La nouvelle bataille des victimes de la « guerre du gaz  »Du massacre de Warisata, le 20 septembre 2003, à la fuite du président Sánchez de Lozada, un mois plus tard, la meurtrière « guerre du gaz  » a marqué le début de la fin du régime néolibéral en Bolivie. En son épicentre d’El Alto, les blessures sont pourtant loin d’être refermées.
Sans eux, Evo Morales serait un ambitieux leader paysan dans une Bolivie dirigée par le néolibéral Gonzalo « Goni  » Sánchez de Lozada. Sans eux, la nationalisation des hydrocarbures, l’Assemblée constitutionnelle et la révolution agraire n’habiteraient que les murs de l’altiplano. Eux, ce sont les Alteños, les habitants de la populeuse banlieue indigène de La Paz, qui en octobre 2003 donnèrent un coup d’accélérateur à l’histoire. De ces hauts plateaux à 4 100 mètres, des centaines de milliers de manifestants firent, dix jours durant, le siège de la capitale, sise juste au-dessous, dans l’étroite vallée paceña. Au prix d’une soixantaine de vies, ils obtinrent l’exil de « Goni  », le chef de l’Etat honni qui s’apprêtait à livrer le gaz bolivien aux majors étasuniennes (lire ci-dessous).
Eux, ce sont aussi Teresa, David, Jorge, Valentina ou Daniel. A certains, l’« octobre noir  » leur a pris un proche, un mari, un fils, d’autres y ont laissé la santé, leur travail. Beaucoup y ont conquis la dignité, la fierté d’avoir fait tomber l’ordre ancien.
« Pas une guerre, un massacre  »
Dans le petit local prêté par les artisanes de Pachamama, le journaliste venu rencontrer les « victimes de la guerre du gaz  » est reçu avec chaleur, un morceau de pain et une tasse de thé. « On parle de ’guerre du gaz’... Mais ce n’était pas une guerre, c’était un massacre. Nous n’avions ni armes ni tanks, seulement des pierres  », raconte Jorge Almira.
Sur l’écran d’une télévision, des images se bousculent dans un silence de recueillement. Des hommes en treillis tirent à bout portant sur des manifestants. Des hélicoptères tournoient, un blindé fonce dans la foule. La masse reflue, puis revient occuper ses positions.
Trois semaines auparavant, l’armée bolivienne avait attaqué une barricade paysanne à Warisata, haut lieu de la contestation indigène. Six morts, dont un soldat. C’est l’embrasement.
El Alto entre réellement en lutte le 8 octobre, rendant effectif les appels au siège de La Paz. « La revendication était la nationalisation des hydrocarbures  », rappelle Bertha Blanco, qui avec la coopérative Pachamama apporte son aide aux victimes des affrontements. « La répression a changé la donne. Plus le sang coulait, plus la solidarité était forte.  »
La haine du peuple
El Alto n’est pas une cité comme les autres. Réceptacle de la misère andine, la banlieue de La Paz s’est construite par l’addition de communautés indigènes en exil. A perte de vue, ses blocs urbains restructurent l’ancestrale nation aymara. « C’est la ville la plus organisée de Bolivie  », se flatte Mme Blanco. Plus de 500 Juntas vecinales (associations de quartier) et des centaines d’associations, coopératives et médias populaires maillent la citadelle indigène.
De quoi expliquer l’acharnement répressif d’octobre 2003 ? Preuve de la sauvagerie militaire, David Huanca nous montre sa jambe déformée par une cicatrice. L’effet d’une balle explosive, arme de guerre s’il en est. Laissé sans soin puis opéré n’importe comment, il dut retourner plusieurs fois sur le billard. Pour ce cinquantenaire, le travail est terminé, place à la débrouille et à la douleur.
L’histoire se répète à l’envi. Officiellement, quatre cents personnes ont été blessées lors des émeutes. Les Alteños parlent de 500 à 600. « Beaucoup de personnes avaient peur de se rendre à l’hôpital. D’autres n’avaient de toute façon pas les moyens, car les médicaments y sont payants  », relève M. Almira.
Là aussi, le ressentiment affleure. Aux dires des habitants d’El Alto, de nombreux décès auraient pu être évités et des séquelles allégées. En plein soulèvement, les hôpitaux manquaient de médicaments et de sang. « Les médecins et les infirmières les faisaient disparaître. Par vengeance  », accuse M. Huanca. Lui même finira par « quitter l’hôpital pour pouvoir être enfin soigné  »... D’autres auraient été abandonnés à leur sort jusqu’à l’issue fatale.
« Je n’ai plus peur de rien  »
« Goni  » renversé, une nouvelle bataille attendait les victimes de la répression. « Beaucoup d’entre nous n’avions plus de revenu et étions endettés  », se rappelle Daniel Rodolfo Simondri. A nouveau, c’est dans le groupe que les Alteños vont chercher la force d’exiger justice. Des mois durant, parents de victimes et mutilés font, chaque jeudi, le siège du Palais gouvernemental, sur la place Murillo. « Nous nous retrouvions à nouveau face aux mêmes soldats  », se souvient David Huanca. « Un jour ils ont chargé : je n’ai pas bougé ! Avant j’étais soumis, j’avais peur. Mais en nous traitant encore plus mal, en nous massacrant, ils nous ont appris à ne plus avoir peur de rien.  » Jorge Almira renchérit : « Nous sommes des demi-morts, pourquoi aurions-nous peur de demander une vie meilleure pour nos enfants ?  »
Six mois de lutte débouchent sur une première victoire. Modeste : les familles des 63 morts officiellement reconnus recevront l’équivalent de 7 500 francs suisses. Les blessés, de 450 à 750 francs. Tout juste de quoi éponger quelques dettes.
