens responsables de la D√©fense et des Hydrocarbures sont consid√©r√©s ¬« en r√©bellion ¬ » par la justice bolivienne. Fin avril, celle-ci faisait perquisitionner de force le domicile √ La Paz de la famille S√°nchez de Lozada.
Pour les victimes de l’¬« Octobre noir ¬ », l’extradition puis le jugement de ¬« Goni ¬ » demeurent toutefois bien incertains. ¬« Le monde doit faire pression sur les Etats-Unis pour qu’ils arr√™tent de le prot√©ger ¬ », demande Daniel Rodolfo Simondri. Avec le gouvernement, il refuse que le proc√®s ait lieu ailleurs qu’en Bolivie. Pour pouvoir tourner enfin la page.
Car, pour la plupart des Boliviens, la tenue d’un proc√®s de ¬« Goni ¬ » offrirait l’opportunit√© de r√©gler leurs comptes avec l’ancien r√©gime. Plus que tout autre, cet homme d’affaires enrichi par les privatisations, ancien ministre de l’Economie puis deux fois chef de l’Etat (1993-97/2002-03), symbolise les ann√©es de corruption et de r√©formes n√©olib√©rales.

Benito Pérez, de retour de Bolivie.

Notes :

[1Ville de l’est du pays, bastion de l’opposition et des grands propri√©taires terriens.

[2Washington s’est refus√© √ confirmer ou infirmer que l’ex-pr√©sident bolivien aurait obtenu la citoyennet√© √©tasunienne. Le juge d’instruction en charge de l’affaire affirme cependant qu’Etasunien ou pas, ¬« Goni ¬ » peut l√©galement √™tre extrad√©.

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), Gen√®ve, samedi 5 mai 2007.

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