« Au repos...  »
Le futur ? Il dépendra des luttes du présent, répondent-ils unanimes. Malgré la présence de l’un des leurs à la tête de l’Etat, ils savent qu’« on ne change pas tout en quelques mois  ». Ainsi leurs demandes pour réévaluer les indemnités se sont heurtées aux blocages de l’administration. « Ce sont les mêmes fonctionnaires qu’avant !  » relève Bertha Blanco.
Reste que parler de « frère Evo  » suffit à allumer une lueur d’espoir dans leur regard. « Le président sait ce que nous vivons parce qu’il a vécu la pauvreté dans sa chair  », souligne Jorge Almira. Qui s’enthousiasme : « Don Evo Morales prouve qu’un Indio comme nous peut être intelligent. Il n’a pas fait Harvard mais il fait 100% mieux que ceux d’avant  ».
Pour défendre « notre gouvernement  », il se dit prêt à « prendre une arme  » contre « l’oligarchie de Santa Cruz  » [1]. Tout en refusant de « répondre aux provocations de l’opposition  ». « Nous évitons les affrontements. Nous sommes au repos...  »
« Evo Morales a déjà résolu beaucoup de problèmes, reprend plus timidement David Huanca. On espère qu’il pourra aussi faire quelque chose pour les victimes de la répression  ».
La coopérative des victimes
Concrètement, les plus touchés, ceux qui ne travailleront plus, attendent qu’un projet de loi leur garantissant une rente soit débloqué au Parlement. Les autres placent surtout leur espoir dans la mutuelle Ayni, qu’ils ont fondée avec l’aide d’une ONG italienne. 92 familles ont déjà bénéficié de prêts pour débuter une activité économique adaptée à leur nouvelle situation. En déposant les statuts d’une coopérative homonyme, les initiateurs espèrent recevoir des fonds du gouvernement et élargir ainsi l’aide à d’autres familles dans le besoin.
Silencieux durant toute la rencontre, Valentin Larico dit soudain : « Surtout, Ayni nous a réunis. C’est très important quand on a vécu une chose aussi terrible...  » Porté par le regard de son cadet, le vieil homme reprend : « Mon fils aîné Damian n’est plus là , mais nous, il nous faut continuer. Sinon il serait mort pour rien.  »
« Goni doit être jugé en Bolivie  »
Malgré des situations financières et psychiques souvent délicates, proches des victimes et blessés de la « Guerre du gaz  » se retrouvent sur une revendication prioritaire : le jugement de Gonzalo Sánchez de Lozada ! Chef suprême de l’armée lors des massacres d’octobre 2003, l’ex-président est aujourd’hui réfugié aux Etats-Unis, pays où il a grandi, obtenu ses diplômes universitaires, et dont il aurait acquis la nationalité [2]. Depuis 2004, le Ministère public a ouvert contre lui - et ses deux ex-ministres Carlos Sánchez BerzaÃn et Jorge Berindoague - une enquête pour « torture  », « massacres  » et « génocide  ». Mais malgré une sollicitation officielle déposée par La Paz en juin 2005, le gouvernement des Etats-Unis n’a jamais notifié son inculpation à l’ancien chef de l’Etat. « Il vit là -bas comme un Pacha avec l’argent qu’il nous a volé  », s’énerve Bertha Blanco.
Depuis peu, M. Sánchez de Lozada et ses anciens responsables de la Défense et des Hydrocarbures sont considérés « en rébellion  » par la justice bolivienne. Fin avril, celle-ci faisait perquisitionner de force le domicile à La Paz de la famille Sánchez de Lozada.
Pour les victimes de l’« Octobre noir  », l’extradition puis le jugement de « Goni  » demeurent toutefois bien incertains. « Le monde doit faire pression sur les Etats-Unis pour qu’ils arrêtent de le protéger  », demande Daniel Rodolfo Simondri. Avec le gouvernement, il refuse que le procès ait lieu ailleurs qu’en Bolivie. Pour pouvoir tourner enfin la page.
Car, pour la plupart des Boliviens, la tenue d’un procès de « Goni  » offrirait l’opportunité de régler leurs comptes avec l’ancien régime. Plus que tout autre, cet homme d’affaires enrichi par les privatisations, ancien ministre de l’Economie puis deux fois chef de l’Etat (1993-97/2002-03), symbolise les années de corruption et de réformes néolibérales.
Benito Pérez, de retour de Bolivie.
[1] Ville de l’est du pays, bastion de l’opposition et des grands propriétaires terriens.
[2] Washington s’est refusé à confirmer ou infirmer que l’ex-président bolivien aurait obtenu la citoyenneté étasunienne. Le juge d’instruction en charge de l’affaire affirme cependant qu’Etasunien ou pas, « Goni  » peut légalement être extradé.
Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), Genève, samedi 5 mai 2007.